mardi 28 septembre 2021
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La coopération frappée par la crise

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Jérôme Froissart au Burkina Faso
Jérôme Froissart : « L'aide publique au développement représente seulement 12 millions d'euros sur un budget de l'Etat de plus de 800 millions. » © Photo Sébastien darasse

Fixée comme priorité nationale en 2008, avec la volonté gouvernementale de combler le retard pris en aide publique au développement, la coopération monégasque est frappée de plein fouet par les restrictions budgétaires. Au moment même où la famine sévit en Somalie et en Ethiopie. Juste avant de partir sur le terrain — en mission au Burundi —, Jérôme Froissart, directeur de la « coopé », revient sur les missions de cette administration qui — c’est assez rare pour être noté — fédère acteurs publics et privés. Interview relue.

Monaco Hebdo?: La situation en Somalie et Ethiopie est particulièrement inquiétante. D’après les dernières estimations du Programme alimentaire mondial (PAM), près de 11,5 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence dans la Corne de l’Afrique, mais également au Kenya et en Ouganda. La Principauté a-t-elle débloqué une aide d’urgence??
Jérôme Froissart?: Dans le cadre de la coopération internationale, on travaille surtout sur les thématiques de développement, qui constituent le cœur de notre métier. Avec des projets à long terme, sur 3 ou 6 ans qui peuvent être reconduits, avec un nombre limité de pays.
En parallèle, on réagit aussi dans l’urgence en fonction de la gravité de la crise. L’Ethiopie est un bon exemple. Face à la pire sécheresse que la Corne de l’Afrique (Ethiopie, Somalie et Djibouti) ait connue ces 60 dernières années, le gouvernement a décidé d’allouer 20?000 euros en faveur du Programme alimentaire mondial pour apporter des compléments nutritionnels à plus de 56?500 enfants de moins de cinq ans en Ethiopie. Ce n’est pas un cas unique. L’aide peut se faire à travers une organisation internationale avec qui nous travaillons (OMS, PAM, HCR) ou une des ONG monégasques sur le terrain. Par exemple cette année, nous avons aidé les réfugiés tunisiens à Lampedusa via l’Ordre de Malte. L’an passé, nous avons appuyé une quinzaine d’ONG monégasques qui se sont fédérées en collectif pour aider la reconstruction en Haïti pour récolter 1 million d’euros.

M.H.?: A quoi ont servi ces fonds à Haïti??
J.F.?: Après une mission d’identification, notre choix s’est porté sur la construction d’un complexe scolaire qui devrait être livré avant la fin de l’année. Les enfants pourront intégrer l’école à la rentrée scolaire 2012. Les ONG représentent un acteur important. Jamais nous n’aurions pu débloquer une aide d’un million d’euros au pied levé pour bâtir une école pour 400 enfants?!

M.H.?: Allez-vous débloquer une aide supplémentaire pour la corne de l’Afrique compte tenu de la gravité de la situation??
J.F.?: Nous aurions aimé faire plus. Souvent, pour des crises humanitaires de grande ampleur, des crédits exceptionnels sont alloués. Cependant, en raison de la situation budgétaire difficile, cela n’a pas été possible cette fois-ci. C’est pourquoi nous allons travailler avec l’Education nationale monégasque afin de mettre en place, avant la fin de l’année, un outil de sensibilisation auprès des scolaires. Il s’agit d’initier les enfants à l’application freerice (http://fr.freerice.com — Jouez et nourrissez ceux qui ont faim), qui permet de récolter des fonds pour le PAM. C’est un peu la No Finish line du riz…

M.H.?: Les ONG ne vous ont pas contacté pour un appel de fonds??
J.F.?: Il n’y a qu’une seule ONG monégasque dans la région, Interactions & Solidarity, qui travaille sur l’éducation et la santé au Kenya. Nous sommes en situation de veille avec elle. S’il y a un mouvement de population dans la région, nous serons prêts à répondre à cette urgence. Sinon, seule la Croix-Rouge monégasque, qui a versé 30?000 d’euros sur ses fonds propres, est à même d’agir dans l’urgence.

M.H.?: Seriez-vous prêt à fédérer les énergies pour qu’une collecte comparable à ce qui s’était passé après le tremblement de terre à Haïti se mette en place?? Aujourd’hui, cette région de l’Afrique souffre d’une totale indifférence internationale.
J.F.?: Notre volonté est d’aller plus loin. C’est pourquoi nous passons par l’Education nationale. Mais le problème est que les ONG monégasques ont du mal à lever des fonds supplémentaires. La réalité économique affecte les associations de solidarité internationale. En clair, la volonté y est mais les donateurs ne suivent pas.

