dimanche 25 octobre 2020
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Monseigneur Dominique-Marie David : « Finalement, un prêtre sans fidèles, il fait quoi ? »

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L’arrivée en principauté en mars 2020 de l’archevêque de Monaco, Monseigneur Dominique-Marie David, a coïncidé avec la pandémie de Covid-19 et le début de la période de confinement.

Pour Monaco Hebdo, il revient sur ces débuts inattendus et dresse un premier bilan de son action.

Qui vous a appris votre nomination à Monaco et comment avez-vous réagi ?

Habituellement, c’est l’ambassade du Saint-Siège dans les différents pays et Etats qui gère la préparation des dossiers, la transmission à Rome et le choix du pape. Me concernant, c’est l’annonciature de France, à Paris, qui a traité ce dossier. On m’a donné rendez-vous, mais je ne savais pas pourquoi. J’avais quitté Rome, et j’étais alors à Nantes depuis 6 mois, en espérant y passer quelques années.

Vous étiez candidat pour ce poste d’archevêque à Monaco ?

Non. Des enquêtes sont faites, des noms sont évoqués, mais tout ça sous le secret pontifical. Personne n’en parle, et surtout pas aux personnes concernées. Donc je ne me doutais de rien. Il faut attendre d’être dans les salons de l’annonciature pour que l’on vous révèle la nouvelle. Début décembre 2019, je suis donc allé à Paris, et ma nomination officielle est intervenue le 21 janvier 2020. Mon ordination épiscopale a ensuite eu lieu le 8 mars 2020.

Comment s’est déroulé ce début d’année 2020 ?

L’année 2020 a débuté par trois surprises, que je résumerais en trois mots : évêque, Monaco et confiné.

Monseigneur Dominique-Marie David, archevêque de Monaco © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Mes premières décisions n’ont pas été très positives, puisqu’il s’agissait de décourager les fidèles d’aller dans les églises. Ce qui, pour un évêque, n’est pas forcément ce qu’il s’attend à faire en arrivant… »

Vous êtes arrivé à Monaco le 8 mars 2020 et le 17 mars, le prince Albert II annonçait le début du confinement de la population : comment avez-vous réagi ?

On avait commencé à imaginer la possibilité de faire plusieurs messes pour restreindre le nombre de personnes. Mais on ignorait que, dans la nuit du samedi 14 mars au dimanche 15 mars la France, et la principauté qui a suivi, demanderaient aux fidèles de ne plus fréquenter les églises pour les célébrations.

Comment avez-vous occupé ce temps de confinement ?

J’avais tout à découvrir. Je me suis installé un minimum à Monaco. J’ai pu échanger avec le vicaire général, quelques collaborateurs et les deux séminaristes qui ont été rapatriés du séminaire d’Aix-en-Provence. Nous avons alors eu une vie d’échanges et de prières. J’ai aussi travaillé un peu sur l’histoire de Monaco. Je me suis familiarisé avec les institutions, le patrimoine et la culture.

Quoi d’autre ?

Je me souviens de la messe le dimanche dans une cathédrale vide. C’est quelque chose que je ne souhaite à personne. C’était inédit. Car finalement, un prêtre sans fidèles, il fait quoi ? Cela m’a fait réfléchir. On voit bien que l’on a tous besoin les uns des autres, parce qu’il faut une interaction entre les prêtres et les fidèles. Le confinement nous a atteints dans notre fonctionnement. Cela nous a donc poussés à être créatifs, à communiquer avec les moyens technologiques d’aujourd’hui, même si cette réflexion avait déjà été entamée.

Il a donc fallu communiquer davantage avec Internet et les réseaux sociaux ?

Oui. Bien sûr, ça n’a pas comblé toute la frustration de ne pas se rencontrer, mais certains m’ont dit que, grâce à Internet, « malgré la tempête, on savait que vous étiez avec nous, dans le bateau ». Nous avons aussi encouragé les prêtres et les chrétiens à prendre soin des personnes isolées, encourager tout le personnel de santé et tous ceux pour qui ce confinement a été une épreuve.

De 2016 à 2019, vous avez été recteur de l’église de La Trinité-des-Monts, à Rome : que retenez-vous de cette expérience en Italie ?

