vendredi 3 décembre 2021
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Mémoire des attentats du 13 novembre 2015 « Nice n’est pas oublié »

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Suite aux attentats du 13 novembre 2015, un grand programme de recherche sur la mémoire collective et individuelle a été lancé. Avec l’historien et président du conseil scientifique du Mémorial de Caen, Denis Peschanski, le neuropsychologue caennais, Francis Eustache, évoque ce programme baptisé « 13-Novembre » et ses travaux sur le stress post-traumatique.

« Nice n’est pas oublié. Parce que dans la mémoire des Français et des Monégasques, on se souvient que cet attentat a touché des familles, des enfants, et puis c’était le 14 juillet… Il y avait beaucoup d’éléments pour que cela devienne un événement majeur. » Le neuropsychologue Francis Eustache codirige avec l’historien Denis Peschanski, le projet “13-Novembre”, un ambitieux travail de recherche transdisciplinaire porté par le CNRS et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Cette énorme étude porte sur la mémoire des attentats du 13 novembre 2015. « Nice et le 14 juillet 2016 ne seront pas oubliés, reprend Francis Eustache. Mais l’étendard de cette période tragique des attentats reste le 11 septembre 2001 au niveau mondial. Et en France, c’est le 13 novembre 2015. Pour la mémoire collective, les choses sont en train de se caler comme ça. »

« L’étendard de cette période tragique des attentats, reste le 11 septembre 2001 au niveau mondial. Et en France, c’est le 13 novembre 2015. Pour la mémoire collective, les choses sont en train de se caler comme ça »

Francis Eustache. Neuropsychologue

« 2 763 heures d’enregistrements »

Depuis le 8 septembre 2021, et jusqu’à fin mai 2022, le procès des attentats du 13 novembre 2015 se déroule à la cour d’assises spéciale de Paris. Ces attentats, qui ont fait 131 morts, ont profondément marqué les esprits, que ce soit en France ou à Monaco. Pour les auteurs de cette grande étude, il reste désormais à savoir si ce procès hors normes va contribuer, ou non, à la construction d’un « grand récit partagé ». Largement relayés par les médias, ces neuf mois de procès devraient avoir un impact sur l’opinion publique. Reste à savoir lequel. En attendant, dans le cadre de ce projet, l’étude 1 000 permet de recueillir les témoignages d’un millier de volontaires, avec quatre phases d’entretiens filmés, réparties sur dix ans, en 2016, 2018, 2021 et 2026. « Les phases 1 et 2, désormais terminées, ont donné lieu à 934 et 839 tournages, soit 2 763 heures d’enregistrements », indique l’Inserm dans un communiqué. La phase 3 a été lancée au printemps 2021, et elle est toujours en cours. Les personnes interrogées sont réparties en quatre cercles, qui vont des personnes directement exposées aux attentats, à celles qui l’ont été de façon indirecte. « Dans mon laboratoire, à Caen, notre travail au quotidien consiste à analyser des résultats de tests neuropsychologiques, des résultats d’imagerie, des questionnaires de santé… Nous travaillons avec des protocoles et des outils, avec des personnels rompus à travailler avec des malades, des gens qui ont une maladie d’Alzheimer, un syndrome amnésique ou une maladie génétique, par exemple. Nous ne manquons pas d’empathie, de bienveillance ou de respect, mais nous devons avoir la distance nécessaire par rapport à l’objet d’étude. Il y a un équilibre à trouver, et il est important ensuite de le conserver. Car nous ne sommes pas les thérapeutes, même si on veille à ce que les personnes soient prises en charge », souligne Francis Eustache.

