mardi 19 octobre 2021
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Yves Bigot : « L’entrée de Monaco est un événement rare dans la vie de TV5MONDE »

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Yves Bigot, directeur général de TV5MONDE, explique à Monaco Hebdo ce que représente l’arrivée prochaine de la chaîne publique monégasque, Monte-Carlo Riviera, au sein de ses programmes. Cela faisait 35 ans qu’un tel événement ne s’était pas produit. Explications.

À quand remontent les premiers contacts avec Monaco et le gouvernement monégasque ?

Les premiers contacts avec le gouvernement monégasque remontent à 2016. Nous diffusons le magazine Monte-Carlo Riviera, qui est produit par Cyril Viguier, depuis 2016 ou 2017.

Quel est le cahier des charges pour être diffusé sur TV5MONDE ?

L’adhésion de Monaco à TV5MONDE permet à la principauté de rejoindre les cinq États qui nous gouvernent et qui nous financent. Ces pays sont la France, la confédération Suisse, le Canada, le Québec, et la fédération Wallonie-Bruxelles, c’est-à-dire la moitié francophone de la Belgique. Monaco paiera une contribution et deviendra l’un des bailleurs de fonds de TV5MONDE. La principauté fera alors partie du tour de table de TV5MONDE et participera à sa gouvernance. Monaco obtiendra la diffusion de programmes monégasques sur l’antenne de TV5MONDE, comme c’est le cas pour les programmes français, belges, suisses et canadiens.

Comment vous assurer qu’une rédaction est parfaitement indépendante ?

Le statut public de la chaîne de télévision qui emploie les journalistes permet d’assurer une indépendance, comme c’est le cas pour France Télévisions, pour Radio Canada, pour la RTBF en Belgique ou la RTS en Suisse. Nous avons accompagné les dirigeants monégasques, et le ministre d’État, pour leur montrer ce que sont les statuts des chaînes publiques pour les cinq États qui financent déjà TV5MONDE. Les chaînes diffusées par TV5MONDE doivent pouvoir garantir une indépendance éditoriale vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques. Pour faire partie de TV5MONDE, il faut donc être une chaîne publique.

« Nous sommes un service public, donc le résultat net est de l’ordre 28 000 euros pour 2021. Nous sommes là pour dépenser l’argent qu’on nous donne. Nous ne redistribuons pas de dividendes »

Des sanctions sont prévues en cas de NON-RESPECT de votre cahier des charges ?

Je ne crois pas qu’il y ait des sanctions prévues. Je pense que personne n’a pu imaginer que des manquements puissent se produire. TV5MONDE est née le 1er janvier 1984 avec la France, la Suisse, la fédération Wallonie-Bruxelles, qui à l’époque s’appelait la communauté française de Belgique. En 1986, le Canada et le Québec ont rejoint TV5MONDE. Donc l’entrée de Monaco est un événement rare dans la vie de TV5MONDE. Cela fait 35 ans qu’un nouvel État n’est pas entré dans la gouvernance de notre chaîne.

Comment voyez-vous l’arrivée de Monaco au sein de TV5MONDE ?

Nous sommes absolument ravis de voir Monaco rejoindre TV5MONDE. Ne nous cachons pas, tout ce qui peut contribuer à notre financement est évidemment bienvenu. Nous sommes la chaîne de télévision de la francophonie. Nous connaissons l’implication de la principauté, et du prince personnellement, dans la francophonie. Les valeurs de TV5MONDE sont aussi celles du développement durable, de l’environnement et de la culture. Autant de sujets qui sont en phase avec les objectifs de Monaco et du prince.

Être diffusé par TV5MONDE, ça coûte combien chaque année ?

Une contribution doit être versée chaque année à TV5MONDE. Cette contribution est calculée par un système de neuvième. Chaque État présent au sein de TV5MONDE ne contribue donc pas à la même hauteur à son financement. Jusqu’à présent, c’est la France qui versait les deux tiers du financement de TV5MONDE. Au vu de la taille de Monaco, la principauté contribuera à hauteur d’un demi-neuvième.

À partir de quand pourrez-vous diffuser les programmes de Monte-Carlo Riviera ?

Dès que Monte-Carlo Riviera nous fournira ses programmes, nous serons en capacité de les diffuser. Nous diffusons déjà l’émission Monte-Carlo Riviera, qui est présentée par Cyril Viguier.

Être diffusé par TV5MONDE, ça donne accès à quoi ?

