vendredi 6 août 2021
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Bruno Canard : « Notre médicament anti-Covid-19 pourrait être disponible début 2022 »

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Bientôt un médicament contre le Covid-19 ? C’est en tout cas un sujet sur lequel travaille Bruno Canard, directeur de recherches au CNRS, à Marseille, et spécialiste des coronavirus.

La sortie commerciale est espérée pour le début de l’année prochaine. Interview.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser aux coronavirus ?

En 1998, de retour d’Harvard, aux États-Unis, j’ai lancé un projet de recherche sur les virus émergents. À cette époque, je me suis rendu compte que c’était un champ de recherche négligé. En 1996, les tri-thérapies pour le sida venaient d’être lancées et on s’est aperçu que des médicaments anti-viraux pouvaient permettre de contrôler la maladie. Or, au début des années 1990, avoir le VIH était une sentence de mort, à terme. Les années 1990 ont aussi été marquées par la découverte des virus de l’hépatite C par une équipe américaine. Du coup, on cherchait à savoir si la vaccination, ou des médicaments, pourraient en venir à bout.

En 1998, sur quels virus avez-vous commencé à travailler ?

J’ai commencé à travailler sur le virus de la rougeole et sur le virus de la dengue. Pour la rougeole, il existait un très bon vaccin, mais ça restait un virus « type » intéressant. Pour la dengue, c’était alors un virus en pleine émergence, qui ressemble au virus de l’hépatite C. Et puis, en 2003, il y a eu la première épidémie de SARS-CoV. Cela a montré qu’on savait très peu de choses sur les coronavirus, parce qu’il s’agit de virus vétérinaires, qui ne débouchaient pas sur des maladies humaines graves. J’ai donc commencé à travailler sur les coronavirus à ce moment-là.

« Actuellement, deux médicaments anti-Covid-19 sont prometteurs. Ils sont en phase clinique. Il s’agit du molnupiravir de Merck et de l’AT-527 de Atea Pharmaceutical »

Quel est votre thème de recherche ?

Depuis vingt ans, mon thème de recherche est le même : j’étudie les points communs entre ces virus, quelle est la machinerie qui leur permet de se répliquer et de fabriquer de nouveaux virus. Comme il existe des similitudes entre ces virus, on peut apprendre beaucoup en regardant ce que l’on sait sur le sida ou l’hépatite C. En parallèle, j’étudie aussi de manière très large les virus émergents.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, le temps de la recherche n’est plus le même ?

Depuis le début de cette pandémie de Covid-19, on a vu que, dans la recherche, le temps s’accélère. Alors qu’on pensait qu’il faudrait quatre ou cinq ans pour mettre au point un vaccin contre le Covid-19, cela a finalement été fait en une année. Des avancées ont été faites, en particulier sur les vaccins à ARN messager qui s’appuient sur 30 ou 40 ans de recherches. Pour mon post-doctorat, aux États-Unis, j’ai eu la chance de travailler dans un laboratoire qui était en plein sur ces thématiques de production d’ARN par des ARN polymérases. Les ARN polymérases sont la pièce centrale qui permet la fabrication de ces ARN messagers. Ils peuvent donc être utilisés pour fabriquer des vaccins comme ceux de Pfizer et de Moderna. Et ils peuvent aussi être utilisés pour créer un médicament, quand il s’agit de l’ARN polymérase, qui est capable de faire face à un virus émergent.

Quels sont les médicaments anti-Covid-19 les plus prometteurs actuellement ?

Actuellement, deux médicaments anti-Covid-19 sont prometteurs. Ils sont en phase clinique. Il s’agit du molnupiravir de Merck et de l’AT-527 de Atea Pharmaceutical. Il y a aussi le remdesivir qui est un médicament approuvé, mais pas en France. C’est un médicament de première génération, qui a, en quelque sorte, été « recyclé » et qui présente beaucoup d’inconvénients.

Lesquels ?

Le remdesivir n’existe pas en solution orale. Il n’existe pas de cachets de remdesivir. Il faut donc se rendre à l’hôpital et le prendre par voie intraveineuse. Or, aller dans un hôpital est un geste lourd. Donc les gens y vont seulement quand ils sont déjà bien malades. C’est donc déjà trop tard. Car, pour qu’ils puissent agir, il faut prendre les antiviraux le plus tôt possible.

Sinon ?

Sinon le virus fait des dégâts. Il n’est plus détectable, et on a ensuite un orage cytokinique, c’est-à-dire une violente réponse inflammatoire.

« Prendre un confinement beaucoup plus dur dès janvier 2021, et viser l’option « zéro Covid », aurait permis de mieux partager cette charge, et cette pression, dans la société. L’Histoire jugera si c’était une erreur ou pas. » Bruno Canard. Directeur de recherches au CNRS, à Marseille. © Photo Jessica Vanné / Monaco Hebdo.