M.H.?: Comment expliquez-vous que la situation actuelle ne génère pas une mobilisation plus importante??
J.F.?: Il y a deux choses. D’une part, les images sont sans doute moins spectaculaires qu’un tremblement de terre à Haïti. Et il y a sans doute également un fatalisme par rapport à ce qui se passe en Ethiopie doublé d’un marasme économique international. Mais d’autre part, entre terrorisme, renversement de gouvernement et transition, beaucoup d’ONG ont du mal à se rendre sur le terrain en Somalie. Beaucoup travaillent de Nairobi sans pouvoir aller en Somalie. Les ONG internationales estiment d’ailleurs la perte des fonds envoyés à environ 25 %. La Somalie est un No man’s land…

M.H.?: Vous parlez de la situation budgétaire difficile. On vous a même demandé de rendre des crédits dans le cadre du budget rectificatif??
J.F.?: C’est exact. Nous sommes affectés par les restrictions budgétaires actuelles. Nous avons été obligés, dans le cadre du budget rectificatif, de restituer une partie de nos crédits. En revanche, nous n’avons pas annulé de projets. On nous a demandé de décaler à 2012 des projets qui devaient être lancés cette année en Afrique du Sud et en Tunisie. Ce sont des arbitrages difficiles car l’arrêt de projets pourrait avoir des conséquences graves. Par exemple, je pars au Burundi pour suivre nos projets de coopération. L’une de nos actions là-bas bénéficie à des femmes enceintes sous antirétroviraux (ARV). On ne peut pas stopper le financement de leur traitement contre le VIH du jour au lendemain sans risque sérieux pour elles et leurs enfants?! Il ne faut pas oublier que derrière les 150 projets de la coopération il y a 750?000 bénéficiaires.

M.H.?: Est-ce que ces restrictions budgétaires impliquent que le gouvernement ne compte plus augmenter de 25 % l’aide publique au développement comme il s’y était engagé??
J.F.?: En 2008, un plan stratégique 2008-2010 a été défini, misant sur une augmentation de 25 % par an. Le but étant d’atteindre 0,7 % du RNB en 2015, soit les objectifs onusiens du millénaire. Aujourd’hui nous en sommes à 0,3 %. Ce qui nous place dans les 15 premiers Etats de l’OCDE. Seulement 5 pays (essentiellement les Etats nordiques) ont atteint les 0,7 %. Je reviens d’ailleurs du Danemark qui souhaite repasser de 0,8 à 1 %. Malgré leurs difficultés économiques, les Etats européens maintiennent leurs objectifs et même augmentent leur aide publique au développement. Nous espérons toujours pouvoir rejoindre ce groupe de tête.

M.H.?: L’objectif des 0,7 % est donc maintenu pour 2015??
J.F.?: Aujourd’hui, notre plan stratégique 2011-2013 n’est pas remis en cause. Cet objectif est d’ailleurs tout relatif?: l’aide publique au développement représente seulement 12 millions d’euros sur un budget de l’Etat de plus de 800 millions. Par contre, cette politique de coopération a un impact fort en terme de souveraineté de l’Etat.

M.H.?: Comment vérifiez-vous l’efficacité de l’aide au développement??
J.F.?: Nous nous attachons à étudier la pertinence de tous nos projets. Il est hors de question de saupoudrer l’argent public. Nos équipes vont régulièrement sur le terrain. Tous les dossiers sont instruits a priori et nous faisons régulièrement appel à des experts pour effectuer des audits externes (financiers, résultats, impacts). Y compris s’agissant de nos projets pilotes, véritable plus-value de l’aide au développement monégasque.

