vendredi 27 novembre 2020
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Marie-Claire Villeval : « Les réglementations sont des outils de transformation des normes »

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Faire la bise, se serrer la main, se donner une accolade… Tous ces rituels de salutations ont été remis en question par la pandémie de Covid-19.

Sont-ils menacés de disparition ? Par quoi peuvent-ils être remplacés ? Pour le savoir, Monaco Hebdo a interrogé Marie-Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS au Groupe d’analyse et de théorie économique (GATE-CNRS) de l’université de Lyon (1).

La crise du Covid-19 interdit provisoirement nos rituels de salutations habituels, comme la bise ou la poignée de main, par exemple : quel est l’impact social de cette interdiction ?

On mesure assez difficilement l’impact social de cette interdiction. Est-ce que cette interdiction va vraiment transformer les relations sociales entre les individus ? C’est assez difficile à percevoir. Pendant le confinement, on s’est interrogé pour savoir si le confinement et la distanciation sociale allaient changer fondamentalement les préférences des individus. Est-ce que cela rend l’individu plus égoïste, plus replié sur lui-même, moins apte à faire confiance et le pousse à voir plus l’autre comme une source de contagion possible ? Ou, au contraire, est-ce que le confinement et la distanciation sociale rendent les gens plus ouverts aux autres, parce que cela nous a fait prendre conscience combien on était en manque de contacts et d’échanges sociaux pendant cette phase de confinement ? Pour essayer de mesurer l’évolution des préférences sociales des individus, nous avons mené une enquête et interrogé des gens entre mars et fin juin 2020.

Vos conclusions ?

On ne voit pas d’effets sur les préférences fondamentales des gens en société. Ceux qui étaient repliés sur eux-mêmes avant, restent repliés sur eux-mêmes. Ceux qui étaient plus généreux, plus altruistes, restent aussi généreux et aussi altruistes. Nous n’avons donc pas constaté de changements majeurs sur cette période de quatre mois, malgré un choc majeur. Car il n’est vraiment pas habituel d’observer le confinement de toute une population.

Qu’est-ce qui a changé alors ?

Ce qui a changé très vite, c’est une adaptation des normes, c’est-à-dire de ce que les gens considéraient comme étant approprié ou inapproprié. Est-ce que la loi sur le confinement ou sur le port du masque fonctionne parce que les gens ont peur du gendarme et d’une amende en cas de contrôle, ou bien est-ce que ça marche parce qu’une majorité de gens pensent qu’il serait inapproprié de ne pas respecter la distanciation sociale ?

Et qu’avez-vous constaté ?

On a constaté que le jugement sur la norme, c’est-à-dire ce qu’on pense que la majorité des gens considèrent que l’on doit faire ou pas, a immédiatement changé après l’introduction de la loi. Ce qui signifie qu’une politique publique sera d’autant plus efficace si elle arrive à changer la perception des gens sur ce qu’il est approprié ou pas de faire. On n’a pas vu de changement sur les caractéristiques fondamentales des gens, mais on a observé un changement fondamental de la norme sociale sur ce que l’on doit faire en société. A partir du moment où le port du masque est compris comme quelque chose de nécessaire pour se préserver, cela n’entraîne pas de rejet de la part de la majorité des gens. Car ils comprennent qu’il est approprié de suivre ces contraintes.

Marie-Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS au Groupe d’analyse et de théorie économique (GATE-CNRS) de l’université de Lyon © Photo DR

A cause du Covid-19, désormais, certains se saluent avec le coude ou le pied : qu’est-ce que ça change ?

On est dans une phase où on échange un rituel de salutation par un autre. Je ne sais pas si, à terme, le “check” du coude va remplacer la poignée de main. Je ne pense pas. Mais, en tout cas, le fait de ne plus systématiquement s’embrasser en arrivant au bureau, risque de rester. C’est une question d’évolution des normes. Il y a des tas de pays où on considère qu’il est inapproprié de s’embrasser au bureau, sauf si on est cousin, ou frère et sœur. Nous sommes dans une phase où les normes sont en train de changer. Le fond des personnes n’a pas changé, mais les normes ont changé. Les embrassades du matin au bureau, notamment parfois de gens que l’on voit pour la première fois, vont donc certainement moins se pratiquer.

La bise, l’accolade ou la poignée de main vont-ils définitivement disparaître ?

Je ne sais pas. Je préfère ne pas me prononcer, car la question est très difficile et personne n’en sait rien. Il peut y avoir une sorte d’homogénéisation des rites de salutations.

Ceux qui pratiquent parfois l’accolade, ont dû y renoncer à cause du Covid-19 ?

Comme on n’est pas prêt de se débarrasser de ce virus, les gestes barrières vont donc durer encore un moment. Du coup, pendant tout ce temps, les habitudes vont progressivement changer. Même si l’accolade est culturellement installée en Italie, je n’exclus pas des changements.

Dans quelle sphère les plus gros changements sont-ils attendus ?

C’est dans le monde du travail qu’il y aura le plus de changements, et je pense que ces changements resteront. Notamment avec la bise, car tout le monde n’appréciait pas de faire la bise au bureau.

La bise risque-t-elle d’être réduite au cercle intime ?

J’ai l’impression que l’on va revenir à un usage plus « privé » de la bise. Le contact physique sera davantage réservé aux proches. Cela va contribuer à renforcer des identités locales ou des identités de groupes. Conserver ce rite pour le cercle des proches rendra ce rite encore plus « rituel » d’une certaine manière, car il marquera encore plus la distance entre le groupe qui fait partie de notre identité, de ceux qui n’en font pas partie.

La bise était déjà critiquée par certaines femmes qui la jugent trop intrusive, notamment sur leur lieu de travail ?

