dimanche 23 janvier 2022
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« Il y a de moins en moins de donateurs, car il y a de plus en plus d’associations »

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Claude Boisson, président de l’association Jeune J’Écoute et membre fondateur en 1981, dresse un bilan de l’action de son association dont la princesse Caroline de Monaco est la présidente d’honneur. Au cœur ses préoccupations : parvenir à financer la prise en charge des jeunes en difficulté.

Comment l’association a-t-elle vu le jour ?

En 1981, à l’initiative du Soroptimist, un groupe de dames s’est réuni, préoccupées par les problèmes qu’il y avait en principauté. À l’époque, le problème principal était celui de la drogue, l’héroïne en particulier. Les toxicomanes se cachaient, allaient dans les communes limitrophes, ou plus loin pour se droguer. Il y avait autour de cela du déni, personne ne voulait voir le problème. Il y avait quelques travailleurs sociaux à Monaco mais de manière générale, cela restait un désert social. Dans ce cadre, la princesse Caroline de Monaco s’est montrée très motivée pour qu’il se passe quelque chose, pour qu’il y ait une structure pour aider les jeunes.

Quelle était la position de la princesse Caroline de Monaco ?

Elle considérait que sur le plan associatif, c’était insuffisant. À ce moment-là, étant donné les moyens dont nous disposions, c’est-à-dire quasiment aucun, nous avons décidé que le mieux à faire était un centre d’écoute téléphonique. C’est ce que nous avons créé : l’association Jeune J’Écoute. Dans un premier temps les appels étaient reçus de 17h à 20h, puis de 17h à minuit, le tout dans un local anonyme. On s’est assez vite rendu compte que les appelants voulaient nous rencontrer. Les jeunes demandaient une relation face à face.

Votre réaction ?

Nous avons organisé des galas et économisé de l’argent pour créer le premier poste d’éducateur de rue. À l’époque, c’était un scoop à Monaco ! Personne n’avait entendu parler d’éducateur de rue. Il s’agit d’une personne formée pour aller sur le terrain, rencontrer les jeunes à la sortie des écoles ou dans les bars, selon l’âge. La personne devait être à l’écoute des jeunes. L’éducateur nous a vite alarmé des besoins qu’il y avait en principauté, de la nécessité qu’il y avait à se développer. À ce moment-là, nous avons fait la transition. Une dizaine d’écoutants, ceux qui recevaient les appels, ont intégré le conseil d’administration. Nous avons alors stoppé les écoutes téléphoniques pour nous consacrer à l’accueil et à l’écoute. L’équipe s’est alors développée.

Quel est le rôle de la princesse Caroline ?

Elle est à l’origine de la création de l’association, mais aussi de l’impulsion primordiale pour créer cette association. Elle a aussi participé aux écoutes téléphoniques au début, tout en alarmant très tôt que pour cela il fallait des gens compétents dans ce secteur. Elle a ensuite poussé en faveur de la mutation de Jeune J’Écoute de centre d’écoute téléphonique à local d’accueil. Elle a une sensibilité extraordinaire, et elle n’est pas distante avec le conseil d’administration, comme pourrait l’être quelqu’un de son rang. Elle donne des idées, connait les dossiers, nous apprend même des choses sur certains sujets. Elle a une grande culture et des relations. Ce qu’il y a d’exceptionnel chez elle, c’est sa grande humanité. Son engagement est sincère.

Pourquoi ce nom, Jeune J’Écoute ?

Le nom est fondamental. Les jeunes souffrent de ne pas être écoutés. Ils nous disent : « On ne nous comprend pas, on ne nous écoute pas ».

Quelle est la principale force de votre association ?

Les gens qui viennent voir la manière dont on travaille nous disent qu’ils ne voient ça nulle part ailleurs. Jeune J’Écoute est exactement le genre de structure qui devrait exister partout en France, y compris dans les cités, avec des équipes d’éducateurs spécialisés polyvalentes. Notre association couvre plusieurs aspects, c’est primordial dans l’accompagnement du jeune. Que ce soit pour de l’écoute ou même pour un suivi psychologique. Jeune J’Écoute est entièrement gratuit pour le jeune.

Y a-t-il un accompagnement dans le temps ?

Nous ne nous mettons pas de limite dans l’accompagnement dans le temps, tant que le jeune a moins de 26 ans. En France, certains éducateurs ont des mandats de 3 ou 6 mois avec obligation de résultat. Ce n’est pas le cas ici. Nous, nous suivons plutôt les jeunes 3 ou 6 ans s’il le faut ! Nous avons pour cela la chance d’être aidé par le gouvernement qui nous subventionne.

Comment les jeunes arrivent jusqu’à vous ?

La plupart des jeunes viennent par le bouche-à-oreille, en disant que chez nous, ils sont écoutés. Donc, ils recommandent à leurs camarades de venir. Sinon, les assistantes sociales redirigent aussi certains jeunes vers nous. Nous ne cherchons pas à faire de la publicité ou à faire le tour des écoles, collèges ou lycées pour nous faire connaître. Nous travaillons actuellement avec une centaine de jeunes. Il y en a 15 ou 20 qui viennent tous les jours. Nous ne pourrions pas travailler avec plus de jeunes. Nous ne souhaitons pas non plus nous développer outre mesure. Ce n’est pas une usine.

Quel âge ont les jeunes que vous recevez ?

