jeudi 15 avril 2021
Accueil Actualités Société Insertion des jeunes diplômés : « On place un être humain et pas un...

Insertion des jeunes diplômés : « On place un être humain et pas un diplôme »

Publié le

La commission d’insertion des diplômés a rendu son rapport annuel 2020, avec un bilan de son activité depuis sa création en 2010, par arrêté ministériel.

Muriel Bubbio, chargée de mission à la CID, explique à Monaco Hebdo vers quels métiers se tournent les diplômés, et comment elle les incite à rester en principauté.

Pourquoi avoir créé la commission d’insertion des diplômés, il y a onze ans ?

C’était une volonté du prince Albert II, pour faire en sorte que nos forces vives à Monaco soient accompagnées au mieux dans leur parcours d’insertion. Stéphane Valeri, qui était à l’époque aux affaires sociales, a porté le projet, et la commission d’insertion a été rattachée au département des affaires sociales. En onze ans, elle a pris toute sa place, c’est un organe « facilitateur », qui œuvre entre les études et le monde de l’emploi privé et public. Nous accompagnons les étudiants et jeunes diplômés dans leurs recherches de stage, d’alternance et de premier emploi.

Comment accompagnez-vous ces jeunes ?

Pour réussir une insertion, il faut qu’elle soit en adéquation avec les études des jeunes Monégasques, nous agissons donc bien en amont. Depuis 2018, nous intervenons ainsi chaque mois dans les deux lycées de la principauté. Nous parlons des secteurs porteurs emplois, des atouts de leurs formations, mais nous donnons aussi des conseils en matière d’écriture de CV et de conduite d’entretiens. Il faut que cette étape ne devienne pas une épreuve, or, pour beaucoup de jeunes encore, c’est une période très compliquée à gérer. Mais pourquoi en souffrir si on leur donne toutes les clés et les codes pour s’en sortir ? En 2020, pendant la pandémie, notre action a pris tout son sens, puisque 205 entreprises nous ont suivies comme partenaires. Ces entreprises ont su aménager leurs emplois du temps pour accueillir, malgré tout, des jeunes talents dans leurs effectifs.

Est-il difficile, pour les jeunes diplômés monégasques d’intégrer le marché de l’emploi ?

Non, pas du tout. Dans la mesure où les jeunes talents sont accompagnés pour révéler leur profil attractif, et dans la mesure où ils ont envie de bosser et de faire leurs preuves, c’est un partenariat gagnant. D’autant qu’ils apportent vraiment des idées novatrices lorsqu’ils intègrent une entreprise.

« Si un jeune veut travailler dans l’événementiel aujourd’hui, je ne vais pas l’en dissuader. Mais je vais l’alerter sur les complexités du moment »

La concurrence n’est pas trop difficile avec les diplômés des pays voisins et d’autres zones du monde ?

Non, car Monaco instaure la priorité de l’emploi pour les Monégasques et les résidents, dans le but d’intégrer d’abord les talents locaux. Mais, bien sûr, il faut s’adapter, pour que chaque jeune soit orienté vers une entreprise qui lui convienne. Il ne faut pas oublier qu’on place un être humain et pas un diplôme : c’est l’entièreté du jeune qui s’intègre. Et, notre force, c’est de bien connaître les entreprises présentes sur le territoire, de manière à bien orienter selon les recherches et les affinités de chacun. J’ai eu le cas, par exemple, d’une entreprise qui recherchait un profil de commercial passionné d’automobile. Nous avons pu lui présenter une candidate alternante sans aucun mal, car nous l’avions déjà répertoriée en amont. En connaissant bien nos jeunes, du lycée jusqu’au bac+5, nous pouvons mener une vraie stratégie d’embauche, et ainsi, gagner beaucoup de temps.

Qu’entendez-vous exactement par « stratégie d’embauche » ?

Il faut que le rêve du jeune talent soit en adéquation avec ce qu’il se passe dans le territoire. Si un jeune veut travailler dans l’événementiel aujourd’hui, je ne vais pas l’en dissuader. Mais je vais l’alerter sur les complexités du moment, le contexte du métier, et lui proposer d’enrichir sa formation avec une formation globale d’abord, pour qu’il puisse ensuite se spécialiser, tout en ayant développé d’autres compétences au cours de son cursus. Il faut toujours trouver le moyen de satisfaire leur rêve. Nous ne leur cherchons pas un travail « alimentaire ».

