mardi 25 janvier 2022
AccueilActualitésSantéAntoine Bristielle : « Il faut restaurer la confiance dans les institutions »

Antoine Bristielle : « Il faut restaurer la confiance dans les institutions »

Publié le

Même si les annonces de vaccins contre le Covid-19 se multiplient avec une efficacité annoncée supérieure à 90 %, les anti-vaccins ne désarment pas.

Très actifs sur les réseaux sociaux, ils estiment que gouvernements, scientifiques et laboratoires ne disent pas toute la vérité. Dans le cadre d’une étude réalisée pour la fondation Jean-Jaurès (1), Antoine Bristielle, professeur agrégé en sciences sociales, a analysé le mouvement anti-vaccins en France. Interview.

Selon votre enquête, près d’une personne sur deux indique qu’elle ne se fera pas vacciner contre le Covid-19 : pourquoi la France est un pays si méfiant sur ce sujet ?

Il y a une première raison historique liée à l’épidémie de grippe H1N1 qui a duré de 2009 à 2010, et pendant laquelle le gouvernement français avait été extrêmement prévoyant, puisqu’il avait commandé un énorme stock de vaccins. Mais il y avait une grande méfiance de la part de la population, qui se demandait si on essayait de vacciner pour de vraies raisons sanitaires, ou si c’était pour des raisons économiques, et favoriser de grands groupes pharmaceutiques. Actuellement, on retrouve encore cette idée-là.

D’autres facteurs expliquent cette méfiance ?

Il y a aussi le fait que les vaccins contre le Covid-19 ont été mis au point très vite. Ceux qui refusent de se faire vacciner estiment donc que l’on manque de recul par rapport à ces vaccins. Ils ont peur des effets secondaires. Certains sont réticents, mais de bonne foi. Il ne faut donc pas réduire les anti-vaccins à des conspirationnistes. On peut donc mettre un bémol sur la stratégie du gouvernement français qui a consisté à ne pas parler de ce vaccin, jusqu’au moment où il est arrivé. Alors que dans d’autres pays, par exemple en Allemagne, ils parlent du vaccin et l’anticipent depuis plusieurs mois. Du coup, la population est davantage préparée.

Votre étude a été menée début septembre 2020 : maintenant que les laboratoires commencent à publier des résultats d’efficacité à plus de 90 %, cela aurait un impact sur la perception des personnes interrogées ?

Oui, et ça serait encore pire… Une enquête menée par l’institut de sondage Elabe montre que depuis que les laboratoires pharmaceutiques ont publié leurs annonces, le taux de défiance a augmenté de 6 % par rapport à ce vaccin. Le gouvernement français et les institutions scientifiques sont donc dans une course contre la montre. Il leur reste maintenant seulement quelques semaines, ou quelques mois, pour essayer de convaincre les Français par des arguments scientifiques. En leur expliquant ce qu’est le vaccin, ce qu’il y a dedans, pourquoi c’est quelque chose de positif, pourquoi c’est une chance d’avoir ce vaccin, quels sont les effets secondaires possibles, qu’est-ce qu’on connaît, qu’est-ce qu’on ne connaît pas… Bref, il faudra jouer la carte de la franchise et de la transparence avec la population française.

Quelles sont les catégories de personnes qui s’opposent le plus à l’idée d’une vaccination contre le Covid-19 ?

Il n’y a pas de différences en termes de catégories socio-professionnelles. Ce qui montre bien que l’on est sur un phénomène assez large. Par contre, on remarque des différences selon l’âge. Les jeunes sont plus anti-vaccins que les personnes plus âgées. Ce qui est assez logique, car l’acceptation du vaccin repose sur une sorte de calcul entre les avantages personnels et les risques encourus. Du coup, les plus jeunes estiment qu’ils ne sont pas trop à risques par rapport au Covid-19. Et ils se demandent donc s’il est vraiment judicieux de se faire vacciner, et de prendre des risques avec ce vaccin.

Vous avez constaté d’autres différences dans le refus de ce vaccin ?

