mardi 19 janvier 2021
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Cyrille Bret : « Ça horrifie,
mais ça ne m’étonne pas »

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Après l’attentat de Nice, le 29 octobre 2020, et celui de Vienne quelques jours plus tard, la menace terroriste reste extrêmement forte.

A Monaco, le ministre d’Etat, Pierre Dartout, a d’ailleurs annoncé un renforcement de la sécurité, notamment autour des lieux « sensibles » de la principauté. Alors que l’inquiétude ne faiblit pas, Monaco Hebdo a interrogé Cyrille Bret, spécialiste des questions de défense et de sécurité (1).

L’attentat au couteau qui s’est déroulé à Nice, le 29 octobre 2020 au matin vous a surpris ?

Malheureusement, non. Les services de police qui sont chargés de l’anti-terrorisme non plus, la mairie de Nice non plus. Ça horrifie, mais ça ne m’étonne pas, dans la mesure où cet attentat s’inscrit dans une vague de terrorisme en France depuis au moins 2015. La violence armée est désormais bien installée dans le paysage de la sécurité française et européenne.

La ville de Nice a déjà été visée par une attaque terroriste le 14 juillet 2016 : Nice est-elle devenue une ville « martyre » ?

Nice est l’une des grandes métropoles de la Côte d’Azur, c’est l’une des vitrines internationales majeures de la France. Le monde entier se croise en permanence sur la Côte d’Azur, à Monaco, à Nice ou à Cannes. Or, les terroristes cherchent à créer un effet de terreur, c’est-à-dire une onde de choc médiatique la plus large possible. Du coup, Nice est une cible toute désignée, dans la mesure où un séisme sécuritaire à Nice peut ensuite facilement se propager à plusieurs pays, et dans l’ensemble du bassin méditerranéen, sous les yeux des médias internationaux et des opinions publiques internationales.

Les villes choisies par les terroristes sont identifiées selon quels critères ?

Si on regarde la série d’attentats de 2015, la plupart ont eu lieu dans des hauts lieux touristiques, et dans des villes très fortement exposées médiatiquement : Barcelone, Stockholm, Berlin, Paris, Bruxelles… Mais aussi dans des lieux emblématiques de l’identité locale ou nationale. C’est la charge symbolique qui était recherchée à Nice, le 14 juillet 2016. C’était un jour de fête nationale, sur la promenade des Anglais, soit un peu sur les Champs-Élysées du sud de la France. Ce qui offre un maximum de visibilité pour l’action violente.

Nice est aussi une ville située à proximité de la frontière italienne, dans une zone géographique où il y a beaucoup de passage ?

Frapper Nice permet aussi de propager un sentiment de vulnérabilité aux frontières de la France. Toutefois, la principale frontière française en nombre de passagers, c’est Roissy. Mais je crois vraiment que c’est surtout la visibilité qui est recherchée quand un terroriste frappe à Nice.

C’est-à-dire ?

Nice est une ville dans laquelle on trouve toutes les opinions mondiales : il y a des Anglais, des Russes, des gens du Golfe… Près de Nice, Monaco est un microcosme qui synthétise beaucoup de nationalités venues du monde entier. Il y a donc un énorme effet de démultiplication, comme lors des attaques de Bombay, dans la plus grande ville de l’Inde. On se souvient que, du 26 au 29 novembre 2008, plusieurs hôtels ont été frappés. Et parmi les victimes, on trouve 35 personnes de 9 nationalités différentes.

Le ministre d’Etat, Pierre Dartout, a annoncé un renforcement des mesures de sécurité en principauté : Monaco est-il menacé ?

Monaco pourrait devenir une cible. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que la principauté est une caisse de résonance internationale immédiate. Ensuite, depuis au moins le prince Rainier (1923-2005), la principauté est constamment placée sous les yeux des médias internationaux. Et enfin, parce que Monaco est de plus en plus visible, sur des domaines qui sont de plus en plus politiques. Que ce soit la protection de l’environnement ou les politiques méditerranéennes. Donc oui, pour toutes ces raisons là, Monaco est une cible de choix.

Monaco est un pays où la religion catholique est religion d’État : le positionnement religieux de la principauté peut-il peser dans l’esprit des terroristes ?

