lundi 17 janvier 2022
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« Giscard, intellectuellement,
c’était le plus brillant »

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A presque 73 ans, Alain Duhamel est une mémoire vivante de la vie politique française. De passage en principauté pour une conférence organisée par la Fondation Prince Pierre, le journaliste a accepté de dépeindre les présidents de la Vème République, de De Gaulle à François Hollande.

Monaco Hebdo : Pourquoi avoir écrit Portraits souvenirs. 50 ans de vie politique (Plon) ?
Alain Duhamel : Cela fait exactement 50 ans que j’ai commencé à faire des articles un peu sérieux dans Le Monde. J’ai donc rencontré tous les présidents et Premiers ministres. Je me suis dit que c’était le moment d’utiliser cette expérience pour dresser une galerie de portraits de ceux qui m’intéressaient le plus, et de ceux que je connaissais suffisamment bien sur le plan personnel pour que ce ne soit pas simplement une biographie officielle ou politique. Je souhaitais parler de leur tempérament réel, de leurs qualités, de leurs défauts.

M.H. : Quels sont ceux qui vous ont le plus marqué ?
A.D. : Certainement Giscard, parce qu’intellectuellement, c’était le plus brillant. Cela paraît archaïque de dire cela maintenant, mais quand il est arrivé au pouvoir en 1974, il y a eu deux années incroyablement novatrices, où il a beaucoup fait bouger la société. Il a œuvré sur le divorce, il a amené l’avortement, le vote à 18 ans, et une façon d’être pour un président complètement différente de ses prédécesseurs. On avait un peu l’impression de changer de siècle.

M.H. : Avez-vous une sorte de top 5 des personnes qui vous ont marqué ?
A.D. : Comme dans ce livre, il y aussi des intellectuels, je dirais Raymond Aron, que j’ai bien connu, avec qui j’ai écrit un livre quand j’avais 28 ans (La Révolution introuvable. Réflexions sur les événements de mai, Fayard). Cet ouvrage a fait beaucoup de bruit à l’époque, parce que c’était le premier livre critique sur mai 1968, qu’on a sorti 2 mois après, ce qui a suscité une grande effervescence. Il y a aussi André Malraux, que j’ai bien connu, même si c’était sur la fin de sa vie, donc ses défauts ressortaient beaucoup… Il payait ses excès, il était agité de tics, il buvait trop, il devait prendre des substances peu recommandées. En même temps, il était absolument génial, il était capable de partir tout seul, pas besoin de le pousser, dans une espèce de harangue. On se demandait toujours ce qui était vrai et ce qui ne l’était pas.

M.H. : Et du côté des politiques ?
A.D. : Giscard incontestablement. François Mitterrand forcément. Je connaissais très bien Mitterrand, je l’ai toujours beaucoup vu, sur un plan politique et personnel. Je dînais chez lui, il venait chez moi, il a été dans la maison de famille de ma femme en vacances, on avait des conversations complètement libres. Je ne dirais pas que j’étais en harmonie politique et économique avec lui, mais en revanche on parlait beaucoup de politique européenne et étrangère, et puis c’était un homme d’une originalité assez fascinante, non conformiste. J’avais un peu l’impression d’avoir en face de moi un personnage de roman.

M.H. : Ensuite ?
A.D. : Nicolas Sarkozy est un personnage, c’est quelqu’un de hors normes. Il a des défauts caricaturaux qu’on connaît par cœur. Il s’emballe, il engueule tout le monde, il va trop vite, il peut changer d’avis, mais il a une force, un dynamisme et une capacité d’entraînement. C’est quelqu’un qui fait bouger les choses. Pas toujours dans le bon sens, parce qu’il n’est pas infaillible, il a commis pas mal d’erreurs. Il n’empêche que quand il était là, pendant des crises européennes, au moins à 3 reprises, c’est lui qui a entraîné tout le monde. Un personnage comme on n’en voit pas beaucoup…

M.H. : Mais encore ?
A.D. : Lionel Jospin, que je connaissais très bien et qui m’amusait. Son côté moral est très rare chez un homme politique. Il a poussé cet aspect très loin dans la sobriété, dans le désintéressement financier. C’est le seul ancien Premier ministre — je ne dis pas qu’il est à plaindre —, qui vit dans un 3 pièces et qui n’a aucune fortune ! En même temps, il avait beaucoup d’autorité sur ses ministres, et il a vraiment gouverné. Car cinq ans en période de cohabitation, c’est le Premier ministre qui gouverne, pas le président.