Il existe des différences selon le sexe. Les femmes sont beaucoup plus anti-vaccins que les hommes. Elles sont plus craintives par rapport aux conséquences du vaccin que les hommes.

Quoi d’autre ?

Il existe aussi un lien avec la proximité politique. Les plus proches des partis situés à l’extrême, c’est-à-dire La France Insoumise (LFI) et le Rassemblement National (RN) sont plus anti-vaccins.

Il y a une raison qui domine toutes les autres ?

La variable explicative de ce phénomène anti-vaccins, c’est la confiance, à la fois dans les institutions politiques et dans les scientifiques. Ce sont vraiment les déterminants essentiels de l’acceptation de la vaccination.

Et où se situe la confiance dans la classe politique ?

En France, la confiance dans les politiques est catastrophique. Depuis plusieurs décennies, chaque année, la confiance baisse. Résultat, on en est aujourd’hui à des taux de confiance de 11 % dans les partis politiques, et de 30 % dans l’institution présidentielle.

Pourquoi la défiance envers la classe politique augmente d’année en année ?

On assiste à une érosion continue. Au moment où un nouveau président arrive au pouvoir, la confiance augmente, puis elle rechute. Mais les rechutes sont de plus en plus importantes au fur et à mesure des quinquennats.

Et la confiance dans les scientifiques ?

En fait, on était quelque peu sauvé, parce que les Français avaient vraiment confiance dans leurs scientifiques, avec un taux de confiance de 90 % au début de la crise du Covid-19, en mars 2020. Mais maintenant, en novembre 2020, on est tombé à 70 %. La confiance dans les scientifiques a donc baissé de 20 points en un peu plus de huit mois.

Comment expliquer cette baisse spectaculaire dans la confiance portée aux scientifiques ?

C’est lié à la mise en scène permanente de controverses scientifiques sur la place publique. Il est bien sûr tout à fait normal qu’il puisse y avoir des oppositions au sein de la communauté scientifique. Mais plutôt que de régler tout ça en interne, on a lavé le linge sale sur la place publique, et les médias ont largement mis en scène des controverses assez artificiellement entre les scientifiques. Ce qui a contribué à miner la confiance dans les scientifiques, qui apparaissaient auparavant comme une sorte d’autorité supérieure à laquelle on pouvait se référer et avoir confiance. Désormais, c’est beaucoup plus compliqué…

Les théories conspirationnistes liées au vaccin contre le Covid-19 trouvent un moyen de proliférer et une caisse de résonance grâce aux réseaux sociaux ?

On a fait une autre étude sur l’adhésion aux théories conspirationnistes et sur les facteurs qui influençaient l’adhésion à ces thèses. Deux facteurs importants sont apparus : il y a à nouveau la confiance dans les institutions. Moins on a confiance dans les institutions et plus on adhère aux théories conspirationnistes, ce qui est assez logique. Et le deuxième facteur est médiatique : les personnes qui s’informent sur les réseaux sociaux sont plus conspirationnistes que les autres.

C’est ce qu’on a vu en novembre 2020, avec la diffusion sur plusieurs plateformes en ligne du documentaire conspirationniste Hold-up (2020) de Pierre Barnérias ?

A la date du 16 novembre 2020, ce documentaire avait été vu plus de 2,7 millions de fois sur les réseaux sociaux. C’est donc un succès fulgurant pour ce documentaire.

Le succès du film documentaire Hold-up s’explique comment ?

Hold-up a connu un succès absolument fulgurant. Quand on regarde les chiffres, on voit qu’environ 20 % de la population française est extrêmement perméable à l’ensemble des théories conspirationnistes. Cela offre donc un réservoir important pour ces thèses. Les idées conspirationnistes prospèrent le plus facilement sur les sujets sanitaires. Donc, avec Hold-up, on avait un cocktail très inflammable.

Les médias jouent quel rôle face aux anti-vaccins ?