« Après avoir pris ce médicament qui permet de couper la réplication virale, il faut ensuite suivre et traiter l’orage cytokinique, donc l’inflammation, par des molécules qui vont tempérer tout ça, et rendre le processus peu dangereux pour le patient »

Qu’est-ce qu’un orage cytokinique ?

Les cytokines régulent l’action immunitaire et aident la réaction inflammatoire, qui est une réponse naturelle de la part de l’organisme lorsqu’il est confronté à une agression. Lors d’un orage cytokinique, ces molécules sont produites en trop grandes quantités, et elles peuvent alors attaquer certains organes, comme les poumons par exemple.

Le remdesivir présente d’autres inconvénients ?

Le remdesivir a une fenêtre de sélectivité qui est faible. C’est-à-dire que la dose efficace est très proche de la surdose toxique. Or, à une certaine dose, on a des effets secondaires, avec une toxicité rénale et hépatique. Pour le moment, on n’a pas mieux. Mais je pense que ce médicament va vite disparaître.

Comment faudra-t-il utiliser ces médicaments anti-Covid-19 ?

Il faut d’abord un diagnostic précoce et précis. Or, on a vu que ce n’était pas toujours évident d’avoir un test 100 % fiable, et qui soit immédiat. Mais aujourd’hui, on progresse sur ce sujet.

Quoi d’autre ?

Le deuxième point important pour assurer l’efficacité d’un traitement antiviral c’est, à partir de ce diagnostic, d’avoir une molécule qui soit disponible oralement. Cela permet aux gens d’avoir ce médicament chez eux, à l’avance, sur une étagère. Car il faut pouvoir prendre ce médicament en quelques heures seulement.

Et après avoir pris ce médicament ?

Après avoir pris ce médicament qui permet de couper la réplication virale, il faut ensuite suivre et traiter l’orage cytokinique, donc l’inflammation, par des molécules qui vont tempérer tout ça, et rendre le processus peu dangereux pour le patient.

Qui est Jean-Pierre Sommadossi, avec qui vous travaillez sur ce médicament anti-Covid-19 ?

On travaille avec Jean-Pierre Sommadossi, un pharmacien, qui est originaire des alentours de Monaco. Il a fait son doctorat en pharmacie à Marseille. Ensuite, il est parti aux États-Unis travailler sur les antiviraux. Il a toujours travaillé en collaboration avec l’université de Montpellier, où se trouvent d’ailleurs d’excellents chimistes. Jean-Pierre Sommadossi a mis au point la Telbivudine, qui est un médicament anti-hépatite B. Ensuite, il a créé une entreprise, Novirio, qui a changé de nom pour devenir Idenix, avant d’être rachetée par Merck pour 3,8 milliards de dollars en 2014. Avec le scientifique américain d’origine égyptienne Raymond Schinazi, il a co-inventé le Sovaldi, qui est le traitement de référence contre l’hépatite C, le AT-527. Il a aussi co-fondé l’entreprise Pharmasset, qui a été rachetée par Gilead pour 11 milliards de dollars en 2012.

Comment Jean-Pierre Sommadossi en est venu à s’intéresser au coronavirus ?

Lorsque le coronavirus est arrivé, Jean-Pierre Sommadossi a testé le AT-527, et il s’est aperçu que cette molécule était efficace contre le Covid-19. Il a donc mis ce médicament à l’essai. Jean-Pierre Sommadossi nous a alors contactés, car nous avions publié beaucoup d’articles sur le coronavirus, et il a donc souhaité que l’on travaille avec lui. Nous avons donc commencé à étudier ce sujet en mars 2020. Nous sommes parvenus à déterminer le mécanisme d’action qui vient d’être soumis pour une publication. La molécule a été présentée au congrès international des antiviraux qui s’est déroulé fin mars 2021.

Et quels sont les premiers retours ?

C’est une piste très intéressante, avec un mécanisme d’action un peu différent du molnupiravir de Merck. En tout cas, ce sont les deux premières molécules qui ciblent vraiment le virus. Ces molécules ont un mécanisme d’action spécifique contre le virus. Pour le moment, tout se déroule bien.

La phase 3 est prévue quand pour le AT-527 ?

La phase 3, pour le AT-527, devrait être lancée d’ici avril ou mai 2021, et devrait durer environ six mois. Du coup, si tout se passe bien, ce médicament pourrait être disponible pour le grand public début 2022.

« On travaille avec Jean-Pierre Sommadossi, un pharmacien, qui est originaire des alentours de Monaco. Il a fait son doctorat en pharmacie à Marseille. Ensuite, il est parti aux États-Unis travailler sur les antiviraux »

Pour ceux qui ne souhaitent pas se faire vacciner contre le Covid-19, il leur suffira donc d’avoir cette boîte de médicaments chez eux, au cas où ?

Au vu de l’efficacité des vaccins, je conseille évidemment de se faire vacciner. Mais pour ceux qui ont des problèmes d’immunité, qui sont, par exemple, en attente de greffes, le virus persiste [lire notre encadré, par ailleurs — NDLR]. Il faut donc un traitement antiviral. Du coup, les médicaments antiviraux auront leur place ici.