La crise sanitaire limite-t-elle les perspectives d’embauche des jeunes ?

Les jeunes paient un lourd tribut de cette crise, mais ce sont eux, grâce à leur force, qui nous permettront aussi d’en sortir de manière optimale, plus encore que les profils seniors. J’ai une immense confiance en eux. Ils sont notre avenir, et c’est pourquoi je les chouchoute. Je pense aussi que cette crise est conjoncturelle et qu’il est possible que nous retrouvions un panel de métiers en 2022 qui soit identique à celui de 2019.

« Les besoins en numérique sont croissants, car Monaco entend bien devenir une “smart city”. Tous les secteurs sont concernés et la demande s’accélère avec le télétravail. » Muriel Bubbio, chargée de mission à la commission d’insertion des diplômés.

« Tout le monde veut des comptables, des experts du numérique, et des juristes. Autant dans le public que le privé. Ce sont des secteurs très demandeurs d’emplois, mais qui peinent encore à attirer des candidats, car on s’en fait encore une mauvaise image »

Quels sont les secteurs qui recrutent le plus, malgré la crise sanitaire ?

Il existe une constante, depuis bien avant cette crise : tout le monde veut des comptables, des experts du numérique, et des juristes. Autant dans le public que le privé. Ce sont des secteurs très demandeurs d’emplois, mais qui peinent encore à attirer des candidats, car on s’en fait encore une mauvaise image. Nous expliquons alors à nos jeunes que la comptabilité ne se résume pas à des tableurs Excel, et que le numérique n’est pas limité aux “geeks” [personne passionnée par les nouvelles technologies – NDLR]. Ces domaines englobent, en vérité, un éventail de métiers. Un créatif a sa place dans le numérique. Même chose pour un littéraire : c’est un domaine qui dispose d’un vivier de richesses encore insoupçonnées, et auquel on peut encore se former en étant en activité. J’ai, par exemple, présenté le profil d’une juriste du numérique qui dirige aujourd’hui une grosse entreprise de Monaco. Comme quoi, les compétences peuvent se compléter.

Les jeunes diplômés préfèrent-ils le secteur privé au secteur public ?

Le secteur public est l’employeur numéro un à Monaco, avec près de 6 000 emplois. C’est un secteur attractif, qui propose un vaste panel de métiers, mais il est vrai que 50 % de nos jeunes sont en école de commerce et visent davantage le secteur privé. Pourtant, quand on leur présente le public, un tiers choisit finalement de s’y orienter. Dans la fonction publique, les perspectives sont larges. On peut accompagner des entreprises en Welcome Office par exemple, ou bien intégrer les métiers de la communication, du tourisme, etc.

Les jeunes ne sont-ils pas tentés de s’insérer à l’étranger plutôt qu’à Monaco ?

L’objectif premier est de les insérer à Monaco, car nous avons besoin de ces jeunes talents. Pour autant, nous avons de nombreux contacts avec les États-Unis, la France ou encore la Grande-Bretagne, pour ouvrir aux jeunes les horizons de stages. Les échelles d’action ne sont pas toujours les mêmes à l’étranger. En effet, certaines entreprises américaines ont des effectifs qui représentent un tiers de la population de Monaco. Les écoles de commerce et d’ingénieurs proposent en plus des programmes Erasmus et des stages obligatoires à l’étranger. C’est une très bonne chose pour enrichir les profils. On les encourage à partir pour mieux revenir.

Mais pourquoi revenir à Monaco, si leurs carrières décollent à l’étranger ?

À ma connaissance, tous les expatriés reviennent à Monaco, même après cinq à dix ans à l’étranger. Lorsqu’ils commencent à avoir des enfants notamment, ils veulent les scolariser à Monaco, et retrouver par la même occasion la qualité de vie exceptionnelle qu’ils y ont connue. La famille est souvent une priorité chez les nationaux.

Comment retrouver un emploi à Monaco après plusieurs années passées à l’étranger ?

