jeudi 20 janvier 2022
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« Jamais le personnel n’a été soumis
à un stress de cette nature »

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Depuis maintenant plus d’un mois, le personnel soignant se trouve en première ligne face à l’épidémie de Covid-19.

Mais médecins et infirmiers ne sont pas les seuls à œuvrer durant cette crise sanitaire, les agents hospitaliers travaillent eux aussi sans relâche pour le bien-être des patients. Comment vivent-ils cette période ? Quelles sont leurs conditions de travail ? Le syndicat des agents hospitaliers (SAH) du centre hospitalier princesse Grace (CHPG) a répondu aux questions de Monaco Hebdo.

Comment vous êtes-vous organisés au début de la crise sanitaire ?

Le personnel a été mis en alerte bien avant le déclenchement du Plan blanc [dispositif de crise – N.D.L.R.]. Le 18 mars 2020, la directrice demandait à tous les agents de ne pas quitter le département et de se tenir prêts en cas de rappel, même ceux en congés.

Quelle est l’organisation depuis la mise en place du plan blanc ?

Les organisations et l’activité du CHPG ont été considérablement modifiées. Ces modifications concernent l’ensemble du personnel soignant mais aussi logistique et administratif. Concrètement pour une grande partie du personnel, les horaires et roulements ont été modifiés. Les process ont également été aménagés en tenant compte des impératifs sanitaires nouveaux.

Dans quel état d’esprit se trouve le personnel hospitalier (1) ?

Ce changement important des habitudes professionnelles est source d’une complexification des tâches et d’un stress jamais vécu jusque-là. Le personnel hospitalier a été affecté, comme tout individu, par des changements importants dans sa vie personnelle dus à la situation de crise sanitaire et du confinement et par de très grands changements sur son lieu de travail. Jamais le personnel n’a été soumis à un stress de cette nature, touchant toutes les sphères de son existence, et d’une durée longue et encore indéterminée. Sans oublier la crainte de la contamination. Au quotidien, on observe cependant une très grande motivation et implication de tout le personnel, y compris celui qu’on qualifie, bien souvent à tort, de “petit personnel” : le personnel de ménage, d’intendance, et des cuisines.

Y a-t-il des inquiétudes particulières ?

Chacun a le souci de savoir si ses propres conditions de travail sont de nature à assurer sa sécurité face au virus et si la protection dont il bénéficie est suffisante, lorsqu’il est sur son poste de travail mais aussi lorsqu’il circule dans les couloirs, lorsqu’il va prendre ses repas au self ou dans les transports en commun  etc.

D’autres inquiétudes ?

Le personnel connaît très bien les effets néfastes sur le long terme de certaines organisations auxquelles on a recours temporairement, principalement celles en 12 heures. Il ressent déjà les effets et s’inquiète des conséquences si la situation se prolonge longtemps, notamment sur les risques d’erreurs.

Les effectifs sont-ils suffisants ?

Le CHPG n’a, jusqu’à présent, pas connu une situation de crise incontrôlable. L’activité programmée ayant fortement baissé, certains effectifs ont été redistribués et une partie a été mise en réserve à domicile par le biais d’un nouveau roulement. Ceci dans le but de pouvoir y faire appel en cas d’aggravation importante de la situation et d’une augmentation de besoin sur place. Le personnel l’a bien compris et l’a accepté facilement.

Cette organisation aurait-elle suffi si une vague de patients était arrivée ?

Il est impossible d’affirmer avec certitude que le rappel du personnel en réserve aurait suffi si Monaco avait connu des conditions beaucoup plus difficiles. Toujours est-il que le Plan blanc permet le rappel de tout le personnel hospitalier, ceux en repos hebdomadaire, en repos compensateur et en congés annuels.

De quelles protections sanitaires disposez-vous ?

La direction a édité une plaquette informative à destination de tout le personnel, s’appuyant sur les recommandations de l’OMS et des autorités sanitaires pour définir les protections sanitaires dont le personnel devait se prémunir. Les masques doivent être remplacés toutes les 4 heures. Les organisations étant multiples, chaque agent doit avoir à sa disposition les équipements de protection individuels (EPI) dont il a besoin. Principalement masques chirurgicaux, blouses et sur-blouses en cas de besoin et masques FFP2 pour certains patients et certains actes de soins. Des EPI spécifiques doivent être utilisés dans les unités dédiées.

Ces protections sont-elles suffisantes ?

La tension en matériel est réelle et grande, comme en France. La situation s’améliore pour les masques, même si toutes les catégories de personnel ne sont pas encore autorisées à en changer toutes les 4 heures. La tension en matériel de protection est fluctuante selon les jours. À titre d’exemple, des sacs poubelle ont même été utilisés en guise de sur-blouse à un certain moment au CHPG, comme à la guerre !

Y a-t-il des cas positifs au sein des agents hospitaliers ?