Ces médicaments antiviraux ont d’autres avantages ?

Autre intérêt de ces médicaments antiviraux : si une version altérée du coronavirus émerge, par exemple un variant pour lequel nous n’avons pas de vaccin, les antiviraux continueront à s’attaquer à la partie invariante entre les différents variants. Donc, les médicaments resteront actifs sur une large gamme de coronavirus.

Au vu de ce qu’il s’est passé avec le vaccin AstraZeneca, avec de très rares, mais sévères cas de troubles thromboemboliques, craignez-vous la défiance des Français et des Monégasques avec votre futur médicament ?

Il est toujours extrêmement sain de se méfier, mais sur des bases qui ne sont pas farfelues. Il y a eu des questionnements sur les vaccins, puisqu’à cause de la crise, la phase 3 a été quasiment faite « en direct ». Et la phase 4, qui est l’évaluation et le regard à long terme, est en cours de réalisation. Mais il y a très peu d’effets secondaires, donc le pari a été gagné. Pour les médicaments, ce sera la même chose.

Vraiment ?

Historiquement et sociologiquement, les Français ont une défiance envers les vaccins et les médicaments. Mais il ne faut jamais baisser la garde sur l’évaluation d’un produit, que ce soit un vaccin ou un médicament. Car, en cas de problème, cela se retourne de manière violente contre tout le monde. Personne n’a envie de prendre de risques. L’arrêt du vaccin de Pasteur fin janvier 2021, jugé pas assez efficace, montre bien qu’il n’y a pas eu tromperie. Et c’est tout à l’honneur des dirigeants et des scientifiques qui ont été impliqués dans ce processus.

Vous êtes optimiste ?

Au vu de la situation actuelle [cette interview a été réalisée le 1er avril 2021 — NDLR] je pense que l’année 2021 va être assez chaotique. Mais il y a beaucoup de raisons d’être optimiste. En Angleterre, le 28 mars 2021, il y a eu zéro mort du Covid grâce aux campagnes de vaccination. Le vaccin de Moderna et de Pfizer est efficace à 100 % chez les enfants de 12 à 15 ans. De plus, Pfizer a annoncé avoir commencé les essais cliniques de son vaccin contre le Covid-19 chez les enfants âgés de moins de 11 ans, en espérant pouvoir le proposer pour eux début 2022. Or, les jeunes vont devenir un vecteur de transmission important à cause des variants. Donc oui, je suis optimiste.

Le 31 mars 2021, Emmanuel Macron a annoncé un troisième confinement en France : comment jugez-vous le dispositif mis en place ?

En décembre 2020, lorsqu’avec d’autres collègues nous avons regardé les données, on s’est dit que le variant anglais allait devenir majoritaire. Comme il est plus contagieux, il est aussi davantage pathogène, donc on voyait venir le problème. Le président du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, l’a d’ailleurs dit très clairement en janvier 2021. L’option « zéro Covid » et un confinement dur en janvier 2021 aurait, certes, été difficilement acceptée par la population, mais elle nous aurait ramenés à un taux d’infections bas. Ce qui nous aurait ensuite permis d’en sortir mi-février 2021, comme cela a été le cas en Australie, ou dans bien d’autres pays. Le gouvernement français a fait un autre pari. Je ne suis pas un politique, et j’imagine bien la difficulté de prendre des décisions, tout en étant constamment sous la pression. J’espère que ce troisième confinement, qui va durer quatre semaines jusqu’au 3 mai 2021, aura un effet.

« Si une version altérée du coronavirus émerge, par exemple un variant pour lequel nous n’avons pas de vaccin, les antiviraux continueront à s’attaquer à la partie invariante entre les différents variants. Donc, les médicaments resteront actifs sur une large gamme de coronavirus »

Il aurait donc fallu faire un confinement plus dur, et plus tôt ?

On se rend compte que le confinement, et les mesures actuelles, ont été extrêmement injustes envers une partie de la population, comme les restaurateurs, les cafés, ou les artistes, c’est-à-dire toutes ces personnes dont la vie économique commence à 18 heures, même s’ils sont aidés économiquement. Prendre un confinement beaucoup plus dur dès janvier 2021, et viser l’option « zéro Covid », aurait permis de mieux partager cette charge, et cette pression, dans la société. L’Histoire jugera si c’était une erreur ou pas.

Finalement, qu’aura-t-on appris depuis le début de cette pandémie de Covid-19 ?

Beaucoup de progrès ont été faits, notamment dans la prévision. Par exemple, l’analyse des eaux usées a beaucoup aidé. À Marseille, ce travail a très bien été fait par les marins pompiers. Cela permet de savoir où sont les foyers de virus. À partir du moment où on voit des virus dans les eaux usées dans un quartier, on sait qu’une semaine plus tard, les hôpitaux vont se remplir à cet endroit. Il y a un an, cet outil de prévision était presque inconnu.

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