mardi 25 janvier 2022
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Union européenne
« Un élargissement rapide et très peu préparé »

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L’Europe a-t-elle un avenir ? L’ex-président de la République française, Valéry Giscard d’Estaing, a répondu à cette question lors d’une conférence donnée à Monaco le 30 septembre. L’occasion de présenter son « projet pour sauver l’Europe. » Un sauvetage qui passe notamment par une harmonisation fiscale. Et la mise en place d’une dette commune et d’un trésor public européen.

A 89 ans, il continue de participer aux débats politiques, de voyager, d’écrire, et de donner des conférences. Invité par la Monaco Mediterranee Foundation, l’ancien président de la République française (1), Valéry Giscard d’Estaing, a fait une escale à Monaco le 30 septembre pour présenter les grandes lignes de son projet (2) « pour sauver l’Europe. » Celui qui fut, avec le chancelier allemand, Helmut Schmidt, l’un des moteurs de la construction européenne souhaite que soit créée d’ici 2030, « une puissance économique européenne capable de rivaliser avec ses grands concurrents mondiaux. »

 

« Divisée »

Il faut dire qu’au fil des décennies, cette Europe qui fut « le foyer des guerres », puis soudainement « un espace de paix », a complètement changé de visage. « Depuis 1950 jusqu’au traité de Maastricht en 1991, l’Europe a avancé de manière linéaire. Avec un objectif qui était de créer un espace économique commun », a rappelé Valéry Giscard d’Estaing. Sauf que dès 1992, la construction européenne a connu un basculement selon l’ex-chef d’Etat français. Avec une multiplication de faux pas : « Nous sommes très rapidement passés de 13 à 18, puis à 28 pays. A 13, on peut se connaître à peu près et s’asseoir autour d’une table. Mais l’Europe est actuellement à 28… Il n’y a pas de discussion possible entre 28 personnes, estime l’ex-président. On s’est mis à tourner en rond, avec une multiplication de réunions, des annonces théâtrales sur les « sommets de la dernière chance ». Ce fut un élargissement très rapide et très peu préparé. Aujourd’hui, l’Europe est beaucoup trop divisée. Sur la planète, le continent européen est d’ailleurs le plus divisé du monde. »

Des faux pas… couplés à une montée assez forte de l’euroscepticisme dans l’opinion publique : « Il y a 20 ans, l’idée de l’Europe était quelque chose de très naturel. Il y avait un dynamisme européen fort. A présent, c’est un grand scepticisme et une grande angoisse qui règnent dans l’opinion publique. La presse aussi met en doute l’avenir de l’Europe. Certains dirigeants considèrent également que c’est un continent fragile et faible. » Selon l’ancien président français, l’euro ferait même l’objet d’une campagne quasi permanente « de diffamation », alimentée « par la jalousie du système monétaire basé sur le dollar. Le dollar supporte mal l’Euro. On retrouve donc un vocabulaire tout à fait bizarre : « la crise de l’euro », « la faiblesse de l’euro ». Or, c’est une monnaie très solide qui est devenue la deuxième monnaie mondiale en une dizaine d’années. »

 

« Handicap »

Celui qui fut ministre des finances et de l’économie à plusieurs reprises a donc une certitude : l’Europe doit avoir non seulement une union monétaire et budgétaire, mais aussi fiscale : « Nos fiscalités sont très dissemblables et nos systèmes d’endettement complètement désordonnés. L’Europe doit donc se doter d’une fiscalité identique sur l’activité économique, sur les revenus et sur le patrimoine. Il faut que l’on ait les mêmes impôts à Lyon, à Milan, à Munich ou à Bruxelles. Ce serait un très grand bon en avant pour l’économie européenne. Le handicap fiscal est un handicap lourd, difficile à gérer et frustrant. Il faut aussi mettre en place un trésor public européen et une dette commune. Si l’on propose à l’opinion cette harmonisation fiscale, elle est assurément pour ! Des sondages le montrent déjà. »