Nous accompagnons leur réinsertion pour cultiver leur réseau local. Quand ils partent, ils prennent parfois le risque d’avancer hors de nos radars. Nous menons ainsi un travail commun d’identification avec les entreprises. Nous gardons contact, par exemple par email et sur LinkedIn, qui sont des réseaux sans frontières. Par cet intermédiaire, nous pouvons les informer d’offres d’emploi à pourvoir à Monaco. Il y a de véritables perspectives de carrière en principauté, des fonctions à hautes responsabilités à assurer, ou encore de la création d’entreprises. L’important est de toujours rester en lien.

Quel budget vous est accordé pour assurer toutes vos fonctions ?

Notre budget est celui du département des affaires sociales auquel nous sommes directement rattachés. Je peux dire que tous nos besoins sont satisfaits et nous bénéficions de bons outils collaboratifs, tout nous est accepté généralement. En termes d’effectifs, nous travaillons à deux. Pour le moment, c’est suffisant. Il faudra voir ce qu’il en sera d’ici deux à trois ans, si les suivis augmentent. Mais je pense que nous reviendrons à un vivier d’emplois plus stable.

Quel bilan pouvez-vous dresser sur vos onze années d’activité ?

Il est très positif. Notre commission me semble utile, autant sur le fond que dans sa forme. Entre 2010 et 2019, nous avons suivi 140 jeunes par an, en moyenne. Nous avons connu un pic des demandes en 2020 en suivant 198 jeunes, compte tenu de la crise sanitaire. Et ce pic devrait être dépassé encore cette année, puisque nous avons déjà dépassé le seuil de 69 demandes à la fin du mois de mars 2021, ce qui correspond à la moitié des demandes d’une année classique. Nous sommes sollicités par des jeunes que nous n’avions pas l’habitude de rencontrer. Notamment dans l’hôtellerie. Ce sont des profils qui ne s’inquiétaient pas, par le passé. Mais, aujourd’hui, on parle parfois de réinsertion pure et simple. Les jeunes qui viennent d’entrer en étude pensent de plus en plus à se sécuriser et ne veulent pas s’avancer sur des études longues pour un secteur en berne.

« À ma connaissance, tous les expatriés reviennent à Monaco, même après cinq à dix ans à l’étranger »

Existe-t-il des valeurs refuges en cette période de crise sanitaire ?

Les métiers de la fonction publique, et les formations courtes de type BTS, car les cours continuent et c’est rassurant. Les formations courtes peuvent d’ailleurs se transformer en premières marches vers d’autres formations, les parcours sont moins linéaires que par le passé. J’ai l’exemple d’un jeune qui est allé vers un doctorat en communication digitale après avoir débuté en BTS.

Comment a évolué le marché de l’emploi à Monaco ?

Les jeunes sont toujours attirés par les métiers modernes, qui ont une image positive. Ce qui change, c’est que certains secteurs saturent. Nous avons eu l’exemple avec le métier d’ostéopathe. C’était un secteur porteur, qui a attiré beaucoup de profils, mais la taille du gâteau n’a pas changé. On a donc incité à faire évoluer les projets, en proposant, par exemple, à ces candidats à devenir kiné pour personnes âgées. C’est la même chose pour les métiers du management du sport. Ces métiers existent à Monaco, mais nous n’avons qu’une seule équipe de football, et une seule de basket-ball. Il faut donc anticiper au maximum.

Quelle place occupe le numérique sur le marché de l’emploi ?

Les besoins en numérique sont croissants, car Monaco entend bien devenir une « smart city ». Tous les secteurs sont concernés et la demande s’accélère avec le télétravail. Les offres d’embauches sont très fréquentes, dans le public comme dans le privé. Et pas uniquement pour des diplômés de type bac+5. En revanche, parler le russe et l’italien est un gros plus à Monaco. Et la maîtrise de l’anglais est indispensable. Pour 20 % encore des diplômés, le niveau attendu n’est pas atteint.

Publié le

Les plus lus

La Demeure du Chaos sur petitpaume.com

Pour profiter de la Journée mondiale de l’art, célébrée chaque année le 15 avril, l’internaute peut, entre autres, se rendre sur le site petitpaume.com.
Monaco Hebdo