mardi 28 septembre 2021
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Isabelle Bonnal : « Le collège numérique, c’est d’abord un projet pédagogique »

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Dans le cadre du plan numérique lancé en 2014 par le prince Albert II, 1 200 ordinateurs portables ont été distribués fin novembre 2020 dans les collèges de la principauté.

Avec quels objectifs pédagogiques ? Pour le savoir, Monaco Hebdo a interrogé la directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, Isabelle Bonnal.

Au total, 1 200 ordinateurs ont été distribués aux collégiens de la principauté : quel est le budget qui a été investi dans cette opération ?

Pour l’ensemble des ordinateurs portables avec les manuels, les logiciels, les écouteurs et les housses de protection, le gouvernement princier a investi 2,3 millions d’euros sur 3 ans. En complément, des ressources humaines, matérielles et financières sont mobilisées dans le cadre du programme gouvernemental Extended Monaco pour accompagner le projet de collège numérique.

Sur quels critères ont été choisis les équipements ?

D’abord pédagogiques : faire en sorte que les élèves disposent des logiciels et des fonctionnalités leur permettant de mieux apprendre. Ensuite, le poids : un peu plus d’un kilo, pas davantage, pour limiter le poids des cartables. Bien sûr, la sécurité était aussi une condition essentielle : coque renforcée, disque dur chiffré, navigation Internet protégée… Enfin, la facilité d’utilisation a été un critère important. Ainsi, le contenu est volontairement simplifié pour que l’élève puisse s’y retrouver avec trois grands dossiers : un dossier par matière avec les logiciels spécifiques et les documents des cours, un dossier « trousse numérique » avec l’ensemble des logiciels communs à l’ensemble des matières, un dossier « manuels » contenant tous les manuels numériques.

S’agit-il d’un prêt aux élèves pour la durée de leur scolarité, ou l’ordinateur est-il rendu à chaque fin d’année scolaire, ou bien est-ce un don fait à chaque élève ?

Il s’agit du prêt d’un ordinateur portable que l’élève conserve pendant toutes les années où il sera scolarisé au collège. Par exemple, l’élève de 6ème gardera ce matériel pendant 4 ans. Nous avons fait le choix que l’élève garde son ordinateur, y compris pendant les vacances d’été, afin qu’il puisse réviser ou reprendre des notions mal comprises, même hors temps scolaire.

Que se passe-t-il en cas de panne, de perte ou de vol du matériel ?

En cas de panne, des techniciens sont présents sur place pour prendre en charge le problème. Si l’ordinateur ne peut pas être immédiatement remis en marche, un ordinateur de remplacement sera remis à l’élève pour qu’il ne soit pas pénalisé. La casse, la perte et le vol sont couverts par une assurance contractée par le gouvernement princier. La franchise générale est à la charge des responsables légaux. Elle est de 150 euros par sinistre, portée à 300 euros, en cas de vol sans effraction ou violence.

Combien de personnes ressources ont-elles été prévues pour réparer au quotidien le matériel dans chaque établissement ?

Aujourd’hui, une équipe-support de 4 personnes est disponible dans les locaux du collège Charles III, tous les jours de 8h à 18h, pour tout problème technique.

Quel est le projet pédagogique derrière ces outils numériques ?

Aavant d’être un projet d’équipement, le collège numérique est d’abord un projet pédagogique. Aujourd’hui, notre société est inondée de technologie numérique. L’école ne peut pas rester en dehors de cette transformation. Dans ce contexte, notre devoir est de faire acquérir aux élèves les compétences nécessaires aux métiers de demain. C’est l’un des objectifs du collège numérique. Le collège numérique contribue surtout à ce qu’on appelle « l’éducation augmentée ». Autrement dit, il ne s’agit pas de faire disparaître une manière d’enseigner par une nouvelle, mais plutôt de profiter de ce qu’apporte la technologie numérique pour mieux apprendre. Et les possibilités sont très larges : améliorer l’interactivité entre professeur et élève, identifier plus rapidement et de manière plus fine les besoins des élèves, mettre en place la classe inversée…

Il y a d’autres objectifs pédagogiques derrière ces outils numériques ?