Je ne pense pas que la question religieuse et le régime spécifique de Monaco soient une vulnérabilité. La principauté est surtout un symbole de société ouverte, de circulation des gens et de coexistence pacifique entre des dizaines et des dizaines de nationalités différentes. Du point de vue de l’Islam radical, il n’y a pas de grande différence entre nos régimes. Le Danemark, où le régime de religion d’Etat prévaut, a été frappé, la Suède a été frappée aussi. Donc c’est surtout la coexistence pacifique entre les différentes confessions qui est en jeu aujourd’hui. De ce point de vue là, pour un djihadiste, Monaco c’est la France.

Faut-il s’inquiéter, quand on sait que l’assaillant de Nice est venu en train, et qu’il aurait donc pu descendre en gare de Monaco ?

Malheureusement, oui. Aujourd’hui, personne n’est à l’abri en Europe. Monaco ne doit pas être inquiet, mais être plutôt vigilant.

A Monaco, la sécurité est aussi un enjeu d’attractivité afin d’attirer de grosses fortunes, mais peut-on vraiment empêcher ce genre d’action terroriste isolée ?

On peut chercher à prévenir ce genre d’action, mais on ne peut pas les empêcher à 100 %. Il faut savoir que le profil criminel des terroristes s’est considérablement modifié. Très souvent, il s’agit de jeunes gens qui n’ont pas de casier judiciaire. Ils sont donc très difficiles à détecter. La prévisibilité est minimale, alors que les dégâts sont maximaux. Mais Monaco a des atouts que les autres Etats n’ont pas.

Quels sont les atouts de Monaco face à ces actions terroristes ?

Le territoire de la principauté est très exigu, ce qui est une très grande chance. Du coup, les forces de l’ordre ont un meilleur contrôle de l’espace public. De plus, il est plus facile de faire collaborer la police municipale, les sociétés de sécurité privée, la police nationale et les services de police spécialisés.

Quel est l’objectif des terroristes ?

Les terroristes cherchent à pousser la République française, et sa communauté politique, à se renier, en adoptant des législations qui sont contraires aux principes républicains et démocratiques. Plus fondamentalement, les terroristes essaient d’instaurer une division interne par l’action armée, en dressant les communautés les unes contre les autres. Ils cherchent aussi à diffuser la peur chez les catholiques, les protestants, les juifs ou les gens athées. Ils essaient également d’instaurer la terreur à l’intérieur même de la communauté musulmane, chez tous ceux qui ne s’alignent pas sur leurs thèses radicales. Les terroristes veulent donc entraîner la société française, comme toutes les démocraties libérales, dans un cycle de violence et de contre-violence.

Cyrille Bret. Spécialiste des questions de défense et de sécurité. © Photo DR

« Le monde entier se croise en permanence sur la Côte d’Azur, à Monaco, à Nice ou à Cannes. Or, les terroristes cherchent à créer un effet de terreur, c’est-à-dire une onde de choc médiatique la plus large possible. » Cyrille Bret. Spécialiste des questions de défense et de sécurité.

Que faut-il craindre, désormais ?

Ce que je redoute, c’est non seulement la poursuite de ces attentats islamistes contre des symboles des libertés fondamentales, mais aussi des contre-attentats de groupes d’extrême droite contre des lieux de culte musulmans. Ce cycle là est malheureusement bien connu. En Norvège, le 22 juillet 2011, il a engendré les attentats d’Oslo et d’Utøya qui sont absolument effroyables. Les services de police norvégiens s’attendaient à faire face à des attentats islamistes. Ils ont eu un massacre d’extrême droite. Il faut donc se tenir prêt. Car la violence politique est en train de considérablement augmenter en ce moment, en France et en Europe occidentale, plus largement.

Pour quelles raisons estimez-vous que le terrorisme s’est installé comme un acteur politique dans le monde entier depuis les attentats du 11 septembre 2001 (2) ?

Jusque dans les années 2000, l’action politique violente était de multiples sortes : les génocides, les guerres, les guérillas, les infiltrations, les grandes mafias… A partir de 2001, la violence politique spécifiquement terroriste, avec des massacres à grande échelle hautement médiatisés et internationalement remarqués, est devenue la principale préoccupation des autorités politiques, mais aussi des opinions publiques.