Là aussi, j’ai reçu cette mission sans l’avoir choisie. C’est une expérience très riche, d’un point de vue historique, culturel et artistique. En tant que prêtre et recteur de La Trinité-des-Monts, c’est une expérience d’Eglise intéressante, parce qu’on a là l’Eglise dans toute son extension historique. En effet, toutes les couches depuis l’Antiquité, avant l’évangélisation et puis l’époque des martyrs, sont là. Tous les siècles de l’histoire de l’Eglise sont présents jusqu’à aujourd’hui. On trouve aussi l’Eglise dans toute son extension géographique, puisque le monde entier est présent, avec tous les laïcs, religieux, prêtres, ou évêques qui viennent se former ou rencontrer le Saint Père et ses collaborateurs tout au long de l’année. Tout ceci indépendamment des touristes, qui sont très nombreux.

« C’est un lieu très inspirant, ouvert au monde entier, avec la place d’Espagne et son fameux escalier qui mène à la La Trinité-des-Monts. » Mgr Dominique-Marie David. Archevêque de Monaco. © Photo DR

C’est une sorte de résumé de ce qu’est l’Eglise ?

Cette expérience permet de découvrir l’Eglise dans toutes les étapes de son histoire et dans tous les visages de sa géographie. Même si, bien évidemment, on ne se rencontrait pas tous les jours, la proximité avec le Saint Père et ses collaborateurs, était aussi très intéressante. Enfin, La Trinité-des-Monts est un lieu magnifique, où se conjuguent l’art, la science, la foi, l’éducation… C’est un lieu très inspirant, ouvert au monde entier, avec la place d’Espagne et son fameux escalier qui mène à La Trinité-des-Monts. Chaque jour, nous avions des milliers de touristes ou de pèlerins, et un nombre incalculable de nationalités.

Une fois installé à Monaco, quelles ont été vos premières décisions ?

Mes premières décisions n’ont pas été très positives, puisqu’il s’agissait de décourager les fidèles d’aller dans les églises. Ce qui, pour un évêque, n’est pas forcément ce qu’il s’attend à faire en arrivant… Pendant le confinement, les écoles ont été fermées, plus de catéchèse, plus de scouts… Du coup, je n’ai pas pris de grande décision d’ensemble, mais une série de petites décisions, très ponctuelles. J’ai appelé quelques prêtres pour voir comment ça allait, notamment l’aumônier de l’hôpital qui était confiné avec les malades et les soignants. Du coup, il était intéressant de voir comment, lui qui était en première ligne, vivait ce confinement.

Et à partir de la fin du confinement à Monaco, le 4 mai 2020 ?

J’ai rencontré tous les prêtres, un par un. Ensuite, au début de l’été 2020, j’ai passé une journée avec les scouts, j’ai rencontré l’association Foi Action Rayonnement (Far), j’ai eu plusieurs contacts avec les différentes écoles… J’ai décidé de repousser les baptêmes et les confirmations des adultes de Pâques à la Pentecôte. Je n’ai fait que poursuivre ce qui avait déjà été engagé par mon prédécesseur, Monseigneur Bernard Barsi. A l’amorce de l’été 2020, on a commencé à réfléchir à des changements de mission ou de nouvelles missions pour des prêtres.

Il n’y a donc pas eu de grande décision prise ?

Avec mes collaborateurs, je veux prendre le temps, afin de voir de quoi nous avons besoin. Or, je n’ai pas encore rencontré suffisamment de personnes pour avoir une idée précise.

Le 4 juin 2020, la Conférence des évêques de France (CEF) a révélé que l’interdiction des célébrations religieuses pendant 10 semaines à cause du Covid-19 a débouché sur un manque à gagner de 40 à 50 millions d’euros (1) pour l’Eglise : quel impact a eu la période du confinement sur les finances du diocèse de Monaco ?

Le confinement a provoqué un impact sur nos finances. Et ce, même si, en principauté, pour des raisons institutionnelles, le lien entre l’Etat et l’Eglise est particulier (2). Sans fidèles dans nos églises, sans touristes à la cathédrale, et avec le report des mariages, des baptêmes, et des limitations dans la célébration des funérailles (lire Monaco  Hebdo n° 1148), nous avons très vite été confrontés à cette difficulté. De plus, le gouvernement princier nous a sensibilisés sur cette problématique.