L’autre objectif important concerne l’éducation aux usages responsables et raisonnés d’Internet, des équipements numériques et de l’identité numérique. C’est également un enjeu de premier plan. Enfin, le fait de doter chaque élève d’un ordinateur portable permettra d’assurer la continuité pédagogique hors de la classe, et de renforcer la relation parent/enfant/enseignant, non seulement dans un contexte sanitaire délicat comme aujourd’hui, mais aussi pour les élèves malades ou hospitalisés.

Les professeurs étaient-ils demandeurs ?

Beaucoup d’enseignants souhaitent depuis plusieurs années disposer d’un écosystème numérique robuste, sécurisé et adapté à la pédagogie. Vous savez, le numérique à l’école ne date pas d’hier à Monaco. Dès 2014, le prince souverain a lancé le plan numérique scolaire qui a permis d’équiper les salles de classe en outils numériques et d’expérimenter de nouvelles façons d’enseigner. Le collège numérique a tiré les leçons de ces expériences. Je le répète, le cœur du projet de collège numérique, c’est la pédagogie. C’est pourquoi le cahier des charges des ordinateurs a été construit avec les professeurs du collège. C’est pourquoi tous les logiciels mis à disposition des élèves ont été choisis par les enseignants. Le collège numérique permet de créer l’environnement pour que les professeurs innovent dans leur pédagogie grâce aux outils numériques.

Les professeurs ont reçu combien d’heures de formation ?

Tous les professeurs du collège ont bénéficié d’une formation de 3 heures pour apprendre à utiliser le logiciel de gestion de classe numérique qui permet notamment de contrôler les ordinateurs des élèves dans la classe. Cette formation a également montré comment fonctionnent les manuels numériques. Un guide leur a aussi été attribué pour répondre aux questions qu’ils se posent. Ce guide est consultable directement sur l’ordinateur portable des enseignants et il est régulièrement mis à jour. Enfin, en complément, d’autres formations sont organisées en fonction de la demande des enseignants.

Quels retours vous ont fait les professeurs suite à ces formations ?

Ils ont apprécié d’avoir un logiciel de gestion de classe, ce qui leur permet de mieux contrôler ce que font les élèves et de les aider individuellement. L’accès aux manuels numériques par les élèves était aussi une demande de beaucoup d’entre eux. Certains sont enthousiastes et ont tout de suite adopté ces nouveaux usages. D’autres ont indiqué avoir plus de difficultés. Pour ces derniers, un accompagnement spécifique est prévu, grâce à nos équipes de formateurs et d’experts.

Par la suite, quel accompagnement est proposé aux professeurs pour continuer à développer les enseignements numériques ?

Ce point est très important, car le collège numérique est un projet sur le long terme. Il est illusoire de penser qu’en quelques semaines, la manière d’enseigner sera totalement transformée. Petit à petit, les professeurs sélectionneront les situations d’apprentissage les plus adaptées aux élèves et utiliseront les outils numériques pertinents. Pour cela, l’accompagnement des professeurs doit s’inscrire dans la durée. Plusieurs possibilités s’offrent à eux.

© Photo Michael Alesi / Direction de la Communication

« Pour l’ensemble des ordinateurs portables avec les manuels, les logiciels, les écouteurs et les housses de protection, le gouvernement princier a investi 2,3 millions d’euros sur 3 ans »

Lesquelles ?

D’abord, ils peuvent venir à Edu Lab Monaco. Ce centre d’excellence et d’innovation permet aux professeurs de tester des technologies nouvelles pour personnaliser davantage leur enseignement et d’être accompagnés pour s’adapter aux transformations numériques. Cet espace permet aussi de faciliter les échanges et les questionnements sur leurs pratiques pédagogiques, de bénéficier d’espaces dédiés à la co-construction de projets pluridisciplinaires. D’un simple clic, grâce à une application, les enseignants réservent les espaces et les équipements dont ils ont besoin, le temps qui leur est nécessaire. Par exemple, au mois de novembre 2020, 25 % des professeurs de Monaco se sont inscrits à des ateliers pour découvrir concrètement la 3D, la réalité virtuelle, ainsi que la réalité augmentée, et voir comment ces technologies peuvent être utilisées en classe.

D’autres accompagnements sont proposés aux professeurs ?

Les conseillers pédagogiques et les formateurs en informatique de la Direction de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports (DENJS) sont également à l’écoute des besoins du terrain et proposent des formations sur mesure. D’ailleurs, un référent numérique par matière a été désigné afin de connaître précisément les demandes des professeurs de manière à y répondre rapidement.

