samedi 15 août 2020
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Anne-Claude Crémieux : « On est passé de l’incantation à l’obligation »

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Anne-Claude Crémieux, professeure en maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Louis à Paris, explique à Monaco Hebdo pourquoi le port du masque dans les lieux publics clos est devenu une obligation.

Pourquoi avez-vous signé ce texte paru dans Le Parisien le 12 juillet 2020 pour réclamer que le port du masque soit obligatoire dans les lieux publics clos ?

A cause du contexte. Car en France, on constate actuellement une augmentation de la circulation du virus, avec des signaux, à ce jour [cette interview a été réalisée le 15 juillet 2020 — N.D.L.R.], encore faibles, mais réels et concordants. Ces signaux sont relevés par l’Agence nationale de santé publique, Santé Publique France : ils évoquent le nombre de tests positifs, et on constate un frémissement concret au niveau des urgences d’Ile-de-France, mais aussi au niveau des appels chez SOS Médecin.

Mais on avait pourtant le sentiment qu’il y avait une réelle amélioration ?

Depuis le déconfinement, on était très agréablement surpris par le fait que, progressivement, les services s’étaient complètement vidés. Malheureusement, avec ce virus on sait qu’à partir du moment où on voit apparaître ces signaux, la réalité de l’épidémie est beaucoup plus importante. Car il y a toutes ces formes asymptomatiques et peu symptomatiques qui sont peu visibles, voire invisibles. Or, on sait que s’il y a des signaux, la situation est plus défavorable que celle que l’on observe.

Certains estiment qu’aujourd’hui, en juillet 2020, nous sommes dans la même situation qu’en janvier 2020 ?

C’est difficile à dire. D’ailleurs, rétrospectivement, on ne sait pas très bien ce qu’il se passait en janvier 2020. Nos premiers cas sont arrivés fin janvier. Mais ce que nous craignons aujourd’hui, c’est que la circulation du virus augmente, alors que juste après le confinement, nous avions enregistré une baisse. Ce qui confirme donc que les mesures barrières sont un élément de contrôle important de cette épidémie de Covid-19.

La saisonnalité joue un rôle dans la diffusion de ce virus ?

Même s’il y a un facteur saisonnier, on voit que cela ne suffit pas à contrôler la circulation du Covid-19. Dès que les mesures barrières se relâchent, le virus en profite pour de nouveau circuler.

D’autres éléments jouent en faveur du port du masque obligatoire dans les lieux publics clos ?

Il faut aussi regarder ce qu’il se passe dans les pays étrangers. Car on ne peut plus dire : « Ça se passe en Italie ou en Chine, et pas chez nous. » Or, ces dernières semaines, on a vu Pékin obligé de reconfiner certains quartiers à cause d’un cluster dans un marché. Ensuite, on a eu un cluster dans un abattoir en Allemagne, et puis il y a eu l’Espagne… Pourtant, à chaque fois, il s’agissait de pays qui avaient, semble-t-il, contrôlé la circulation du virus. Mais ces pays se sont retrouvés confrontés à un cluster tellement important, qu’ils ont été obligés de confiner une zone géographique. Tout ça rend extrêmement prudent.

En Mayenne, 7 clusters ont été récemment identifiés et les autorités souhaitent désormais lancer 300 000 tests ?

Ce qu’il se passe en Mayenne est inquiétant, car il y a une circulation communautaire. Ce qui signifie que le cluster a été découvert trop tard pour empêcher que des cas ne surviennent sans être liés au cluster initial, car il y a ce que l’on appelle des « chaînes invisibles ».

Dans un tel contexte, comment ralentir le virus, alors que la population, à Monaco et en France, a déjà vécu un confinement très marquant ?

Il faut concentrer les mesures de prévention sur ce qui est le plus dangereux. Or, ce qui apparaît le plus dangereux, ce sont ces clusters qui surviennent dans des espaces clos publics et qui peuvent rapidement dépasser les capacités de contrôle des autorités. Ceci a été conforté par l’idée que ce virus peut se véhiculer sous forme d’aérosol : il dépasse les distances considérées comme sûres, qui étaient de un à deux mètres. Du coup, la mesure du port du masque en espace clos est la principale mesure qui permet d’espérer ralentir la diffusion du virus.