Votre réaction ?

Certaines dépenses seront échelonnées dans le temps, afin de participer, nous aussi, à l’effort de solidarité du gouvernement. Car, même si nous sommes aidés, cela n’enlève pas notre responsabilité, qui reste entière.

Monseigneur Dominique-Marie David, archevêque de Monaco © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Face au coronavirus il faut rester prudent, mais il faut aussi continuer à vivre. Cela fait partie de notre mission que de nourrir l’espérance, tout en gardant notre responsabilité »

Le manque à gagner pour l’Eglise à Monaco a été chiffré ?

Non. Le gouvernement l’a chiffré pour la cathédrale. Mais nous n’avons pas chiffré cela de façon globale. Un budget est fixé dans chaque paroisse, et l’Etat vient ensuite éventuellement combler ce qu’il manque. Cette année, l’Etat devra donc sans doute combler un peu plus que d’habitude. Mais nous avons fait comme tout le monde, en réduisant nos dépenses de 5 %, comme demandé. La situation à Monaco ne doit pas nous dédouaner d’une certaine responsabilité. Il était important de montrer que nous n’étions pas en dehors de tous ces efforts décidés par le gouvernement.

Vous allez lancer une campagne d’appel aux dons ?

Non, on ne l’a pas fait au niveau diocésain.

Comme une partie des fidèles sont âgés, craignez-vous une désaffection des églises par peur du Covid-19 ?

Nous sommes conscients que nous n’avons pas repris au même niveau de fréquentation que nous avions avant le confinement. Car certains sont craintifs, et il peut y avoir un environnement anxiogène : les gens entre eux, ce qu’on entend dire, ce qu’on lit dans la presse ou sur Internet… Du coup, certains estiment qu’ils ne pourront sortir de chez eux que lorsqu’un vaccin contre le Covid-19 existera, et que la situation sera redevenue sûre.

Ça vous inquiète ?

Il ne faut pas tomber dans une méfiance absolue. Bien sûr, face au coronavirus il faut rester prudent, mais il faut aussi continuer à vivre. Cela fait partie de notre mission que de nourrir l’espérance, tout en gardant notre responsabilité. Même si toutes nos églises sont labellisées Monaco Safe, l’inquiétude n’est pas toujours rationnelle, et parfois, la peur prend encore le dessus. On va devoir apprendre à vivre autrement, mais à vivre quand même.

Quels rapports entretenez-vous avec le gouvernement princier et le Conseil national ?

Il y a eu des rencontres qui relèvent, pour le moment, de simples prises de contact, afin de me permettre de mieux comprendre le fonctionnement à Monaco. Il n’y a pas de rendez-vous fixes à respecter avec le gouvernement ou le Conseil national. Ce sera en fonction de l’initiative de l’un ou de l’autre. Il y a bien sûr des membres du gouvernement avec qui on est davantage en contact, notamment avec notre ministre de tutelle, mais aussi avec le prince et le ministre d’Etat.

Le contrat de vie commune, qui reconnaît l’union libre en principauté, a été voté en décembre 2019, malgré un courrier envoyé par votre prédécesseur Monseigneur Barsi au Conseil national et au gouvernement : comme lui, estimez-vous que ce texte porte atteinte à l’institution du mariage ?

Il y a des besoins qui sont exprimés. Il y a des personnes qui, légitimement, peuvent espérer quelque chose qui les protège pour certains, ou qui consolide leurs droits pour d’autres. Avec estime et respect pour les personnes concernées, l’Eglise ne conçoit pas une équivalence avec le mariage, qui a son histoire et son droit.

Pourquoi est-il si difficile d’évoquer ce sujet ?

Le problème, c’est que lorsqu’on aborde ce sujet, c’est assez vite interprété comme un jugement des personnes. Du coup, j’hésite parfois à avoir une parole publique très générale sur ce genre de sujet. Parce que je sais très bien que la manière d’aborder cette question en tête-à-tête, avec quelqu’un qui vit cette situation, serait différente, même si le fond resterait le même. L’Eglise doit maintenir sa parole, mais en portant une grande attention à la manière de le faire. Nous n’avons rien contre les personnes concernées, même si elles ont l’impression que l’on remet en cause certains choix, ou certains modes de vie.