Qu’est-ce que le numérique rend possible qui ne l’était pas auparavant, en termes d’enseignement et d’apports pédagogiques ?

Le numérique a surtout un rôle de facilitateur. Par exemple, les neurosciences ont montré qu’il est très important que l’élève ait un retour d’information immédiat sur ce qu’il a compris, et sur ce qu’il n’a pas compris. Pour le professeur, il n’était pas toujours aisé de pouvoir faire ce “feedback” [retour d’information — NDLR] à tous les élèves. Grâce au logiciel de gestion de classe numérique, le professeur peut s’adresser à chaque élève et adapter la réponse en fonction de ses besoins. C’est une avancée majeure.

Quoi d’autre ?

Autre exemple, pour apprendre, les études montrent que l’élève doit consolider régulièrement ses acquis. Autrement dit, il doit s’exercer souvent. Le numérique permet aujourd’hui à l’enseignant de créer des exercices à correction automatique, ce qui donne la possibilité à l’élève de s’entraîner autant de fois qu’il le veut et au professeur de suivre ses acquis. En résumé, le numérique permet d’offrir à chaque élève un enseignement encore plus individualisé.

Est-ce qu’on apprend mieux sur un support papier ou sur un écran ?

Tout dépend ce que l’on souhaite faire acquérir à l’élève. Il ne faut pas opposer ancien monde et nouveau monde. Le papier, l’écran, le stylo… Tout cela, ce sont des outils. Ce qui importe, c’est de choisir le support le mieux adapté pour apprendre. Pour maîtriser l’écriture, il faut évidemment un papier et un stylo. Pour apprendre une langue, il faut pouvoir s’entraîner à l’oral. Pour savoir programmer, un ordinateur est utile.

Comment faire face à la triche rendue possible par les outils numériques ?

La triche n’a pas attendu le numérique pour exister ! Pour éviter des dérives, des filtres de confidentialité à mettre sur les écrans pourront être utilisés par les professeurs. Mais la meilleure manière de lutter contre la triche, c’est de mettre en place des évaluations plus complexes, qui obligent l’élève à réfléchir. Depuis longtemps, il n’est plus seulement demandé à l’élève de répéter des connaissances mais de trier ses idées, de construire un discours argumenté…

Face au numérique et aux machines, quelle place a désormais le professeur ?

Aujourd’hui, les élèves ont accès à de multiples informations. L’époque où le professeur était le seul transmetteur du savoir est donc révolue. Pour autant, le rôle du professeur est encore plus nécessaire. Comme le disait Michel Serres (1930-2019), « le rôle de l’enseignant est de faire passer de l’information à la connaissance : transformer ce que savent les élèves en une connaissance réelle ». C’est là tout l’art du métier d’enseignant.

Comment gérer les professeurs réfractaires à ce mode de fonctionnement, ou pas à l’aise avec les nouvelles technologies, et qui se retrouvent parfois face à des élèves qui maîtrisent finalement mieux les outils numériques qu’eux ?

Déjà, permettez-moi de nuancer vos propos. Les enfants et les adolescents consomment beaucoup de numérique, mais ils n’en maîtrisent qu’une partie des usages, souvent dans un contexte ludique. Ainsi, dans le cadre scolaire, ils doivent apprendre à utiliser un clavier, à structurer des dossiers, à nommer des fichiers, à adopter des règles de sécurité et de bon usage… Toutes ces compétences, ils les apprennent à l’école, et elles leur seront utiles dans leur future vie professionnelle. S’agissant des enseignants, les craintes vis-à-vis du numérique sont compréhensibles. Certains ont peur de ne pas y arriver. D’autres se demandent comment gérer une classe avec des ordinateurs. C’est pourquoi le gouvernement princier a pris le soin de mobiliser beaucoup de ressources pour accompagner les professeurs et ce, sur le temps long.

© Photo Michael Alesi / Direction de la Communication

« Les neurosciences ont montré qu’il est très important que l’élève ait un retour d’information immédiat sur ce qu’il a compris, et sur ce qu’il n’a pas compris. […] Grâce au logiciel de gestion de classe numérique, le professeur peut s’adresser à chaque élève et adapter la réponse en fonction de ses besoins. C’est une avancée majeure »

Quel accompagnement est prévu pour les parents, pas toujours en mesure de suivre les évolutions numériques ?

