vendredi 14 août 2020
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Tortues marines « Dans 100 % des cas, on trouve du plastique dans leur système digestif »

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Alors que l’espace L’Odyssée des tortues marines vient d’ouvrir, le directeur général de l’institut océanographique de Monaco, Robert Calcagno, a répondu aux questions de Monaco Hebdo

Votre espace L’odyssée des tortues marines est enfin ouvert : quel est votre sentiment ?

C’est un projet important pour l’institut océanographique. Au niveau de la protection de l’océan, les tortues marines sont un symbole important qui nous sert à faire passer un certain nombre de messages. Notamment pour tenter d’améliorer la relation que l’homme peut avoir avec l’océan. Ensuite, il faut aussi faire chez nous, localement, ce que l’on peut pour aider et soigner les espèces marines de la principauté. Désormais, on dispose d’un centre de soins qui nous permet d’agir. Nous l’avons appelé le centre monégasque de soins des espèces marines (CMSEM).

Ce nouvel espace de 550 m2 est aussi un lieu de visite supplémentaire pour le musée océanographique ?

Cela nous permet d’avoir un élément central dans la visite de notre musée. Les visiteurs peuvent respirer un peu, car ce lieu est en extérieur. Les jours de forte affluence, cela permet aussi de désengorger un peu les allées de nos aquariums. Les messages d’informations sur la protection des tortues sont relayés à côté de notre centre de soins, mais aussi dans notre salle de la baleine, grâce à une exposition dédiée.

Combien a coûté ce projet ?

L’ensemble de cette opération, c’est 5 millions d’euros. Les travaux ont débuté fin août 2017. Mais la conception, les études d’environnement, les fouilles archéologiques préventives avaient débuté bien avant. On travaille sur ce projet depuis 2014, soit 5 ans.

Comment a été financé ce projet ?

L’Etat a financé la réalisation de l’Odyssée des tortues. Le musée océanographique, sur ses fonds propres, a financé la totalité de la nouvelle exposition Monaco et l’océan, qui est à voir au premier étage. Quant à l’exploitation, c’est-à-dire les soigneurs, les animaux et les médicaments, il est assuré par du financement philanthropique. On a d’ailleurs fait une levée de fonds en 2017. Et on a également reçu pas mal de financements à l’occasion de la fête du musée, grâce à des donateurs extrêmement généreux.

Que change ce centre de soins dans votre organisation générale ?

Ce centre de soins nous a permis de réorganiser notre système d’aquarium et nos canalisations d’eau. Du coup, on a créé un système totalement séparé, qui pompe l’eau en mer, puis la filtre, et la stérilise en entrée et en sortie. Nous avons un grand bassin de réhabilitation, dans lequel on peut mettre de la faune de la Méditerranée, et qui est accessible au public. Ce qui permet de montrer les animaux lorsqu’ils sont en convalescence active.

Et quand les animaux sont en soins ?

C’est un peu comme une salle d’opération dans un hôpital, on ne peut pas faire visiter cela au grand public. On dispose de cinq bassins et des dispositifs scientifiques et médicaux pour prendre en charge la faune.

Vos projets avec ce centre de soins ?

Nous en avons deux. Le premier, concerne les soins des grandes nacres, dont nous étions si fiers de posséder une colonie qui était revenue à Monaco. Nous avions alors plus d’une centaine de grandes nacres. Mais, suite à une épidémie qui a ravagé toute la Méditerranée occidentale et qui a débuté dans le sud de l’Espagne, notre colonie a été décimée à près de 90 % par un parasite. Ce parasite s’installe dans l’estomac des grandes nacres et les empêche de s’alimenter.

Des grandes nacres ont survécu ?

Oui, celles qui se trouvaient le plus en profondeur. Du coup, on a monté un plan avec le gouvernement princier, la direction de l’environnement et la fondation prince Albert II pour capturer des larves de ces grandes nacres, qui, normalement devraient se reproduire au mois de juin. L’objectif, c’est de les élever ensuite dans nos bassins pendant environ deux ans, le temps qu’elles se transforment en petites moules. A ce moment-là, nous pourrions les réimplanter, en espérant alors qu’elles puissent offrir une bonne résilience.

Qu’est-ce qui explique leur résistance à ce parasite ?

Soit ces nacres ont survécu parce qu’elles étaient plus en profondeur et, du coup, moins sensibles à l’augmentation de température de l’eau. Soit elles sont génétiquement plus résistantes. Ce qui laisse supposer que l’on pourrait développer une lignée de nacres plus fortes. On va donc tenter cette opération. Mais il y a des interrogations.

