lundi 6 décembre 2021
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Attentats du 13 novembre « Ce procès n’effacera jamais les images, ni les séquelles »

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Le procès des attentats du 13 novembre a débuté mercredi 8 septembre 2021, près de six ans après les attaques qui ont fait 130 morts et de nombreux traumatisés. Les audiences vont durer neuf mois, à l’issue desquels les victimes et leurs proches espèrent obtenir, peut-être, des réponses. Adrien, salarié à Monaco, est l’une des 1 800 parties civiles. Il témoigne pour Monaco Hebdo.

1 800 parties civiles, 330 avocats, 5 magistrats, 20 accusés… C’est un procès hors norme qui s’est ouvert, mercredi 8 septembre, devant la cour d’assises spéciale de Paris. Durant neuf mois, témoins, victimes, experts et accusés vont se relayer à la barre pour tenter de faire toute la lumière sur ces attaques qui ont fait 130 morts et 350 blessés à Paris et Saint-Denis le 13 novembre 2015.

« Je suis une victime »

Ce soir-là, Adrien et sa compagne assistaient au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan, lorsqu’un commando djihadiste a pénétré dans la salle de spectacle et ouvert le feu tuant au fil des heures 90 personnes. Près de six ans après les faits, la plaie peine à se refermer. « Globalement, ça va. Nous avons réussi avec ma compagne à reprendre une vie à peu près normale. Même s’il y a encore quelques réminiscences. Ce n’est pas terminé à 100 % évidemment, mais c’est plus ou moins sous contrôle », confie Adrien, qui s’apprête à vivre avec près de 1 800 personnes qui se sont constituées parties civiles, le procès des attentats du 13 Novembre. Une épreuve que le salarié de la principauté aborde non sans appréhension : « Avec le procès, il est vrai que nous replongeons un peu les deux pieds dedans. J’ai été suivi psychologiquement à Paris et depuis, je me sens mieux armé pour affronter ce genre de chose. C’est un peu plus simple qu’au début car on a l’expérience passée, mais ce n’est pas évident non plus ». Et même si l’ouverture de ce procès historique ravive les traumatismes, il n’était pas question pour le jeune homme de manquer ce rendez-vous : « J’attendais qu’il arrive. […] Je voulais faire partie de toute cette justice, ne serait-ce que pour le symbole de se dire : « Peu importe ce que vous faites, terroristes au nom de qui ou de quoi, à un moment donné, la justice triomphera ». J’ai été pris, malgré moi, dans ces événements. Donc, maintenant, j’y vais consciemment, en me disant que je veux en faire partie et je veux participer à la justice ». Adrien s’est donc constitué partie civile, au même titre que sa compagne d’ailleurs, mais il n’ira pas témoigner devant la cour, malgré des souffrances toujours vivaces. Le trentenaire se contentera de suivre les audiences via une webradio spécialement créée pour l’occasion. « Nous avons une assistance juridique, et tous nos déplacements seraient pris en charge. Ça m’embêterait beaucoup de coûter à la société, pour, au final, peut-être pas grand-chose. Je fais partie des deux associations de victimes majeures [13-11-15 et Life for Paris – NDLR] qui seront présentes, et qui nous représenteront. Donc je pense que cela est suffisant ».

© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Je voulais faire partie de toute cette justice, ne serait-ce que pour le symbole de se dire : « peu importe ce que vous faites, terroristes au nom de qui ou de quoi, à un moment donné, la justice triomphera » »

« Pour moi, Abdeslam a perdu toute humanité »

Dans quel état d’esprit est-il au début du procès ? « Très sincèrement, je n’en attends pas grand-chose. Je ne m’attends pas à ce que le principal mis en cause [Salah Abdeslam – NDLR] parle. J’ai très vite fait le deuil de ce qu’il pourrait nous dire, même si, bien évidemment, il aurait énormément de choses à dire, et que cela ferait énormément de bien à tout le monde. Je serai peut-être agréablement surpris, mais pour moi, il ne le fera pas, parce qu’il est stupide. Il n’a pas réfléchi à ce qu’il a fait. Il n’avait plus de vie et il s’est accroché à quelque chose qui lui donnait une pseudo-importance », explique le jeune homme. Les premières déclarations du seul rescapé des commandos (1) ne l’ont d’ailleurs pas surpris : « Je m’attendais à ce qu’il dise ce genre de choses. Ma réaction aurait été de lui demander ce qu’il faisait sur le banc des accusés s’il était un combattant, car tous ses collègues sont morts. Lui, il a fui ce en quoi il croyait et ce pourquoi il s’est battu. Ma réaction, c’est du dédain. À mon avis, il va camper sur ce genre de position. Je préférerais d’ailleurs qu’il se taise, plutôt qu’il ait ce type de déclarations ». Son ressenti vis-à-vis du principal accusé est tranché : « Pour moi, Abdeslam a perdu toute humanité. Pour moi, il n’est rien. Il coûte de l’argent pour qu’on le garde en prison. La seule satisfaction que j’ai, c’est de me dire qu’au moins il est enfermé, et qu’il ne fera de mal à personne. Je sais que je n’excuserai pas ». Concernant les 19 présumés complices, dont 13 comparaissent à l’audience (2), Adrien est, en revanche, plus nuancé : « Pour les autres, ce sont des gens qui n’ont aucun intérêt, ils ne sont bons qu’à faire du mal. Je suis beaucoup plus sensible aux victimes qui ont beaucoup plus à apporter et qui seront plus constructifs. Mais je ne veux pas non plus les juger avant qu’ils ne le soient, parce que la présomption d’innocence existe en France. Les autres, je ne les connais pas, ni leur degré d’implication ».