A Monaco, il n’y a pas de séparation entre l’Eglise et l’Etat : allez-vous intervenir aussi souvent que vous le jugerez nécessaire dans la vie du pays et des institutions politiques ?

Je n’ai pas de plans sur ce sujet. Je découvre encore Monaco, et je peux vous dire que j’ai dû changer mon logiciel… Ensuite, je ne gouverne pas seul. Je suis entouré de collaborateurs, et nous avons des commissions et des conseillers qui connaissent très bien la situation en principauté. Personnellement, j’aurais plutôt tendance à mesurer mes interventions, parce que des interventions continuelles risquent de me rendre inaudible. De plus, à Monaco, il doit y avoir un respect de l’équilibre des institutions.

Monseigneur Dominique-Marie David, archevêque de Monaco © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Personnellement, j’aurais plutôt tendance à mesurer mes interventions, parce que des interventions continuelles risquent de me rendre inaudible. De plus, à Monaco, il doit y avoir un respect de l’équilibre des institutions »

Quel genre d’archevêque serez-vous, ici à Monaco ?

On dit souvent que le prêtre ou l’évêque est un homme de communion. Il faut donc essayer de prendre en compte l’ensemble, et de servir le bien commun. L’idée, c’est donc de servir le bien commun de la principauté, dans la richesse, la diversité de ses institutions et ses équilibres. L’évêque doit être un homme accessible, de communion, et de discrétion aussi. Tout en étant présent et en assumant mes responsabilités, je dois savoir intervenir à bon escient, sur des sujets qui me sembleront nécessaires, ou pour encourager telle ou telle démarche.

Concernant le débat autour de la place des femmes dans l’Eglise, pensez-vous que les femmes devraient pouvoir être ordonnées ?

Cette place, les femmes l’ont eue, elles l’ont et elles l’auront. Que serions-nous sans ces centaines de femmes engagées dans les mouvements et la solidarité ? C’est plutôt la question de la responsabilité des femmes dans l’Eglise qui est débattue. Or, cette responsabilité ne se résume pas à être prêtre ou évêque, et à être ordonnée. Sinon, on risque ce que le pape François appelle « le cléricalisme », qui consiste à gonfler encore la place du prêtre, et de le voir comme une sorte de promotion.

Et ce n’est pas le cas ?

Peut-être que, dans le passé, il y a pu avoir cette impression d’une espèce de hiérarchie. Or, le pape François nous dit que l’Eglise est une pyramide inversée. Le pape, les évêques et les prêtres sont ceux qui soutiennent : ils sont donc en dessous. Mais il y a en tout cas une vraie réflexion à mener sur ce sujet de la responsabilité des femmes, en s’intéressant notamment à des endroits où la place des femmes est insuffisante. Mais si le seul moyen de leur donner leur vraie place, c’est de devenir prêtre, cela ne les servira pas forcément.

Mais certaines femmes rappellent que la première personne qui a vu le Christ ressuscité, c’est Marie Madeleine, qui l’a ensuite annoncé à tous ?

Cela signifie que la femme est véritable du côté du prophétisme et du témoignage. Nous avons donc absolument besoin de cette figure. Mais est-ce qu’il est plus important dans l’Eglise d’être prophète ou d’être pasteur ? On prend ici l’argument de Marie-Madeleine, mais on pourrait aussi prendre l’argument de la Vierge Marie. C’est sans doute l’être humain qui a le plus collaboré, dans toute son humilité, aux plans de Dieu. Et pourtant, ce n’est pas une figure sacerdotale. Il y a quelques années, un prêtre me disait qu’à Lourdes, tout le monde se souvient de Bernadette Soubirous (1844-1879), mais peu se souviennent du nom de son curé, encore moins de gens se souviennent du nom de son évêque et pour trouver qui était le pape à l’époque, il faut aller voir sur Wikipédia (rires).

Que faut-il en conclure ?