On remarque que les personnes qui s’informent via la télévision sont aussi soumises aux théories conspirationnistes. Car en France, il y a des chaînes de télévision, comme CNews ou C8, qui sont quelque peu spécialisées dans l’invitation de personnes qui ont des discours extrêmement limites. Par exemple, le producteur du documentaire Hold-up a été invité pendant 30 minutes sur CNews (2). Il ne faut donc pas penser que toute la faute reviendrait aux réseaux sociaux, car il y a aussi un impact lié aux médias classiques. Ces médias devraient faire preuve d’une plus grande exigence de responsabilité.

Êtes-vous d’accord avec Thomas Huchon, auteur d’un documentaire sur les théories complotistes (3), qui estime que le succès du film Hold-up s’explique aussi par le laisser-faire des plateformes de diffusion ?

Non. Car même en interdisant tout ce que l’on veut sur les réseaux sociaux, Internet offre toujours une possibilité de diffusion alternative. Internet et les réseaux sociaux sont une hydre. Donc, même si Hold-up a été supprimé de plusieurs plateformes de diffusion, ce documentaire est toujours disponible quelque part. De plus, pour beaucoup de personnes, le fait que Hold-up ait été supprimé de certaines plateformes apporte la preuve qu’une censure a été exercée contre ce documentaire. Et c’est donc pour eux la preuve que ce film dit la vérité.

Que faire alors pour lutter efficacement contre ces théories conspirationnistes ?

Beaucoup d’études montrent que face aux théories conspirationnistes, il faut tenir un contre-discours précis. Pour cela, il faut reprendre point par point les argumentaires de ce documentaire, et les vérifier pour les confronter à la vérité. Il faut ensuite adapter ce « fact-checking » [vérification des faits — NDLR] par exemple en le diffusant à l’aide de vidéos courtes sur les réseaux sociaux, afin de toucher un public jeune, qui est souvent plus perméable à ces théories.

Mais beaucoup de médias français, comme Le Monde ou Libération, ont fait ce travail de « fact-checking » ?

La véritable clé, c’est la confiance dans les institutions. C’est vraiment le déterminant essentiel. Car, à partir du moment où les gens n’ont pas confiance dans les institutions, elles n’ont pas confiance non plus dans le discours de ces institutions que sont de grands journaux comme Le Monde. Du coup, elles ont un raisonnement motivé. La clé de l’adhésion aux théories conspirationnistes se trouve ici.

C’est-à-dire ?

Les gens partent du principe que tout ce qui est dit par les institutions officielles est faux. Donc, même si Le Monde propose à ces gens le meilleur argumentaire possible, et qu’ils démontent point par point toute la construction de Hold-up de A à Z, étant donné que ces explications viennent du Monde, un journal honni par tous les conspirationnistes, tout cela n’aura aucune validité pour eux. Donc je le répète : sans restauration de la confiance dans les institutions, il n’y aura aucun moyen de lutter efficacement contre ces théories.

Pourtant, les réseaux sociaux véhiculent des idées et des mouvances très différentes ?

Au départ, les réseaux sociaux étaient supposés mettre en relation les gens les uns avec les autres. Mais aujourd’hui, les réseaux sociaux fonctionnent en cercle fermé. Du coup, chacun reste enfermé dans sa bulle et n’est pas soumis aux arguments qu’il ne veut pas entendre. D’ailleurs, lorsque j’ai étudié les groupes pro-Didier Raoult et les groupes anti-masques, j’ai constaté que ceux qui émettaient un avis contraire étaient immédiatement bannis du groupe Facebook. Du coup, tous les arguments allaient forcément dans le même sens. Résultat, on assiste à la construction de tout un argumentaire, qui est extrêmement dense, qui fait qu’il est ensuite très difficile de pénétrer l’armure des anti-vaccins.

D’autres explications ont été apportées face aux conspirationnistes ?

Certains ont avancé un effet Dunning-Kruger [aussi appelé biais de sur-confiance, selon lequel les personnes incompétentes se surestiment — NDLR], en expliquant que les gens adhéreraient aux théories conspirationnistes parce qu’ils ne seraient pas suffisamment informés. Mais ce n’est pas ça.