Anne-Claude Cremieux professeure à l’hôpital Saint-Louis © Vincent Isore/Sidaction

Sans cela, on se dirige vers une deuxième vague dès septembre ou octobre 2020 ?

Je ne sais pas si on peut parler de « deuxième vague ». En revanche, on peut plutôt parler d’un risque de rebond, avec une diffusion communautaire qui dépasserait nos capacités de détection et de contrôle des chaînes de contamination.

Quels sont les avantages du port du masque ?

Aujourd’hui, l’objectif est d’éviter les événements super propagateurs. Or, le masque permet de diminuer l’excrétion de particules virales, mais il permet aussi de se protéger. Un masque pour la personne infectée et un masque pour la personne qui ne l’est pas, cela reste la solution la plus efficace. Le masque pour tous dans les espaces publics clos parait donc être la mesure la plus susceptible de ralentir la propagation du Covid-19.

La décision prise le 14 juillet 2020 par le président français, Emmanuel Macron, de rendre obligatoire le port du masque dans les lieux publics clos vous satisfait ?

C’est un soulagement. Il fallait un discours clair des autorités, avec une obligation disant que les espaces clos qui reçoivent du public sont des espaces dangereux, dans lesquels tout le monde doit porter un masque. On est passé de l’incantation à l’obligation. Ce discours clair est important, car les gens étaient un peu perdus face à un discours des autorités, et parfois des experts, sur le port du masque assez flou.

C’est-à-dire ?

Ce discours assez flou était lié au fait que nous n’avions pas beaucoup de masques en stocks. Donc on ne le recommandait pas pour le public. Ensuite, il a été dit qu’il faudrait porter un masque, notamment pour faire face aux personnes asymptomatiques ou présymptomatiques. L’académie de médecine, dont je fais partie, a alors fait une recommandation claire sur le port du masque par le public. Mais ça n’a pas du tout été relayé par les pouvoirs publics. Jusqu’au 14 juillet 2020, les autorités françaises étaient un peu gênées sur le discours autour du masque. Le manque de masques au début de l’épidémie les a empêchés d’avoir un discours clair. Mais le 14 juillet, les autorités se sont débarrassées du passé pour affronter l’avenir. C’est une étape fondamentale. Il faut espérer que cette mesure n’arrive pas trop tard et qu’elle permettra d’éviter que l’épidémie ne soit hors de contrôle, en tout cas dans certaines zones.

Monaco devrait aussi en faire plus encore [cette interview a été réalisée le 15 juillet 2020 — N.D.L.R.] ?

Si le discours des autorités monégasques a été suffisamment clair pour que les gens portent un masque, c’est une chose. Mais si en principauté les gens ne savent pas très bien ce qu’il faut faire face au Covid-19, l’obligation a l’avantage de lever les doutes sur une situation qui était jusque là très confuse. Le fait que le masque soit obligatoire dans les transports publics, et pas obligatoire ailleurs, a laissé penser aux gens, à tort, que les transports publics étaient la seule situation à risques.

Pour limiter encore les contaminations, quelles autres mesures faudrait-il prendre ?

Il faudrait éviter les rassemblements importants. Car, plus on rassemble de gens, et plus on prend le risque d’avoir des personnes infectées, et donc des transmissions lors du rassemblement. Bien sûr, d’après ce qu’on peut lire de l’historique de l’épidémie de Covid-19, les rassemblements en espaces ouverts sont nettement moins à risques que les rassemblements en lieux fermés. Mais, espace clos ou espace ouvert, à partir du moment où on va dans un rassemblement, et que l’on va donc rencontrer plein de gens, il faut mettre un masque.

En extérieur, les risques de contamination sont vraiment moins grands ?

Si on reprend l’historique de cette pandémie de Covid-19, il est beaucoup plus difficile de trouver un événement en extérieur qui a été à l’origine d’un cluster incontrôlé. Cela ne signifie pas que ça n’existe pas. Cela veut dire que c’est clairement moins à risques. L’aération du milieu extérieur disperse probablement beaucoup plus rapidement les particules infectieuses, du coup, elles sont diluées. On peut donc dire qu’à l’extérieur le risque est moindre par rapport à un espace clos, mais on ne peut pas dire qu’il n’y a pas de risque.