Quant à la manière de procéder, Valéry Giscard d’Estaing estime qu’une « négociation entre les ministres des Finances » serait vouée à l’échec. C’est « entre administrations fiscales » que cet « impôt européen » doit se construire. Une harmonisation qui pourrait s’organiser, selon lui, sur une période de 10 à 15 ans. « Qui peut entrer dans ce système ? C’est assez clair. Ce sont d’abord les 6 pays fondateurs de l’Union européenne (UE) : la France, l’Italie, l’Allemagne et le Benelux. Mais aussi l’Espagne, le Portugal, l’Autriche, et la Pologne. Cet ensemble représenterait 85 % du PIB européen. »

 

« Posture »

Pour Valéry Giscard d’Estaing, ce qui fait aussi défaut à l’Europe c’est l’absence de « grands projets technologiques et économiques » communs : « Les grands projets ne peuvent être portés que par des grands ensembles. Cette absence de grands projets est une conséquence de la fragmentation de l’Europe. Or, si l’on met ensemble les Etats européens, on s’aperçoit qu’ils ont une dimension économique très supérieure à ce que l’on croit. Par exemple, le PIB des pays européens est deux fois plus grand que celui de la Chine. Et il est égal à celui des Etats-Unis d’Amérique. En matière de commerce international, nous sommes les premiers commerçants internationaux du monde. Donc, cette Europe morcelée a un très fort un potentiel si elle s’organise. » Pour cela, un impératif s’impose selon lui : il faut « un changement de posture. Nos débats politiques actuels sont des débats tournés vers l’intérieur et vers les satisfactions individuelles. On ne cherche pas à construire un bel ensemble. »

 

(1) Valéry Giscard d’Estaing est élu Président de la République française en mai 1974, lors des élections anticipées provoquées par le décès de Georges Pompidou (1911-1974).
(2) Plan présenté dans un livre sorti le 2 octobre : Europa, la dernière chance de l’Europe, (XO Editions), 190 pages. Livre téléchargeable gratuitement sur www.europa-vge.com ou 16,90 euros (format papier).

 

 Un président « moderne et libéral »

Abaissement de la majorité à 18 ans, légalisation de l’avortement, divorce par consentement mutuel… C’est à Valéry Giscard d’Estaing, élu président de la République à 48 ans en 1974, que l’on doit ces réformes de société. « Vous avez été un président moderne et libéral. A une époque où la France était encore un pays très conservateur, a souligné Hadelin de La Tour du Pin, ambassadeur de France à Monaco. Le passage de la majorité politique de 21 à 18 ans a permis à la jeunesse française de participer pleinement à la vie politique du pays. Pas seulement en jetant des pavés… mais aussi en votant lors des élections. » Hadelin de La Tour du Pin a aussi souligné l’« aura de patriote » de l’ancien président de la République : « A l’été 1944, après la libération de Paris, vous vous êtes engagé dans la première armée française et vous avez risqué votre vie à une époque difficile. » S.B.

 

Il a dit :

• « Les Allemands ont eu deux grands chanceliers : Konrad Adenauer (1876-1967) et Helmut Schmidt ».

• « Raymond Barre (1924-2007) a été le meilleur premier ministre français. Il aimait beaucoup le sud de la France et Monaco. Il y venait souvent ».

• « Le traité de Maastricht en 1991 est le meilleur traité européen. Le traité de Nice signé en 2001 est en revanche le plus mauvais. C’est celui qui a affaibli les grands pays. Il a fait entrer dans la logique européenne une notion très bizarre et inexacte qui est l’égalité entre les grands et les petits pays ».

• « Dans les 15 ou 20 prochaines années, la population du monde va augmenter d’un peu plus d’un milliard d’habitants. Et l’ensemble de cet accroissement de population va se faire en Afrique. »

• « Des individus sont chassés de chez eux par la peur et la persécution. Il est évident qu’il faut les aider […] En revanche, ce serait un drame que toutes les populations de ces pays s’en aillent, car on livrerait alors ces territoires à la seule présence des islamistes. »

• « Il faut créer un mandat des Nations Unies en Syrie pendant 5 ans et à l’issue de ce délai, organiser des élections […]. Ainsi, on rétablirait la possibilité d’une paix en Syrie. »

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Monaco Hebdo