Qu’est-ce qui a alors changé ?

Le terrorisme a alors été rangé avec le chômage, parfois même devant le chômage, comme la principale préoccupation et la principale crainte des populations. Les deux dernières décennies que nous venons de vivre ont renforcé l’omniprésence, dans tous les débats politiques, de la menace terroriste et de la volonté de lutter contre le terrorisme. Le terrorisme est devenu la figure du mal politique par excellence. Du coup, il absorbe une large partie des ressources financières, humaines, symboliques et politiques des différents Etats.

Comment en est-on arrivé à cette situation ?

De multiples raisons expliquent cela. Notamment le développement de la sphère médiatique et des nouveaux modes d’information. On assiste à une sorte d’ubérisation des médias, où la place dévolue aux journalistes professionnels s’est réduite au profit d’acteurs médiatiques autoproclamés journalistes, ou d’acteurs médiatiques prétendant se passer de la médiation des journalistes. Ce qui augmente la vitesse de propagation de la terreur.

Depuis Khaled Kelkal (1971-1995) avec le groupe islamique armé (GIA) en 1995, et Mohammed Merah (1988-2012) en 2012, la France est touchée par le terrorisme : comment mesurer l’impact de ces actions ?

Il y a des facteurs d’ordre qualitatif. Comme l’évolution des agendas politiques, l’évolution du positionnement politique des partis, ou l’évolution des perceptions politiques. Depuis une vingtaine d’années, nous ne nous déplaçons plus, nous ne commerçons plus, et nous ne produisons plus de la même façon. Les préoccupations sécuritaires liées au terrorisme sont devenues omniprésentes dans notre vie quotidienne. On a aussi vu une modification très objective dans les régimes juridiques, avec une législation antiterroriste.

Qu’est-ce que le terrorisme a changé dans la sphère juridique ?

En France, il existe désormais une dizaine de lois qui sont dérogatoires au droit commun, avec des chefs d’incrimination spécifiques, des latitudes spécifiques laissés aux enquêteurs, des cours et des juridictions qui sont spécifiques et enfin des peines et des emprisonnements qui sont eux aussi spécifiques. Plus généralement, l’appareil juridique de toutes les grandes démocraties européennes a considérablement évolué.

Notre regard sur l’extérieur a changé, aussi ?

Notre perception de l’espace public a changé : il est vu comme une source de menace et non plus comme une source de rencontre et de socialisation. Ces évolutions sont très nettes, très fortes. Elles montrent bien que l’âge de la terreur a commencé il y a 20 ans et que, malheureusement, il risque de continuer.

Ce qui a changé entre Khaled Kelkal en 1995 et Mohammed Merah en 2012, c’est aussi l’avènement, puis la montée en puissance des réseaux sociaux ?

Il y a effectivement la montée en puissance des réseaux sociaux, mais aussi l’augmentation des audiences des chaînes d’informations en continu. La vitesse de propagation du choc lié à un attentat est démultipliée, ainsi que sa répétition. Un attentat conduit toute une communauté au ressassement des actes les plus épouvantables. Il y a donc une passion triste collective, qui plonge dans le deuil toute une communauté. Que ce soit une communauté professionnelle, une communauté nationale, une communauté religieuse, une communauté économique…

Dans cet ensemble, les réseaux sociaux jouent quel rôle ?

Avec les médias sociaux, ce qui me frappe beaucoup, c’est l’affaiblissement de la médiation professionnelle du journaliste. En effet, un journaliste a une éthique, une déontologie, il sait vérifier des faits, il sait évaluer le degré de crédibilité d’une source, il sait ce qui doit être communiqué et ce qui ne doit pas l’être, ce qui peut renforcer un projet criminel ou, au contraire, l’affaiblir… Or, dans les médias sociaux, cette médiation n’existe pas. Chacun s’érige en journaliste et chacun s’érige en juge et en policier. Ce qui fait que les grandes médiations sont perdues. Or, les médiations sont un système de protection sociale des représentations. Les vidéos des meurtres et des massacres diffusées à grande échelle sur les réseaux sociaux permettent de démultiplier ce que j’appelle « l’effet de terreur ».