On voit bien que les figures qui émergent, qui demeurent, et qui illuminent, ne sont pas toujours les figures institutionnelles. Mais ceci n’est pas un argument pour stopper le mouvement qui nous permet de reconnaître à la femme son génie propre. Je suis issu d’une communauté où il y a beaucoup de laïcs, beaucoup de couples et beaucoup de familles. Et je trouve que le discernement et la manière d’appréhender les situations ou les personnes qu’ont les femmes, nous apporte beaucoup. Elles voient un peu plus large, elles sont attentives à ce qu’il se passe à l’intérieur, et que l’on ne voit pas de nos yeux. Je suis heureux qu’il y ait des femmes qui aient des responsabilités ici, à Monaco. L’Eglise a commencé un mouvement. Elle doit le poursuivre.

Que pensez-vous du célibat des prêtres ?

Le mariage aussi est un problème. Ce n’est pas si simple, d’être marié… Donc la question n’est pas tellement sur le célibat, mais plutôt autour de « est-ce qu’un prêtre peut avoir une relation avec une femme », mariage ou pas ? Nous sommes dans une société très érotisée, avec moins de barrières que dans les générations précédentes. Du coup, on a l’impression que les prêtres sont un peu des sous-hommes, et que l’Eglise encourage encore une pratique qui n’est pas selon la nature de certains. Doit-on se rendre aux arguments du monde, qui n’est pas tout à fait au clair sur tout ? Je ne pense pas que ce soit le moment de remettre en cause cette règle, qui est une règle de l’Eglise.

C’est-à-dire ?

Dans l’histoire, dans d’autres réalités chrétiennes, et dans les Eglises d’Orient, un homme marié peut être ordonné prêtre. Mais dans aucune tradition, un prêtre se marie. La question n’est donc pas de laisser les prêtres se marier. C’est de se demander si des hommes mariés, comme les diacres permanents, pourraient être ordonnés prêtres. Rien ne l’interdit d’un point de vue dogmatique. Car c’est l’Eglise d’Occident, l’Eglise latine, qui pense, et à selon moi à juste titre, que ce signe-là manifeste le fait que l’attachement à Dieu peut motiver un choix de don total, un choix qui a donc des conséquences sur la disponibilité. Si on veut se donner totalement, peut-on se donner totalement à deux engagements aussi totalisants ?

Le 17 février 2019, le patron des évêques de France, Monseigneur Pontier, a estimé que le silence autour des abus sexuels dans l’Eglise résulte d’un « péché collectif » et d’un système qui « néglige » la parole des victimes : tout cela peut-il être réparé ?

Je serai assez prudent avant de parler de « réparation ». Par rapport à l’horreur qui a été accomplie et à ses effets dévastateurs, cela ne se répare pas comme ça. D’ailleurs, à l’époque, ça a sans doute été une erreur monumentale d’appréciation des responsables d’Eglise d’avoir cru que ces horreurs pouvaient se réparer, s’oublier ou être compensées. C’est une horreur tellement opposée à ce qu’on essaie de vivre. Et puis, il y a aussi la confiance qui a été faite à ces personnes, et comment elles ont abusé de cette confiance. Il y a donc une pente à remonter, qu’on ne remontera pas par décret. La parole de l’Eglise a forcément perdu de son crédit. C’est sûr qu’on descend un peu du piédestal sur lequel on a, peut-être, été hissé à certaines périodes. Mais descendre de son piédestal n’est pas une catastrophe. Notre parole sera sans doute plus humble, plus modeste.

Alors que l’image de l’Eglise semble durablement abîmée comme l’a montré un sondage publié par Témoignage Chrétien en mars 2019 (3), sur quoi a débouché la réunion organisée contre les abus sur mineurs à Rome, en février 2019, par le pape François ?

Il faut plus de transparence, de la prévention, et aussi insister sur la formation, pas seulement des prêtres, mais aussi des éducateurs, et de tous ceux qui sont en position d’éducation. Il est important de mener une vraie réflexion sur ce qui a pu amener à ces horreurs. Il y a eu des dysfonctionnements. Il faut prendre en compte de manière résolue les victimes, avant tout.

Ce n’était pas le cas ?