Je ne sais pas quelle était la proportion de personnes qui étaient embarrassées. Mais on peut retrouver ici ce qu’il s’est passé avec le tabac. En février 2007, la cigarette a été interdite dans les lieux publics. Or, à l’époque on pensait que ça ne marcherait pas, parce que les gens avaient l’habitude de fumer n’importe où. Pourtant, ça a marché très vite, que ce soit en Espagne, en Italie ou en France. Et ça n’a pas marché parce que les gens ont eu peur d’avoir une amende à payer, mais parce que la norme a changé. On a commencé de penser que, pour une majorité des gens, ce n’était pas approprié de fumer dans un lieu public, et que ça pouvait déranger les non-fumeurs.

Ça sera pareil pour la bise ?

Il est possible que pour la bise, on assiste au même phénomène. Avec la pratique de la distanciation sociale, celles et ceux qui n’aimaient pas trop la bise pourront utiliser le Covid-19 comme prétexte pour ne plus la faire. Ils auront moins de mal à dire que ça les gêne.

Mais ce n’est pas parce qu’une pratique recule qu’elle disparaît forcément ?

Bien sûr. On peut très bien revenir en arrière et voir les anciennes habitudes revenir comme auparavant. On a peu de recul et d’études qui disent dans quels domaines les normes changent rapidement ou pas. Par exemple, les jeunes se sentent moins obligés par les mesures de distanciation. Il est donc possible qu’ils reviennent très vite à leurs habitudes initiales. Or, par ces groupes de jeunes qui se sentent un peu moins concernés, il est possible que les anciennes habitudes reviennent immédiatement.

Combien de temps faut-il pour qu’une norme, comme la bise ou la poignée de main, évolue ou disparaisse ?

Il existe très peu de travaux de recherche qui nous disent à quel moment une norme change rapidement. Il est donc difficile de faire des prédictions. Concernant la loi anti-tabac de 2007, peu de monde aurait prédit que ce serait respecté, et que ne pas fumer en public allait devenir la norme. Malgré des habitudes ancrées et les phénomènes d’addiction à la cigarette, les choses ont rapidement pu évoluer. L’exemple de la cigarette prouve donc qu’une norme peut changer très vite.

Il y a des contre-exemples ?

Oui. Même si tout le monde a intérêt de changer de norme, une norme ne va pas forcément se transformer. Parce qu’on ne sait pas quelle est la norme dans l’esprit des autres. Une étude récente vient d’être publiée sur le travail des femmes en Arabie saoudite. Pas mal d’hommes ne seraient pas choqués que leur femme travaille en public, à l’extérieur de la maison, mais ils sont persuadés que les autres personnes interrogées répondent que ce serait inapproprié. Il y a donc une contradiction complète entre ce que les gens sont prêts à faire et ce qu’ils pensent que les autres pensent qu’il est normal ou correct de faire.

La conséquence de cette situation ?

Alors qu’on pourrait changer la norme avec une majorité de gens prêts à le faire, rien ne change parce qu’on a une mauvaise connaissance de ce que les autres pensent comme étant approprié ou pas.

Connaît-on les mécanismes de changement de ces normes ?

On ne sait pas quand on arrive à faire changer une norme rapidement et quand est-ce qu’on n’y arrive pas. On ne sait pas non plus à quelle vitesse ça change, et dans quels domaines ça peut changer plus vite que dans d’autres. Ce que la pandémie de Covid-19 nous enseigne, c’est qu’une intervention par une loi peut faire changer une norme très rapidement. Les réglementations sont des outils de transformation des normes.

Mais le contact physique induit dans nos rituels de salutations est important : par exemple, prendre la main de quelqu’un peut calmer et apaiser ?

On trouvera d’autres façons de remplacer cela. L’être humain a survécu jusqu’à maintenant en résistant à des chocs bien plus violents que ça. On trouvera donc d’autres formes pour exprimer son soutien. Et ça ne signifie pas que l’on va s’interdire la poignée de main chaleureuse ou l’accolade pour rassurer quelqu’un qui est effrayé ou qui est en pleurs. Tout ça va rester. Mais la poignée de main « inutile » peut disparaître, en revanche.

Comment différencier une bise qui a vraiment du sens d’une bise « inutile » ?

Je travaille beaucoup avec des collègues à l’étranger à qui je ne fais pas la bise. Et je n’ai pas l’impression d’avoir une qualité de relation avec eux inférieure à la qualité de relation avec des collègues que j’embrasse, mais que je n’apprécie pas forcément. Donc, sur le fond, ça ne change rien. Lorsque l’accolade et le contact physique signifient vraiment quelque chose, parce qu’on veut exprimer un soutien à une personne qui en manque, on continuera à le faire. Et ça redonnera un peu plus de sens à ces gestes qu’on utilisait peut-être à tort et à travers. L’usage qui a du sens sera donc conservé.

D’une culture à l’autre, comment varient les rituels de salutations ?

Entre le nord et le sud de l’Europe, on n’a pas du tout les mêmes réactions. En 2000, alors que j’étais dans le comité scientifique d’une association de recherche, nous avions une réunion à l’étranger. A l’aéroport, j’ai retrouvé une collègue danoise que je connaissais depuis cinq ans. Spontanément, je me suis avancée et j’ai tendu ma joue vers elle pour lui dire bonjour. Elle a eu la réaction inverse : elle a reculé en me disant « Oh ! The south ! » [« Oh ! Le sud ! » – N.D.L.R.]. Donc, sans aller chercher du côté des cultures asiatiques, on constate qu’au sein même de l’Europe, il y a déjà de grosses différences de normes. Avec le Covid-19, on va peut-être vers une uniformisation des cultures sur les rituels de salutations.

1) Marie-Claire Villeval est aussi présidente élue de l’Economic Science Association (association mondiale des économistes expérimentalistes).

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