M.H. : Vous avez connu tous les présidents ou presque de la Vème République. En quoi sont-ils différents ?
A.D. : De Gaulle sortait de l’Histoire, il avait sa légende avant d’être président, à la différence des autres. On avait l’impression d’assister à un morceau d’Histoire qui se déroulait devant nous et qu’il n’arrivait pas à l’arrêter. Il aurait dû quitter le pouvoir à la fin de son septennat. Il serait parti glorieusement, et non, comme en 1969, de manière fracassante et sur une défaite. En 1965, il serait parti comme celui qui a remis la République sur pied, réglé le problème algérien, rendu un statut à la France, remis en ordre l’économie… Quant à Georges Pompidou, que j’ai connu, il y avait beaucoup de puissance intellectuelle chez lui, ça se sentait. C’était un homme très intéressant. Mais par rapport à De Gaulle, il apparaissait incroyablement normal et manquait formidablement d’originalité.

M.H. : Qu’en est-il pour les présidents suivants ?
A.D. : Avec Giscard, on a eu un changement de style, de générations, d’orientation. Il a fait de grandes choses sur le plan européen à un moment qui était déjà très difficile. C’est lui qui a mis sur pied avec Schmidt, le chancelier allemand de l’époque, le système monétaire européen. A l’époque, il a aussi lancé le G5 qui, à mon sens, était bien plus efficace que le G8 aujourd’hui. Ils étaient peu nombreux, il n’y avait que les chefs d’Etat, sans leurs collaborateurs. C’était vraiment une discussion approfondie mais au coin du feu. Aujourd’hui, on assiste davantage à une cérémonie pour des négociations… Mitterrand a été l’homme de la rupture. On avait l’impression que la Vème République changeait de nature. En réalité, elle a changé de nature beaucoup moins longtemps et beaucoup moins complètement que ce qu’on imaginait ! Sur le plan institutionnel, alors qu’il avait été le procureur le plus véhément contre les institutions, il les a appliquées exactement comme ses prédécesseurs. Sur le plan économique, il y a eu une grande période de rupture pendant deux ans. Après quoi, jusqu’à la fin, il a géré sa façon de rentrer dans le rang. Mais c’était la quintessence du politique. Il faisait des discours somptueux. Ce fut sûrement le meilleur orateur de la Vème république.

M.H. : Que pensez-vous de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ?
A.D. : Chirac était un homme extraordinairement dynamique, avec un don de sympathie formidable et une énergie spectaculaire. Il était à son meilleur pendant les campagnes électorales, parce que là, il était lui-même. A la présidence, il a été beaucoup moins heureux, et lorsqu’on a été plongé dans la crise, il a été assez conservateur. Il a géré la situation plus qu’il n’a essayé de la modifier. Je pense que plus tard, cela lui sera reproché. Mais Chirac était le plus modeste de tous les présidents. C’était le seul qui ne se prenait pas au sérieux ou au drame même, et quand il parlait de lui, comme ça dans une pièce, il pratiquait beaucoup l’auto-dérision… Sarkozy, lui c’est un personnage incroyable. Une boule d’énergie, tout le temps pétaradant, trouvant trois idées, toujours pressé, et en même temps avec une passion de convaincre les autres qui était assez touchante. Il avait certes un peu de mal à écouter, mais c’était trompeur puisque quand on lui disait quelque chose, il ne réagissait pas forcément, il donnait parfois l’impression de balayer les idées qu’on lui soumettait, ce qui ne veut pas dire qu’il ne reprenait pas quelque chose par la suite… Mais l’idée devait venir de lui. Son style était un peu trop pittoresque quand même…

M.H. : Votre avis sur les premiers mois de François Hollande ?
A.D. : Difficile de juger quelqu’un au bout de huit mois. Ce qui est certain, c’est que le président est très différent du candidat. Sur ses premiers mois, on sentait bien que son objectif était de déconstruire Sarkozy. Ce qui était quelquefois utile, et d’autres fois dommage. Un peu trop méthodique et précipité. Il a ensuite progressivement pris la mesure des difficultés. J’ai toujours soutenu la thèse, depuis plus de 10 ans dans des livres, que c’était quelqu’un de sous-estimé, mais par sa faute. C’est à cause de sa méthode de décision, qui est assez labyrinthique. Il sait où il veut aller, mais ne l’assume pas publiquement. Depuis 3 mois, il a pris beaucoup de décisions dans la bonne direction. Je le savais plus réaliste que ce que sa campagne laissait croire. C’est d’ailleurs ce qui commence à apparaître maintenant. Pour autant, il reste à savoir si cela lui donnera l’autorité. C’est un peu trop tôt pour le dire…

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