Francis Eustache. Neuropsychologue. © Photo DR

« Pour l’attentat de Nice, je pensais que le retentissement aurait été plus important. Il y a eu une volonté que la promenade des Anglais ne devienne pas un lieu mémoriel autour d’un attentat, tout en célébrant les victimes avec des commémorations »

Francis Eustache. Neuropsychologue

« Stress post-traumatique »

Dirigée par le chercheur Inserm Pierre Gagnepain, l’étude REMEMBER s’intéresse aux conséquences d’un événement traumatique sur « l’évolution des fonctions mentales, psychologiques et cérébrales via l’imagerie par résonance magnétique (IRM) ». Objectif : parvenir à une meilleure prise en charge des patients. Pour traiter ce sujet, 80 sujets non exposés, et 120 sujets exposés aux attentats, issus de l’Etude 1 000, sont mis à contribution. Les premiers résultats de cette étude ont été publiés dans la revue scientifique généraliste américaine Science : « La résurgence intempestive des images et des pensées intrusives chez les patients atteints de stress post-traumatique, longtemps attribuée à une défaillance de la mémoire, serait également liée à un dysfonctionnement des réseaux cérébraux qui la contrôlent. Ces résultats permettent d’identifier de nouvelles pistes de traitement, visant à renforcer ces mécanismes inhibiteurs défaillants », explique l’Inserm dans un communiqué. Une certitude : les différents attentats qui ont touché la France ont laissé une trace différente. « Le 13 novembre 2015 a pris sa force dans le fait que la nation française toute entière s’est sentie concernée. Car ce qui était visé dans le cadre de ces attentats, c’était les modes de vie, c’était les jeunes. Donc, ça touchait aussi leurs parents. Donc, in fine, ces attaques ont touché tout le monde. C’est moins vrai pour l’attaque contre Charlie Hebdo, qui était dirigée contre un mode d’expression, ce qui a touché une frange de population plus circonscrite. Même chose pour l’Hypercacher qui a touché la communauté juive, et qui était donc plus délimité. Alors que le 13 novembre a concerné tout le monde », explique Francis Eustache.

La date même du 14 juillet, un jour de fête nationale en France, par essence joyeux, vient à l’encontre d’un jour de mémoire consacré au deuil et au souvenir. Ce télescopage influe donc sur la mémoire que l’on a de cet attentat qui a fait 86 morts et 458 blessés à Nice, le 14 juillet 2016

Francis Eustache. Neuropsychologue

« Lieu mémoriel »

Si la mémoire change au fil du temps, si elle peut être impactée par un procès, elle est aussi sensible à la façon dont l’évènement est traité par les politiques. « Pour l’attentat de Nice, je pensais que le retentissement aurait été plus important. Il y a eu une volonté que la promenade des Anglais ne devienne pas un lieu mémoriel autour d’un attentat, tout en célébrant les victimes avec des commémorations », souligne Francis Eustache. La date même du 14 juillet, un jour de fête nationale en France, par essence joyeux, vient à l’encontre d’un jour de mémoire consacré au deuil et au souvenir. Ce télescopage influe donc sur la mémoire que l’on a de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice, qui a fait 86 morts et 458 blessés. Quoi qu’il en soit, dans cinq ans, en 2026, le recueil des données liées à cette grande étude transdisciplinaire sera stoppé. En plus de publications dans de grandes revues scientifiques, un rapport final sera réalisé. « Souvent, un grand colloque est organisé. Des publications scientifiques seront aussi rédigées, ainsi que des publications davantage destinées au grand public », ajoute ce neuropsychologue. Que restera-t-il de ces attentats du 13 novembre 2015 dans 50 ou 100 ans ? Difficile à dire, estime Francis Eustache : « À l’horizon de 10 ou 20 ans, le 13 novembre 2015 devrait rester un événement majeur. Après, tout dépend de ce qu’il va se passer dans 10 ou 20 ans. Aujourd’hui, les données en notre possession montrent qu’en France, le 13 novembre 2015 est un événement quelque peu matriciel. Charlie Hebdo, et la symbolique véhiculée par cette attaque, resteront aussi. C’est même quelque chose qui peut être illustré dans un manuel scolaire. Donc j’aurais tendance à penser que ça restera. »

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Monaco Hebdo