Lesquelles ?

Est-ce qu’on va arriver à capturer des larves de nacres ? Est-ce qu’on va parvenir à les conserver dans nos aquariums ? Est-ce qu’elles vont grossir ? Ce n’est pas simple. Mais c’est un projet que le CMSEM va nous permettre de mener.

Quel est votre deuxième projet ?

Nous allons aider à renforcer la population des hippocampes de Méditerranée. C’est quelque-chose que l’on a déjà fait. Si on peut récupérer des mâles enceintes, les garder quelques temps dans notre aquarium, les aider à pondre leurs petits hippocampes et faire en sorte qu’ils puissent grandir à l’abri des prédateurs, en étant bien nourris dans des conditions contrôlées, on pourra ensuite les remettre dans la réserve du Larvotto d’ici deux ans. C’est un deuxième projet que nous allons essayer de développer dans le courant de l’été 2019.

Les hippocampes sont victimes de quoi ?

Les hippocampes n’existaient plus à Monaco. Il faut dire que la biodiversité de la mer Méditerranée a connu un point bas en 1990. Or, elle était au contraire très riche dans les années 40-50, lorsque Jacques-Yves Cousteau (1910-1997) a commencé à plonger. Pendant toute sa carrière, Cousteau a vu la Méditerranée et sa biodiversité se dégrader. Heureusement, en partie grâce à lui, ce problème a été pris en compte. Et pendant toute la seconde moitié du XXème siècle, des mesures ont été lancées.

Quelles mesures ?

L’une des principales mesures, ce sont les stations d’épuration pour traiter les eaux usées, qui étaient auparavant rejetées en mer, sans aucun traitement. Cela a contribué à améliorer la biodiversité et à permettre le retour des grandes nacres et des hippocampes, mais aussi des mérous et des corbs, qui sont plus nombreux qu’ils n’étaient dans les années 90.

Vous pourriez ouvrir votre centre à d’autres espèces ?

La porte n’est pas fermée. Ce centre est un centre de soins, mais aussi un centre d’observation et d’analyse. Pendant l’automne 2018, on a ainsi vu que de nombreux mérous souffraient de certaines maladies. Notre centre a la possibilité de récupérer un mérou malade, pour l’observer, essayer de mieux comprendre sa maladie et voir ce que l’on peut faire. On est donc dans le soin, dans l’innovation et dans l’expérimental.

Vos objectifs ?

Sur l’ensemble de ces projets, le taux de réussite ne sera évidemment pas de 100 %. On va prendre des espèces qu’on ne connaît pas, on va prendre des espèces malades, on va prendre des espèces au stade de larves, donc au moment où elles sont les plus fragiles… On aura des décès dans ce centre de soins.

Et comment expliquer la quasi-disparition des tortues ?

Les tortues ont une force extraordinaire qui leur a permis de survivre pendant plus de 215 millions d’années dans l’océan. Elles ont notamment survécu à la grande extinction qui a tué tous les dinosaures, il y a environ 65 millions d’années. C’est une espèce migratoire, qui naît sur une plage, va parcourir des milliers de kilomètres pour trouver un lieu où les petites tortues auront de quoi se nourrir. Puis, elles vont se déplacer ailleurs, où les jeunes tortues vont trouver à manger. Avant d’aller dans un autre lieu, où les tortues adultes pourront s’alimenter. Car, bien évidemment, une tortue de 3 centimètres ne mange pas la même chose qu’une tortue de 100 kg. Cette capacité de migration leur a permis de constamment s’adapter, y compris à des changements climatiques. C’est donc un sacré atout. Car, lorsqu’il n’y a plus de nourriture, une espèce sédentaire meurt.

Pourquoi sont-elles menacées aujourd’hui, alors ?

Il y a environ 50 ans, l’homme a commencé à être de plus en plus présent dans l’océan, notamment avec les bateaux qui sont dangereux pour les tortues marines. Car elles doivent constamment remonter à la surface pour respirer, au risque de rencontrer une coque de bateau ou une hélice. Les tortues sont aussi confrontées à la pêche, voire à la surpêche. Une partie de la nourriture des tortues leur est enlevée par les pêcheurs. De plus, les filets de pêcheurs de crevettes capturent aussi les tortues qui mangeaient les crevettes.

Que font les politiques ?

Depuis peu, l’Union européenne (UE) a voté et a rendu obligatoire la mise en place du filet Turtle Excluder Device (TED). Ce dispositif permet aux tortues de s’échapper des filets qui pêchent les crevettes.

Comment les tortues affrontent la pollution ?