Être diffusé par TV5MONDE donne accès à 403 millions de foyers dans le monde, y compris en Chine et en Corée du Nord, pour une audience de plus de 60 millions de téléspectateurs. Le rayonnement qui est apporté rentabilise très largement le ticket d’entrée.

Monte-Carlo Riviera sera donc diffusé à la fois sur TV5MONDE et sur TV5MONDEplus ?

Les programmes fournis par Monaco seront diffusés sur les huit chaînes généralistes de TV5MONDE qui sont présentes un peu partout dans le monde, éventuellement sur nos chaînes thématiques, car nous avons une chaîne thématique consacrée à l’art de vivre. Nous avons aussi une chaîne enfant. Enfin, les programmes de la principauté seront aussi proposés sur la plateforme numérique TV5MONDEplus. Il s’agit d’une plateforme numérique, de type Netflix, Disney+ ou Apple TV+, mais entièrement gratuite. Les programmes proposés sur TV5MONDEplus sont disponibles de façon pérenne, puisqu’ils restent disponibles pendant des années. Ce sont deux offres complémentaires, puisque les publics de TV5MONDE et de TV5MONDEplus sont assez différents.

Il sera possible de mesurer avec précision l’audience de Monte-Carlo Riviera, pays par pays ?

Il sera possible de calculer l’audience de Monte-Carlo Riviera dans un certain nombre de pays. TV5MONDE est diffusée dans 214 pays et territoires, et dans les 197 pays qui sont reconnus par l’ONU. Mais il y a beaucoup de pays dans lesquels nous n’avons pas d’étude d’audience aussi fine.

© Photo Ch. Lartige/CL2P/TV5

« Notre bassin d’audience principal se situe en Afrique francophone. Le pays au monde où on est le plus regardé, c’est la République démocratique du Congo (RDC), avec plus de 20 millions de téléspectateurs. Le deuxième pays où nous faisons nos meilleures audiences, c’est la Côte d’Ivoire, et le troisième c’est le Mali »

Quelle est la situation économique de TV5MONDE ?

Notre budget de fonctionnement global, en le consolidant avec nos filiales aux États-Unis et en Argentine, est de 114 millions d’euros. C’est un budget qui ne comprend pas les programmes que l’on diffuse. Car les programmes de France Télévisions ou de Radio Canada ne nous appartiennent pas, donc ils ne sont pas comptabilisés budgétairement. Nous sommes un service public, donc le résultat net est de l’ordre 28 000 euros pour 2021. Nous sommes là pour dépenser l’argent qu’on nous donne. Nous ne redistribuons pas de dividendes.

Quelles sont vos sources de financement ?

Les financements de TV5MONDE reposent sur les subventions versées chaque année par les cinq États bailleurs. Nous avons une part de notre budget, qui est d’environ 10 %, et qui est de l’auto-financement. Il s’agit d’un chiffre d’affaires publicitaire sur les territoires où on a le droit de faire de la publicité. Par exemple, aux États-Unis, en Asie et dans un certain nombre de pays européens, notamment aux Pays-Bas, il n’y a pas de publicité sur TV5MONDE, parce qu’il s’agit d’une chaîne payante. Le chiffre d’affaires de ces abonnements pèse presque à hauteur de 70 % de notre auto-financement.

Dans quels pays est le plus regardé TV5MONDE ?

Notre bassin d’audience principal se situe en Afrique francophone. Le pays au monde où on est le plus regardé, c’est la République démocratique du Congo (RDC), avec plus de 20 millions de téléspectateurs. Le deuxième pays où nous faisons nos meilleures audiences, c’est la Côte d’Ivoire, et le troisième c’est le Mali. Dans le Top 10 des pays où TV5MONDE est le plus regardé, il y a le Maroc, la Roumanie, et l’Inde. En Inde, il n’y a quasiment pas de francophonie, mais les téléspectateurs indiens nous regardent grâce au sous-titrage en anglais.

À l’heure de la fragmentation des audiences et d’Internet, les chaînes de télévision souffrent ?

Nos audiences continuent d’être en progression. Comme nous sommes diffusés sur l’ensemble de la planète, nos audiences continuent de progresser, car tout le monde n’est pas à la même heure du développement d’Internet par rapport à la France et à la principauté. En Asie, ils sont en avance sur la France et Monaco, puisque tout le monde diffuse des programmes en 4K, voire même en 8K. Alors que chez nous, tout le monde n’est pas encore passé à la haute définition (HD). Et en Irak, la question ne se pose pas de la même façon. D’ailleurs, l’Irak est un très gros consommateur de la plateforme TV5MONDEplus. Parce qu’en Irak, l’offre est bien moins importante que chez nous.