« Je ne m’attends pas à ce que le principal mis en cause [Salah Abdeslam – NDLR] parle. J’ai très vite fait le deuil de ce qu’il pourrait nous dire, même si, bien évidemment, il aurait énormément de choses à dire, et que cela ferait énormément de bien à tout le monde »

« J’attends des peines très lourdes »

La fin du procès, prévue en mai 2022, marquera-t-elle la fin du cauchemar d’Adrien ? « Honnêtement, je ne pense pas, avoue sans peine le jeune homme. Ma psychologue que j’ai rencontrée à la cellule de crise a désamorcé un peu ça, en me disant tout de suite qu’il fallait que j’accepte qu’il y ait plein de questions auxquelles je n’aurai jamais les réponses. Je ne pense pas toutefois que cela puisse être le point final pour tout. Ce n’est pas possible parce que ça n’enlèvera jamais les images, ni les souvenirs. Moi, mes séquelles sont psychologiques. Mais pour d’autres victimes, elles sont aussi physiques. Ça ne les effacera pas ». C’est d’ailleurs à ces dernières que ce trentenaire, comme sa compagne, espère que le procès servira.  « Les gens qui ont perdu un proche dans ces attentats en attendent beaucoup, et je les comprends. J’espère pour eux qu’ils obtiendront ce qu’ils recherchent ». Lui n’attend donc rien de particulier, si ce n’est des sanctions à la hauteur des préjudices subis : « J’attends des peines très lourdes. Malheureusement, je sais qu’en France, la vraie perpétuité n’existe pas. Je ne pense pas qu’une personne comme Abdeslam puisse se réinsérer dans la société. Même s’il a passé 30 ou 25 ans en prison. J’aimerais qu’il passe tout le reste de sa vie derrière les barreaux, et qu’il ne ressorte jamais ». Quant aux co-accusés, il affiche la même sévérité : « Ils ont participé, en connaissance ou non, de l’acte terroriste en tant que complices, pas directs. Donc je pense que ce serait bien d’en faire aussi des exemples ».

© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo.

« Je ne pense pas qu’une personne comme Abdeslam puisse se réinsérer dans la société. Même s’il a passé 30 ou 25 ans en prison. J’aimerais qu’il passe tout le reste de sa vie derrière les barreaux »

Battage médiatique

En attendant la sentence, Adrien doit affronter un battage médiatique très intense. Ce qui le replonge dans des sentiments délicats : « Je n’ai pas envie qu’on oublie les victimes et qu’on érige au rang de pseudo-héros les accusés qui en fait, ne devraient pas être mis en avant. Ce n’est pas le procès du terrorisme que l’on fait aujourd’hui, c’est le procès du 13 Novembre. Il ne faut pas encenser ces gens-là. Si on leur donne une pseudo-gloire, ça va ouvrir la porte à d’autres qui hésitaient ». Aux journalistes présents pour couvrir l’événement, il adresse en guise de conclusion un message de sobriété : « Il y a 144 médias de différents pays qui sont sur le coup. J’espère qu’ils vont prendre la mesure de ce que c’est. Oui, c’est un procès historique mais justement, il faut le faire bien et ne pas être dans le sensationnel ».

1) Lors du premier jour du procès, le seul survivant du commando des attentats de Paris Salah Abdeslam s’est notamment revendiqué « combattant de l’État islamique » avant de se plaindre d’« être traité comme un chien ».

2) Sur les 20 accusés, seuls 14 sont physiquement présents dans le box des accusés. Les 6 autres, absents, seront jugés par défaut car présumés morts ou encore en fuite.

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