Vous avez raison : il ne faut pas oublier les parents dont le rôle est fondamental pour la réussite de leur enfant. Nous avons organisé trois webinaires avant les vacances de la Toussaint pour présenter le collège numérique et répondre aux questions des parents. Deux opérations « portes ouvertes » seront organisées chaque mois après 18h pour les parents à partir de décembre 2020 pour montrer le fonctionnement de la classe numérique, et ce, autant que nécessaire. Enfin, un guide a été diffusé sur Pronote pour répondre aux questions que se posent les élèves et les parents.

Alors que le temps passé devant les écrans augmente, avec des élèves souvent hyper connectés même à la maison, la classe doit-elle être aussi un temps de pause numérique ?

Tout à fait. L’exposition des élèves aux écrans est une préoccupation constante. L’usage des ordinateurs se fera ainsi à des fins pédagogiques uniquement, la navigation web étant fortement encadrée. Ainsi, l’accès aux réseaux sociaux, l’installation de logiciels ou de jeux seront impossibles. En outre, certaines séquences continueront à se faire sans écran : étude d’œuvres littéraires, examens et contrôles majeurs, écriture, activités de plein air… Pour limiter les risques de fatigue oculaire et la lumière bleue, les fonctionnalités « luminosité adaptative » et « mode nuit » sont activées sur les ordinateurs.

Quel pourcentage pèse le numérique dans le volume global de l’enseignement à Monaco et comment ce pourcentage est-il appelé à évoluer ?

Notre démarche n’est pas de prévoir des pourcentages de numérique. Notre ambition, je le redis, est pédagogique. Il s’agit de trouver les méthodes et les outils permettant aux élèves de mieux apprendre. Parfois, cela passe par du numérique, parfois non.

Qu’est-ce qui est prévu pour mesurer l’utilisation et l’impact du numérique ?

Un comité de suivi trimestriel sera organisé avec des représentants des parents, des élèves, des enseignants et du personnel éducatif afin de faire un bilan régulier du collège numérique et d’apporter des régulations, quand cela est nécessaire.

Au final, avec une réussite au bac à plus de 99 %, l’apport du numérique sur le taux de réussite au bac ne peut être que marginal ?

Rien n’est marginal. La réussite aux examens est le résultat d’une somme d’actions qui sont toutes utiles. Le numérique contribue à cette réussite. La réforme du baccalauréat a d’ailleurs renforcé la place du numérique avec la matière « sciences numériques et technologie », qui est suivie par tous les élèves de seconde et la spécialité « numérique et sciences informatiques », qui fait partie des choix faits par une grande part des lycéens de première et de terminale.

Quels outils numériques spécifiques sont ou seront fournis pour les enfants en situation de handicap, et notamment pour les élèves « dys » ?

Cette question est très importante car notre école se veut inclusive. Je précise que les élèves à besoins éducatifs particuliers ont fait partie des premiers élèves à utiliser des ordinateurs pour compenser leurs troubles des apprentissages. Nous avons d’ailleurs tenu compte de cette expérience pour le projet de collège numérique. Nous avons été extrêmement soucieux que les élèves disposent du même ordinateur pour traiter chacun à égalité. Des outils d’aide à la lecture et de dictée vocale sont utilisables par les enfants « dys », par exemple, pour leur permettre d’avoir accès plus facilement aux apprentissages. Je remercie les professeurs qui prennent en charge ces élèves et qui font un excellent travail auprès d’eux.

Quelles sont les prochaines étapes de ce plan numérique déployé dans les écoles monégasques et quels sont les budgets prévus pour soutenir ce déploiement ?

Comme l’a annoncé le ministre d’Etat, les lycées seront concernés à compter du premier trimestre 2021. Des groupes de réflexion se réunissent déjà pour construire le projet de lycée numérique. Je veux ici dire la forte mobilisation du gouvernement princier dans la transition numérique de l’éducation. Au-delà des chiffres, la réussite des projets numériques dans l’éducation est le fruit d’une collaboration étroite avec Frédéric Genta, délégué interministériel, avec qui nous partageons la même ambition pour Monaco. L’investissement des équipes de ma direction et des établissements scolaires est également déterminant pour la mise en œuvre concrète de ces projets dans les classes.

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Monaco Hebdo