La télévision traditionnelle a encore un avenir, malgré Internet ?

Oui, la télévision traditionnelle a encore un avenir. D’autant plus que les plateformes comme Amazon Prime Video, Apple TV+ ou Netflix, vont devenir généralistes, comme le sont les chaînes de télévision généralistes. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer qu’Amazon a acheté les droits de la Ligue 1 (L1) de football. À terme, ces plateformes vont faire du sport et de l’information en direct.

« L’Irak est un très gros consommateur de la plateforme TV5MONDEplus. Parce qu’en Irak, l’offre est bien moins importante que chez nous »

Mais depuis des années, cette révolution numérique pèse sur les chaînes de télévision traditionnelles ?

Nous sommes conscients de cette révolution numérique qui touche tous les publics, et en particulier les publics de moins de 40 ans. Depuis longtemps, nous avons des offres numériques, notamment pour l’apprentissage et l’enseignement du français, ou des offres spécifiques d’information à destination de l’Afrique. Mais pour faire face à ce phénomène, nous avons lancé, il y a un an, en septembre 2020, TV5MONDEplus, qui est une plateforme francophone mondiale et gratuite. On a toujours constaté que dans le domaine des médias, et même au-delà, dans le domaine de la culture en général, tout se cumule et rien ne se retranche. Car la multiplication des offres crée davantage d’intérêt pour le contenu. D’ailleurs, l’apparition de la radio n’a pas tué les orchestres, la télévision n’a pas tué la radio et Internet ne tuera pas la télévision.

Comment faire pour continuer à séduire les plus jeunes, qui consomment des écrans sur les réseaux sociaux et sur YouTube notamment ?

C’est une question très délicate. Très souvent, sur YouTube ou sur les réseaux sociaux, les jeunes consomment des produits qui ont été fabriqués, ou initiés, par des chaînes de télévision à l’origine, mais dont elles sont dépossédées. Mais pour toucher les plus jeunes, ce n’est pas tant une question de fond qu’une question de forme. Souvent, c’est une question de langage et de postures qui sont difficiles à assumer quand on est une chaîne publique, parce qu’il y a des formes de langage et de postures sociales qui ne sont pas acceptables. De plus, nous sommes surveillés par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), mais aussi par la presse, sans oublier le gouvernement et les politiques. Or, des députés et des sénateurs n’ont pas forcément le même mode de vie que des filles et des garçons de 15 ans avec des casquettes à l’envers. La vraie difficulté est là.

Dans le domaine de l’information, comment parvenir à intéresser les plus jeunes ?

Apporter de l’information vérifiée et fiable aux plus jeunes est quelque chose de très compliqué. Or, pendant ce temps, les plus jeunes sont en permanence exposés à toutes les “fake news” [« fausses informations » – NDLR] de la planète. Ils ne font souvent pas la différence entre Le Figaro et Le Gorafi. Bien sûr, il faut qu’il existe un contrôle sur les médias, car on ne peut pas faire n’importe quoi. Mais il faudrait que dans les organes de contrôle, on installe des gens plus jeunes. Parce que se couper de toute la génération qui a aujourd’hui moins de 40 ans, sera un problème démocratique majeur. Et ce n’est pas un problème uniquement français. C’est un problème planétaire.

Mais de plus en plus de médias ont créé des cellules de vérification pour traquer les “fake news” ?

C’est une bonne chose, mais ça ne suffit pas. Il faudrait plus que ça. Car les moins de 30 ans qui ne s’informent que sur les réseaux sociaux, ne viennent pas voir les vérifications faites par ces cellules de journalistes spécialisés. Du coup, ils sont en dessous des radars. Donc il faut que l’on ait les moyens d’aller toucher ce public qui est uniquement exposé aux “fake news”. Sans parler des influences russes, chinoises, islamistes, ou autres. Et eux mettent beaucoup d’argent pour propager les “fake news”.

Les États ont aussi un rôle à jouer ?

Le soutien à la presse est aussi très important. Car il faut que les médias aient les moyens économiques d’avoir suffisamment de journalistes pour enquêter, pour voyager… Et éviter de proposer uniquement des micro-trottoirs, ou de s’appuyer sur les réseaux sociaux pour nous informer. Il y a là un problème de société, et un problème démocratique, énorme. Les gouvernements ne sont pas encore suffisamment conscients que c’est à eux de donner les moyens de proposer une alternative à cette situation.

Pour lire notre article sur le lancement de la chaîne Monte-Carlo Riviera, cliquez ici

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Monaco Hebdo