M.H.?: Un exemple??
J.F.?: Nous sommes à l’origine de la construction et de l’équipement du premier centre de recherche et de lutte contre la drépanocytose d’Afrique, à Bamako. La drépanocytose, première maladie génétique au monde, à savoir une malformation des globules rouges, touche essentiellement le continent africain. Avec des conséquences graves?: un enfant sur deux qui n’est pas dépisté avant l’âge de 5 ans décède. Alors que s’il est dépisté tôt et est soigné, il peut vivre quasiment normalement. Nous avons été sensibilisés à ce problème sanitaire très méconnu lors de nos visites sur le terrain. A Bamako, notre premier centre a soigné 1?800 personnes, dont la moitié sont des enfants, pour sa première année de fonctionnement. Du coup, on a ouvert un centre similaire à Niamey et on vient de poser la première pierre de celui de Madagascar. En février, on réunira tous nos partenaires africains et européens sur la drépanocytose (ministères de la santé, associations de malades, chercheurs, etc) autour d’un atelier de travail sur deux jours pour créer une synergie. Ils vont mettre en réseau leurs travaux pour pouvoir avancer dans la recherche sur cette maladie. C’est un de nos projets phares.

M.H.?: Une autre thématique a été développée par la coopération monégaque?: la microfinance. Est-ce que ça marche??
J.F.?: Ça marche très bien. C’est le volet micro-entreprise de notre politique de coopération sur le continent africain. Nous appuyons le développement rural, l’activité économique génératrice de revenus et la microfinance. Nous travaillons avec des Institutions de Micro Finance (IMF), ces fameuses banques du pauvre créées par Mohammad Yunus. Nous les appuyons dans la formation, l’accès aux fonds propres, etc… Par exemple, au Niger, l’idée est de faciliter l’accès au microcrédit des membres des associations de drépanocitaires. Pour ces femmes qui ont des enfants malades, il est capital d’avoir des fonds pour créer une activité commerciale ou artisanale. Aujourd’hui, certaines banques à Monaco sont intéressées par nos projets. Nous avons ainsi signé un accord cadre tripartite avec le CFM Monaco et la Fondation Grameen Crédit Agricole de Mohammad Yunus L’objectif est que le secteur privé nous amène son expertise et nous voit comme un outil de développement économique.

M.H.?: Les changements de régime dans les pays arabes, ça a changé la donne??
J.F.?: Les interlocuteurs changent mais on s’adapte. Nous avons certes un dialogue politique mais nous travaillons surtout avec des partenaires de terrain. En cas de situation compliquée, comme en Somalie et en Ethiopie, on travaille avec des organisations internationales. Par exemple, pour le projet au Zimbabwe que nous souhaitons lancer prochainement, on travaillera avec le PAM. Pour promouvoir le secteur privé via des actions de coopération, on travaille également à un projet avec la Banque mondiale.

M.H.?: Les plans d’ajustement structurels des institutions financières internationales telles la Banque mondiale et le FMI ont pourtant contribué à la paupérisation des populations en exigeant des Etats des restrictions drastiques des dépenses publiques…
J.F.?: La Banque mondiale s’est bien remise en cause. Notre projet de partenariat avec la BM s’appuierait sur le lien entre l’appui au secteur privé et la petite entreprise. Pas sur les ajustements structurels. On travaillerait par exemple sur la transparence de l’aide publique au développement. Le problème aujourd’hui est que les Etats bénéficiaires ne maîtrisent pas les flux d’aides émanant de différents donateurs. Il s’agit d’éviter la dispersion de l’aide et de mettre en place une plateforme de concertation pour la centraliser. Cette gestion de l’aide, c’est une plus-value que nous pourrions apporter avec des projets peu onéreux.

M.H.?: Vous êtes confronté au phénomène de corruption??
J.F.?: Nous travaillons en direct et nous n’avons rien à vendre. Donc jusqu’à présent, nous n’avons jamais été confrontés à des demandes de bakchich. De plus, on livre nos constructions clés en main.

M.H.?: La taxe Tobin sur les transactions internationales est relancée aujourd’hui, y compris dans l’optique d’une nouvelle aide au développement. Vous y croyez??
J.F.?: Qu’elle soit sous la forme d’une taxe Tobin ou pas, je pense que dans les années à venir, une telle taxe peut devenir une réalité. Les privés sont aujourd’hui plus riches que les Etats. A notre niveau, nous ne mettrons pas en place une taxe Tobin à Monaco (sourire). En revanche, ce que nous souhaitons, c’est attirer des gens fortunés qui créeraient leur fondation philanthropique à Monaco. Ces fondations ne seraient pas là pour récolter les fonds, en concurrence avec les ONG, mais pour soutenir des projets de développement. On serait vraiment dans la logique d’un partenariat finance et éthique. Il faut désormais créer un cadre légal favorable à ces fondations.

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