Nous savons en effet que certains agents ont été contaminés, ce qui n’est pas surprenant vu l’importance de l’épidémie. Il seraient probablement au nombre de plusieurs dizaines mais le nombre communiqué par la direction est de 9 (2).

Avez-vous été en relation avec la direction de l’hôpital ?

Dès le début de la crise, le SAH a servi de relais et de déclencheur pour traiter certains problèmes dus à la situation : garde des enfants, accessibilité au CHPG, parkings, problème de décompte sur le temps de travail dû au changement de roulement, prise en compte de la maladie, organisation des repas du personnel, pénurie de masques, catégories professionnelles moins reconnues que d’autres, impact sur la santé et le moral du personnel.

Avez-vous formulé des demandes particulières ?

Le 3 avril 2020, le SAH a demandé officiellement le report des congés durant la période de crise, les périodes de repos étant considérées non pas comme des congés annuels mais comme des périodes indispensables pour reconstituer des forces face aux contraintes très particulières. Cette demande est d’autant plus légitime que tout le personnel est susceptible d’être rappelé si nécessaire.

D’autres demandes ?

Le SAH a également demandé un éclaircissement sur les règles de gestions humaines (décompte du temps de travail) durant le Plan blanc, puisque les règles de gestion des temps de travail (GTT) habituelles ne répondent pas entièrement à la gestion des organisations de travail mises en place dans le cadre du Plan blanc.

Que vous a répondu la direction de l’hôpital ?

Malheureusement, la direction a répondu par un refus et mis en avant ce qui se pratiquerait dans les autres hôpitaux. En conséquence, le sentiment de non-reconnaissance, d’iniquité, et d’injustice est grand.

1) Sollicité par nos soins, le syndicat des praticiens hospitaliers n’a pas souhaité répondre à nos questions.

2) Interrogée au cours d’un point presse vendredi 17 avril 2020, la directrice du CHPG, Benoîte de Sevelinges a indiqué que 7 soignants avaient été testés positifs au Covid-19. Mais « aucun sur une contagion nosocomiale. Tous ceux qui ont été contaminés l’ont été très probablement avant le confinement. Aucun d’entre eux n’ayant été en contact avéré avec un patient positif », a précisé la directrice de l’hôpital.

© Photo Monaco Hebdo / Iulian Giurca

Trois questions à… Benoîte de Sevelinges, directrice du CHPG

Avez-vous dû faire face à une pénurie de protections ?

Nous avons eu des approvisionnements très tendus sur les masques. Ça l’est toujours également sur les sur-blouses, ou les casaques. Aucun sac poubelle n’a jamais été utilisé en guise de sur-blouse.

Pourquoi avoir refusé les demandes du syndicat des agents hospitaliers ?

Il peut paraître pour le moins surprenant qu’un syndicat s’émeuve que la direction permette aux agents qui ont posé leurs congés aux vacances scolaires de printemps, de pouvoir bénéficier de ceux-ci. Et de profiter de leurs familles après une période qui aura été lourde, tant en termes de charge de travail, que de charge émotionnelle. En l’occurrence, le pic épidémique attendu au mois d’avril n’est pas intervenu, et a permis de préserver les temps de repos prévus par chacun. Ces temps de repos sont d’autant plus essentiels, car si la charge de travail n’intervient pas en pic, cela signifie qu’elle sera lissée sur les semaines et mois à venir. La priorité de la direction demeure celle du bien-être des patients pris en charge actuellement, et dans les mois à venir, et celle des agents, qui ont organisé leurs vies personnelles. Cette vision est partagée par les trois autres syndicats représentant le personnel.

Le SAH s’inquiète des effets à long terme d’une organisation en 12 heures : qu’en pensez-vous ?

Ces roulements en 12 heures permettent aux agents de se déplacer moins souvent sur l’établissement, au prix de journées de travail plus longues. Ainsi, l’agent peut n’être amené à ne se déplacer que 5 fois sur une période de travail de 15 jours. L’objectif était donc de permettre de confiner un maximum de personnes, en leur évitant de prendre des risques en s’exposant sur le trajet domicile-travail notamment. D’autre part, dans les unités dédiées Covid-19, ces roulements permettaient d’avoir moins d’agents présents, et donc moins de risques de contamination. Cependant, ce cycle de travail peut être particulièrement éprouvant sur le long terme, et n’a donc été mis en œuvre que de façon temporaire. Pour la troisième fois depuis le début de la crise, la direction a organisé le 10 avril 2020 un temps d’échange, permettant d’informer les représentants du personnel des mesures prises dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. Si, à l’image des trois autres syndicats de l’établissement, le SAH avait daigné y assister, ou s’était renseigné depuis (1), il serait informé de la décision alors annoncée de mettre fin à ces roulements dès cette semaine, compte tenu du fait que le niveau d’activité le permettait.

(1) L’interview accordée à Monaco Hebdo par le syndicat des agents hospitaliers a été réalisée le 15 avril 2020. Aucune mention de cette réunion ne nous a été faite.

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Monaco Hebdo