lundi 20 septembre 2021
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Ce soir (ou jamais !) :
« Du spectacle intellectuel »

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Plus de 650 émissions et 5 000 invités. Ce soir (ou jamais !) a basculé début mars sur France 2 tous les vendredis soirs en deuxième partie de soirée. Rencontre avec le journaliste et animateur Frédéric Taddeï à l’occasion de son passage au Centre universitaire méditerranéen (CUM) de Nice, le 20 mars dernier.

Sur son plateau convergent des intellectuels et des artistes de tout poil. Des contestataires, des excentriques, des imaginatifs qui, « par nature », dit-il, font plus de bruit « que les représentants de l’ordre établi. » Souvent qualifiée comme l’émission « la plus transgressive du PAF », Ce soir (ou jamais !) interpelle, captive, autant qu’elle dérange. Certains l’accusent de donner trop de place à des « invités borderline. » A l’instar du journaliste Patrick Cohen, qui a même parlé « de cerveaux malades. » (1) Dieudonné, Alain Soral, Tariq Ramadan, ou encore Marc-Edouard Nabe pour ne citer qu’eux. Taddeï, lui, défend son plateau comme un triple espace de liberté. D’expression, de conscience et de ton. « Je n’ai pas à dresser une liste noire d’invités. Je m’interdis d’être le procureur ou le défenseur des uns et des autres et surtout de censurer qui que ce soit. A partir du moment où ces personnes respectent la loi, je ne vois pas au nom de quoi, elles n’auraient pas le droit de s’exprimer. Je ne leur donne pas de tribune », réplique l’animateur.

Circuits fermés
Son rôle, il le définit clairement. « Organiser des débats contradictoires sur l’actualité, et montrer que l’on peut avoir des avis discordants sur des sujets qui font prétendument consensus. » Sortir de ce qu’il appelle les « discours en circuits fermés », entendus dans toutes les émissions. S’affranchir des débats « trustés par les mêmes journalistes et les mêmes politiques. » Tous affichant au final des idées semblables. Allant du centre-gauche au centre-droit. De l’extrême gauche à l’extrême droite. « La plupart partage le même discours sur le réel. Beaucoup d’individus regardent d’ailleurs ces débats car ils les confortent dans leurs opinions. C’est d’ailleurs tout à fait humain. La télévision voudrait nous faire croire qu’elle nous montre le réel. En réalité, les médias sont juste UN discours sur le réel. »

Chancel, Pivot, ses références
Une philosophie que l’animateur de 52 ans s’est forgée grâce à une poignée d’hommes croisés dans sa vie. Jean-François Bizot, notamment. L’homme qui l’a repéré puis ouvert les portes du magazine Actuel au début des années 90. « Il m’a toujours appris qu’il fallait s’intéresser aux contestataires. Car ce sont eux qui ont changé le monde. » A la télévision, la liste est courte. Ses références se résument à trois hommes. Philippe Bouvard et son émission Samedi soir « qui pouvait réunir chez Maxim’s, Melina Mercouri, Vittorio De Sica, Salvador Dali ou encore Pierre Brasseur. C’était incroyable. » Le Grand échiquier de Jacques Chancel et Apostrophe de Bernard Pivot. « Au fond, j’essaie de faire de la télévision comme eux. C’étaient des émissions d’un homme, et non pas d’un producteur. Des émissions très libres dans lesquelles on entendait des gens qu’on n’entendait pas ailleurs. Pivot l’a d’ailleurs souvent dit. Si quelqu’un était considéré comme sulfureux ou étrange, il l’invitait. Chancel avait exactement la même curiosité. Au fond ma famille, c’est eux. Je connais leur avis à tous les trois sur mon émission et leurs avis m’importent »

D’Art d’Art, un défi
L’avis dont il se moque ouvertement en revanche, c’est celui de Cyril Hanouna. L’animateur de D8 a récemment créé le buzz en accusant Taddeï de ne plus avoir sa place à France Télévisions à cause de ses maigres audiences. (826 000 téléspectateurs soit 6.1 % de part d’audience lors de l’émission du 22 mars. 562 000 téléspectateurs soit 3.2 % de Pda la semaine précédente.) « Pour moi, dans télé publique, il y a public. Le problème, c’est que le public ne regarde pas cette émission », a-t-il déclaré. Une pique que Taddeï balaie d’un revers de main. « Tout ceci ne me concerne pas. Ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent. Je revendique juste le droit de ne pas me sentir obligé de leur répondre », réplique celui qui avoue, au passage, ne jamais regarder la télé. « Par manque de temps. » L’audience, c’est avec son programme court, D’Art d’Art, lancée en 2002, qu’il fait le plein. 5 millions de téléspectateurs en moyenne. « Intéresser pendant 1 minute 15 des téléspectateurs qui ne s’intéressent pas à l’art, c’est un véritable défi qui me demande un temps de travail plus long que la préparation de Ce soir (ou jamais !). »

« Comprendre l’époque »
Frédéric Taddeï n’a pas de carte de presse. Et pour cause. Il ne l’a jamais demandée. Lui revendique une autre façon de faire du journalisme. « Je n’ai jamais eu la passion ni de la recherche des faits, ni de la vérité. J’ai sans doute plus le profil d’un éditorialiste. Mais le problème de l’ éditorialiste, c’est qu’il donne son avis sur tout. J’ai donc décidé de pratiquer le journalisme autrement, en donnant la parole aux autres. En étant intervieweur. » Déjà aux manettes de Radio Nova au début des années 90 puis de Paris Dernière (sulfureuse émission noctambule qu’il a présentée de 1998 à 2006), Taddeï était animé par l’envie « de comprendre le monde ». De comprendre son époque. « J’avais aussi le goût du vivant. Car à mon sens, une émission de télévision doit être vivante. Paris Dernière avait un côté spectaculaire. Ce soir (ou jamais !), c’est plus du spectacle intellectuel. A l’époque, j’avais déjà cette envie de voir ce que l’on ne voit pas ailleurs. Un côté atypique. »
Un parcours pas si mal pour celui qui, de ses 20 à 30 ans, n’a, pour ainsi dire… rien fait… Après son bac, il s’est en effet inscrit à la fac six années consécutives. Tantôt en droit, tantôt en histoire, tantôt en sémiologie. Sans dépasser le stade de la première année. Enfant, il voulait être cinéaste, puis, plus tard, écrivain. Mais un bon écrivain. « Ce que je n’étais pas. » Il a au final choisi de se cultiver « en autodidacte. » Pour enfin devenir, comme il se qualifie lui-même en souriant, « un pédagogue refoulé. »

(1) Dans l’émission C à vous sur France 5 animée par Alessandra Sublet.

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Monaco Hebdo