Depuis le début des années 2000, les tortues sont victimes des pollutions. Elles s’étaient à peu près adaptées face aux pollutions organiques, notamment les eaux usées. Mais elle s’adaptent très mal aux pollutions plastiques. Résultat, on trouve beaucoup de tortues qui ont avalé du plastique. Elles sont souvent dans l’eau la bouche ouverte, donc elles ramassent des micro-particules de plastique, qui, souvent, ne sont pas digérées et s’accumulent.

Le plastique les étouffent ?

Non. Le plastique bloque le système digestif des tortues. Et donc, ça les empêche de se nourrir. Notre centre est habilité pour faire des autopsies des tortues marines. Or, dans 100 % des cas, on trouve des déchets plastiques dans le système digestif de la tortue marine. Parfois, c’est la cause évidente du décès de la tortue. En tout cas, sur les quelques cas que nous avons eu à traiter ici, toutes les tortues avaient du plastique dans leur système digestif.

Le pire, c’est que cette pollution par le plastique est durable ?

A la limite, une pollution par hydrocarbure, se décompose au bout de quelques années. Mais le plastique aura besoin de centaines d’années pour disparaître.

Que faire ?

La seule chose sérieuse à faire, c’est empêcher les pollutions plastiques. Car chercher à enlever le plastique des océans, c’est illusoire, parce qu’il y en a hélas beaucoup trop. En revanche, il faut absolument éviter de rajouter du plastique là où il y en a déjà beaucoup trop.

C’est un combat que vous menez aussi ?

Nous menons une action qui s’appelle faites la fête sans ballons [lire notre dossier dans ce numéro, avec une interview de Robert Calcagno sur ce sujet — N.D.L.R.]. Aujourd’hui, les ballons en plastique sont encore autorisés. Ils sont lâchés par centaines dans le ciel, pour finalement se retrouver dans nos mers et nos océans. Or, une étude a montré que ce type de plastique souple était encore plus dangereux que les plastiques rigides pour tous les animaux, et en particulier pour les tortues. Courant 2019, on va travailler avec le gouvernement princier sur ce sujet.

Comment sont répartis les rôles ?

Le gouvernement s’occupe davantage de l’aspect réglementaire. Ils sont en train de regarder s’il est possible de limiter, voire d’interdire l’utilisation des ballons en plastique et autres. De notre côté, on va recueillir des idées pour faire la fête sans ballons.

Que faire si on voit une tortue malade ou blessée ?

Si vous trouvez une tortue souffrante, blessée ou morte, il faut contacter le 00 377 93 15 36 00 (lire notre encadré par ailleurs). Nos équipes vous indiqueront ce qu’il faut faire. Dans certains cas, il est possible de nous l’amener pour que nous puissions la prendre en charge et la soigner. Dans d’autres cas, nous irons chercher nous-mêmes la tortue en difficulté.

Quelle est votre capacité d’accueil ?

Notre capacité d’accueil varie, selon la taille des tortues. Mais elle est d’environ 8 tortues. Cela dit, je ne pense pas que l’on affichera complet. Car, dans notre zone, le nombre de tortues a beaucoup diminué. Au fond, ce centre de soins est presque un palliatif à un traitement de plus long terme. Le traitement de plus long terme, c’est travailler tous ensemble pour un océan en meilleure santé, ce qui peut prendre 30 ou 40 ans. D’ici là, on soigne les tortues malades de nos excès.

Vous travaillez en réseau avec le Centre d’étude et de sauvegarde des Tortues Marines de Méditerranée (CESTMED) du Grau-du-Roi et Viareggio, en Italie ?

On travaille systématiquement avec un réseau. En particulier, au niveau français, avec le réseau tortues marines de France, qui est coordonné pour la Méditerranée par le CESTMED, au Grau-du-Roi. Sur place, ils ont des vétérinaires spécialisés et un savoir-faire dont nous bénéficions.

Et en Italie ?

Par l’intermédiaire du World Wildlife Fund (WWF), il existe un centre compétent pour les tortues à Viareggio, en Toscane. Nous sommes en contact avec eux, tout comme avec le centre de Naples, avec Flegra Bentivegna, une experte en tortues marines. On voit ainsi l’utilité de Monaco, car on fait le lien entre les réseaux français et italiens, pour qu’ils puissent se parler encore plus qu’ils ne le faisaient auparavant. Plus généralement, on est en train de travailler avec l’Union Internationale de Conservation de la Nature (UICN) pour organiser une grande réunion d’experts internationaux sur les tortues marines à Monaco, fin 2019 ou au premier trimestre 2020.


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