Autrefois, le réflexe d’un évêque confronté à une affaire de ce type, c’était de se demander ce qu’on allait faire du prêtre concerné. Aujourd’hui, le prêtre reste un souci qu’il faut traiter le plus humainement possible, mais selon les critères imposés par la justice. Car il y a d’abord la question des victimes. Et ce n’est pas simple. Peut-on réparer ? Faut-il réparer matériellement ? Et est-ce que ça suffira ? On voit aussi ce que ça détruit dans le cœur des victimes par rapport à la confiance apportée, pas seulement à l’Eglise et à ses représentants, mais de manière plus générale. Ça remet en cause leur foi, leur expérience personnelle… Parfois ce sont des vies qui mettent bien longtemps à se reconstruire. Quand elles peuvent se reconstruire.

Pendant ce sommet à Rome en février 2019, 35 ans après le premier scandale, au Canada, comment expliquer qu’une partie de la hiérarchie catholique a semblé découvrir le sujet des violences sexuelles sur mineurs et la responsabilité de la hiérarchie ?

A l’époque, les choses ne s’évoquaient pas de la même manière. On croyait qu’il pouvait y avoir des dérapages contrôlés. Et en fait, non. Quelqu’un qui est malade, est vraiment malade. Et puis, on n’est pas les seuls à avoir eu l’impression de découvrir ce genre de choses. On a vu un peu le même phénomène dans certaines fédérations sportives, même si je suis sûr que certains savaient. Mais il y avait alors une culture qui nous surprend aujourd’hui, et qui n’était pas nette, notamment au niveau des déclarations et des interviews télévisées. Le péché de l’Eglise à l’époque, c’est de ne pas avoir su voir, ou pu voir, ou d’avoir minimisé les choses. Et de ne pas avoir su traiter, en particulier le lien aux victimes. Il faut être le plus humble et le plus transparent possible. On ne gagne rien à cacher quoi que ce soit. Si cela pouvait servir de principe de fonctionnement à toutes nos institutions, ça pourrait être bien…

La « tolérance zéro » prônée par le pape François face aux abus sexuels a nécessité une levée du secret pontifical (4) : c’était devenu une nécessité ?

La levée du secret pontifical permet de signaler plus facilement, sans se laisser impressionner. Mais le secret de la confession est maintenu. Car il y a eu beaucoup de fascination autour de ces hommes que l’on croyait incapables de faire ce genre de choses. Il y a sans doute eu un peu de naïveté. On a oublié qu’un homme, c’est un homme. Et que quelqu’un de tordu est vraiment tordu. Ça a donc été un gros choc. Car si une plaie n’est pas traitée, aussi douloureux que ce soit, il y a de grands risques que le corps entier s’infecte.

(1) Ce montant représente pas loin de 10 % des ressources annuelles des diocèses, qui s’étaient élevées, en 2019, à 550 millions d’euros.

(2) Ancienne monarchie de droit divin, Monaco est depuis la Constitution de 1962, une monarchie constitutionnelle héréditaire. Selon l’article 9, la religion catholique est reconnue comme religion d’Etat, sans exclure pour autant l’exercice d’autres religions.

(3) Ce sondage a été commandé par le média Témoignage Chrétien et publié le 27 mars 2019. Au total, 1 001 personnes majeures ont été interrogées (48 % d’entre elles se disant catholiques, dont 14 % pratiquantes au moins occasionnelles). Résultat, 65 % des Français pensent que le pape François gère mal la crise provoquée par les scandales liés à la pédophilie dans l’Eglise, tout comme une majorité de catholiques (58 %), et même des catholiques pratiquants (51 %). De plus, 56 % des personnes interrogées ont une mauvaise opinion de l’Eglise, soit 24 % de plus qu’en 2010. La possibilité de donner plus de pouvoir aux laïcs dans l’Eglise est approuvée par 56 % des catholiques, et par 43 % des pratiquants. Enfin, 66 % des catholiques et 64 % des pratiquants sont pour un pouvoir renforcé pour la hiérarchie, afin de « mieux contrôler les prêtres ».

(4) Inscrit dans le droit canon, le secret pontifical protège les informations les plus sensibles dans la gouvernance de l’Eglise catholique, notamment les procès canoniques qui peuvent concerner des prêtres ou des religieux accusés de violences sexuelles.

Vidéo : Notre interview de Monseigneur Dominique-Marie David, archevêque de Monaco

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