Aujourd’hui, les terroristes n’hésitent pas à se filmer en direct sur les réseaux sociaux, pour mettre en scène leurs crimes ?

A la fin du XIXème siècle, l’ouvrier et militant anarchiste français François Claudius Koënigstein, dit Ravachol (1859-1892), se livrait déjà à une mise en scène dans les rues de Paris. Pour mettre en scène sa cruauté, il utilisait abondamment les médias de l’époque, c’est-à-dire la presse à grand tirage dotée de la capacité de faire des gravures en couleurs. C’est malheureusement le lien indissoluble entre le terrorisme et l’avènement des médias de masse : il n’y a pas de terrorisme sans médias de masse. Cela ne veut évidemment pas dire que les médias sont complices. Mais le terrorisme exploite la capacité des médias de masse à propager des images, des idées, des mots de violence partout dans la société.

Désormais, on semble entré dans une forme de terrorisme « low cost » ?

Nous sommes face au terrorisme du coin de la rue. Ce sont des personnes que l’on croise tous les jours, avec des moyens que chacun peut utiliser. Un couteau, une camionnette, un outil de jardinage… Ensuite, par l’usage criminel de ces objets et par la médiatisation, ils parviennent à un effet d’épouvante collectif qui modifie nos vies. C’est d’ailleurs ce qui est le plus terrifiant. Tant qu’on utilise des armes de guerre, le terrorisme n’est pas à portée du premier venu. Quand il s’agit de couteaux de cuisine, c’est bien que la menace est au coin de la rue. Or, le but du terroriste c’est de paralyser notre vie sociale.

Face à ce terrorisme « du coin de la rue », que peut-on faire ?

J’estime que le niveau d’armement des polices locales et des polices nationales a été progressivement adapté au type de menace. En revanche, contre quelqu’un qui a un couteau de cuisine, la seule tentation c’est d’armer tout le monde. Ce qui est absurde et qui risque d’alimenter le cycle de la violence. Malheureusement, la violence politique trouvera toujours des instruments pour s’exercer, les intentions criminelles allant toujours plus vite que toutes les politiques de protection que l’on pourra mettre en place.

Quelle stratégie adopter, alors ?

Il ne faut pas se résigner, il faut rester vigilant, mais il ne faut pas non plus se faire d’illusions sur les capacités de l’appareil répressif. Même les Etats policiers, mêmes les Etats totalitaires ne parviennent pas à éradiquer la violence politique. Même en Chine, même en Russie, la violence politique est toujours présente, et des attaques terroristes sont perpétrées. L’effet de surprise terroriste fait qu’on ne parviendra jamais qu’à prévenir un certain nombre d’attentats, mais pas tous les attentats.

Certains réclament aussi une surveillance accrue des réseaux sociaux, notamment Twitter ?

Ce que veulent les terroristes, c’est la renonciation à la liberté d’expression, à la liberté d’informer, ou à la liberté de la presse. Face à cela, il faut rester ferme. Il ne doit pas y avoir de pénalisation de l’opinion. Il ne doit y avoir que de la pénalisation des actes et de l’incitation à des actes de violence. En revanche, si la communauté nationale est d’accord, on peut consacrer plus de ressources financières et humaines à la détection et à la prévention des menaces. Mais ça ne peut pas se faire en un claquement de doigts. Surveiller les réseaux sociaux demande une formation très longue. Il faut aussi savoir que toutes les ressources que l’on consacrera à la lutte contre le terrorisme, on ne les consacrera pas à l’emploi, au développement durable, à la jeunesse… Or, chaque Etat, même Monaco, a des ressources qui sont limitées. Il faut donc faire des arbitrages et des choix collectifs.

1) Ancien élève de l’école normale supérieure (ENS) et de l’école nationale d’administration (ENA), Cyrille Bret est aussi maître de conférences en philosophie à Sciences Po Paris.

2) Dix attentats qui ont changé le monde. Comprendre le terrorisme au XXIème siècle de Cyrille Bret (Armand Colin), 208 pages, 17,90 euros (version livre « papier »), 13 euros (version numérique).

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