Faudrait-il rendre le port du masque obligatoire en extérieur ?

Je pense que non. Parce que dans les mesures de santé publique, il faut aller à l’essentiel, car trop de mesures risque de tuer les mesures. Aujourd’hui, on est face à une population qui a souffert du confinement, et qui aspire à revenir à une vie normale. On doit entendre cela, car il est inutile de prendre des mesures qui ne seront pas appliquées. Il faut donc se concentrer sur ce qui peut devenir une situation incontrôlable.

Pour les autorités, après une période de confinement difficilement vécue par la population, c’est compliqué d’imposer de nouvelles obligations ?

En France, il y avait des réticences des autorités sanitaires, et probablement davantage encore des politiques, à prendre cette obligation car ce n’est pas très populaire. Mais dans un contexte où la population voit que le risque est grandissant, il existe une faculté d’adaptation des gens qui est beaucoup plus importante que ce qu’anticipent les politiques.

Vraiment ?

On a dit que jamais les Français ne se confineraient, ce qui s’est avéré totalement faux. Ça fait un certains temps que je participe à des actions de santé publique. J’ai passé ma vie à entendre « l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics, ça ne marchera jamais ! ». Pourtant, le 1er février 2007, le ministre de la santé français a interdit la cigarette dans les lieux publics. Et ça a marché.

Comment expliquer cela ?

Si le risque est bien expliqué, la population dispose d’une véritable capacité d’adaptation qui rend très optimiste. Cette capacité est souvent sous-estimée par les politiques. Du coup, la peur des politiques de rendre certaines choses obligatoires n’est pas forcément fondée. Dans l’histoire de la santé publique, la façon dont les gens ont accepté le confinement démontre clairement que, face au risque, il y a une adaptation et une acceptation des mesures, même si elles sont difficiles.

En tout cas, le port du masque est souvent jugé inconfortable : c’est un véritable frein à son utilisation généralisée ?

En rendant le masque obligatoire uniquement dans les espaces clos, cela permet de ne pas le porter en permanence. Il fallait restreindre cette contrainte, en la focalisant sur les lieux les plus à risque. Le masque génère un inconfort, mais c’est un inconfort qui est beaucoup moins important que de se retrouver dans un confinement localisé.

Dans un pays de seulement 2 km2 comme Monaco, avec des résidents qui voyagent beaucoup à l’étranger, rendre le masque obligatoire se justifie d’autant plus ?

La politique de tests est aussi très importante. Car, à côté de la politique des mesures barrières, dont le port du masque fait partie, l’autre stratégie importante c’est de tester de façon extrêmement large, de façon à pouvoir isoler les personnes infectées. Au vu du contexte d’incertitude dans lequel nous sommes, sans oublier le fait que Monaco est entouré de pays qui enregistrent une augmentation de la circulation du virus, il n’est pas choquant que les autorités sanitaires aient imposé le port du masque dans les espaces publics clos.

Finalement, qu’est-ce qui est le plus complexe dans cette crise sanitaire ?

La difficulté de cette crise, c’est que l’on doit sans cesse mettre à jour son niveau de vigilance, et probablement aussi, le niveau de mesures barrières, tout en tenant compte de ce qui est acceptable ou pas pour la population. Aujourd’hui, tout le monde sait qu’un confinement généralisé ne serait pas faisable. D’une part, ce ne serait pas accepté, mais en plus, les conséquences non sanitaires seraient trop élevées.

Comment éviter le relâchement sur les mesures barrières, qui est inévitable au fil du temps ?

Il faut bien expliquer à la population pourquoi il est indispensable de ne pas se relâcher. Il ne faut donc pas cacher les données inquiétantes, mais, au contraire, les révéler rapidement au public, pour lui permettre d’être réactif et d’adapter ces mesures de protection. Il faut une transparence rapide.

Pour lire la suite de notre dossier sur le port du masque obligatoire cliquez ici

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