Nous accueillons des jeunes de 3 ans environ à 26 ans maximum. Nous avons développé un service « Petite écoute » pour les 3-5 ans. Les enfants viennent de plus en plus jeunes. Nous essayons de faciliter la relation parents-enfant, et parfois, nous détectons des problèmes qui nous permettent de très vite rediriger l’enfant auprès des bonnes personnes. Nos équipes travaillent en collaboration avec les assistantes sociales, les éducateurs ou le personnel de la direction de l’action sanitaire (DASA), par exemple.

Aidez-vous aussi les jeunes à s’insérer dans le monde professionnel ?

Absolument. Nous aidons les jeunes jusqu’à l’âge de 26 ans. Tout est lié. Ils sont souvent en échec, donc il faut leur redonner confiance pour aborder sereinement le marché du travail. Les éducateurs travaillent beaucoup avec les assistantes sociales, comme je l’ai dit, mais aussi avec le service de l’emploi. À Monaco, il s’est développé une véritable toile d’accompagnement social, avec des associations qui travaillent de concert avec les institutions. Les associations sont complémentaires.

Quand un jeune arrive dans vos locaux pour la première fois, comment est-il pris en charge ?

Il est mis en relation avec un éducateur spécialisé. Le but est de créer une relation. Ce n’est pas formalisé, ce n’est pas un rendez-vous dans un bureau. L’éducateur reçoit le jeune, l’écoute et essaye de comprendre le problème du jeune. Le jeune, lui, teste. Il essaye de savoir si les adultes qu’il a en face de lui le comprennent. Le local est un support. L’échange peut passer à travers la discussion, mais il y a aussi un baby-foot, une table de ping-pong, un atelier. Ce n’est pas un centre de loisirs pour autant.

Pourquoi les jeunes viennent vous voir ?

Les jeunes que nous accueillons, pour la plupart, sont dans un état de dépression, de mal-être. Ils ont des difficultés d’adaptation, se sentent mal dans le cercle familial et/ou scolaire. Il y a aussi des pathologies. Nous recevons de plus en plus d’autistes. Il faut leur donner les moyens de réapprendre à vivre, de les réadapter. Nous avons par exemple un service de soutien scolaire. Mais là où nous allons plus loin, c’est que nous ne nous contentons pas d’aider le jeune à avoir de bonnes notes. Nous essayons de comprendre son malaise profond, celui qui fait qu’il a décroché, afin qu’il intègre à nouveau le cercle scolaire, mais de manière sereine. Nous travaillons à la source. Nous essayons de redonner le goût des choses aux jeunes, en travaillant sur le plan psychologique.

A combien se monte votre budget annuel ?

Depuis 2017, nous avons une subvention de la part du gouvernement qui s’élève à 450 000 euros. Pour fonctionner, nous avons besoin de 470 000 à 490 000 euros. En plus de la subvention, nous parvenons à cette somme avec les dons. C’est d’ailleurs de plus en plus dur de rassembler cette somme, entre 20 000 et 40 000 euros de dons. Or, si nous ne les avons pas, c’est très compliqué pour notre fonctionnement, et nous sommes obligés de couper dans les actions éducatives. Il y a de moins en moins de donateurs, car il y a de plus en plus d’associations. Il y a trop d’associations ! Chaque année, nous avons l’angoisse de trouver le complément à notre subvention, qui elle est adaptée à nos besoins.

Entre 470 000 et 490 000 euros, cela vous suffit pour fonctionner correctement ?

Oui, tout à fait. Nous avons des éducateurs qui ont le sens de l’économie, et nous sommes dans un domaine où il n’y a pas besoin de dépenser beaucoup d’argent pour réussir. Cette somme sert à payer les éducateurs ou les psychologues, mais aussi à organiser des sorties. Les jeunes sont déjà partis trois jours en camping, par exemple, ou au ski, à La Colmiane. Le travail ici est de faire en sorte que les jeunes n’aient pas peur de sortir de Monaco. Lors des sorties, il y a 2 éducateurs pour 6 jeunes.

Comment préparez-vous les jeunes pour ces sorties ?

Il y a un long travail de préparation psychologique en amont. Premièrement, pour sortir de Monaco, comme je le disais, mais aussi pour que les jeunes soient capables de vivre en communauté. Il faut les sociabiliser entre eux, mais aussi les préparer à affronter l’extérieur. Il y a quelques années, un jeune a fait une fugue. L’expérience de la sortie était merveilleuse pour lui, mais il ne voulait absolument pas rentrer dans sa famille. Il ne s’agit pas de juste dire aux jeunes : « On t’emmène en sortie et on te ramène à la maison, point ». C’est tout un travail.

Quel est votre plus beau souvenir au sein de cette association ?

C’est un souvenir pour montrer l’implication de la princesse Caroline de Monaco. C’est peut-être la première fois que j’en parle officiellement et je pense qu’elle ne m’en tiendra pas rigueur ! Un soir, au début des années 80, j’ai eu le privilège de me trouver dans un bureau, une salle vide, avec une table de camping que j’avais amenée, deux chaises et un téléphone. C’était dans un bâtiment désaffecté que le gouvernement nous avait octroyé pour l’écoute téléphonique anonyme. Ce soir-là, les quatre ou cinq personnes qui ont appelé ne sauront jamais que la dame qu’ils ont entendue au téléphone était la princesse Caroline.


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Monaco Hebdo