Pourquoi ?

Lorsque j’ai mené mon enquête sur les groupes pro-Didier Raoult et les groupes anti-masques, les participants avaient des argumentaires extrêmement détaillés. On aurait cru avoir à faire à des personnes qui avaient fait cinq ans de médecine… Mais ils ne sélectionnent que les bribes de connaissance qui les intéressent pour construire ensuite un argumentaire cohérent qui va dans leur sens. Ce n’est donc pas en les éduquant davantage que la donne sera renversée. Là encore, il faudrait plutôt restaurer la confiance dans ceux qui produisent des informations vraies.

Dans les semaines et les mois qui viennent, de nouveaux résultats de vaccins contre le Covid-19 vont être publiés, peut-être avec une excellente efficacité : cela ne suffira pas non plus à convaincre les anti-vaccins ?

Ces annonces n’auront aucun effet sur les personnes qui sont conspirationnistes ou anti-vaccins. Mais parmi les personnes qui ne souhaitent pas se faire vacciner, il y a des gens qui sont sceptiques, mais de bonne foi. Ils ne sont pas contre les vaccins de manière générale, mais ils doutent parce que ce vaccin contre le Covid-19 a été produit dans l’urgence. Donc ils se demandent si le remède ne sera pas pire que le mal. C’est donc pour eux qu’il y a une nécessité, de la part du gouvernement et des scientifiques, de s’adresser à cette population, qui a besoin de cette information.

Mais restaurer la confiance, ça prend du temps et la crise sanitaire est une urgence : ces deux temporalités sont donc impossible à concilier ?

Restaurer la confiance de manière générale sera compliqué. Mais concernant le vaccin contre le Covid-19, pour qu’il soit mieux accepté, il faudra beaucoup de pédagogie de la part du gouvernement et des scientifiques. Ce qui passe également par un travail des médecins généralistes.

Pourquoi ?

Toutes les études qui ont été faites montrent que si le vaccin vous est proposé par votre médecin, que vous connaissez, et qui a donc ce rapport de proximité avec vous, vous allez l’accepter, car vous lui faites confiance. Alors que face à une communication grandiloquente du gouvernement, les gens ne vont pas forcément adhérer et l’accepter. Il faut donc vraiment associer les médecins de famille à cette chaîne des arguments.

Quoi d’autre ?

Enfin, il faut proposer une véritable transparence sur les aspects financiers, car ce point revient souvent sur les réseaux sociaux. Il y a en effet la crainte que des collusions existent entre les politiques et les laboratoires pharmaceutiques, et que les intérêts financiers priment sur les intérêts de santé publique. Il faut montrer clairement que la santé est supérieure aux questions économiques.

1) L’étude La piqûre de défiance est consultable ici : https://jean-jaures.org/nos-productions/vaccins-la-piqure-de-defiance.

2) Réalisé par Pierre Barnérias, le documentaire Hold-up a été produit par Pierre Barnérias, Nicolas Réoutsky et Christophe Cossé. Il dure 2h43. Affirmations approximatives, ou totalement fausses, ce film a été analysé par plusieurs équipes de « fact-checking » [vérification des faits – NDLR], dont Les Décodeurs du quotidien Le Monde. Leur article, Les contre-vérités de Hold-up, documentaire à succès qui prétend dévoiler la face cachée de l’épidémie est à lire par ici : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/11/12/covid-19-les-contre-verites-de-hold-up-le-documentaire-a-succes-qui-pretend-devoiler-la-face-cachee-de-l-epidemie_6059526_4355770.html.

3) Thomas Huchon est l’auteur du documentaire Infodemic (2020), dans lequel il analyse et décortique les théories du complot relayées sur Internet depuis mars 2020. Un documentaire à voir sur la plateforme Spicee : https://www.spicee.com/fr/program-guest/infodemic-1485.

Publié le

Monaco Hebdo