vendredi 3 décembre 2021
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Christophe Pierre : « Mettre un petit drapeau de Monaco dans l’exploration spatiale ne fera jamais de mal »

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Entre le projet de lancement de nouveaux satellites, des missions d’observation depuis l’espace pour lutter contre les pollutions, et la participation future aux programmes d’exploration spatiale, le nouveau bureau des affaires spatiales de Monaco, qui a vu le jour le 2 août 2021, va fuser. Christophe Pierre, à la tête de ce bureau, et de la direction des plateformes et des ressources numériques en principauté, en parle à Monaco Hebdo.

Comment est né le projet de bureau des affaires spatiales ?

Au sein de ma direction des plateformes et des ressources numériques, nous sommes en charge de la régulation de tout ce qui est lié à la communication électronique. Et, en ce sein, il y a une division qui s’occupe de la gestion des fréquences et des positions orbitales. Depuis déjà 2008, en effet, nous travaillons dans le secteur spatial. Notre premier acteur à s’être positionné sur le secteur se nomme Space Systems International (SSI), dont le président directeur général est le docteur Ilhami Aygun [également consul honoraire de Turquie à Monaco — Lire notre article Tourisme spatial : bientôt un voyageur monégasque, publié dans Monaco Hebdo n° 1094 — NDLR]. Il a obtenu la licence d’exploiter nos fréquences dans l’espace, à 52° Est. Ce qui, pour schématiser, se situe à peu près entre Madagascar et l’Afrique.

Pourquoi cette entreprise a-t-elle choisi de s’installer à Monaco ?

L’exploitation de l’espace dans l’orbite géostationnaire n’est dévolue qu’aux pays. Seuls les États peuvent postuler pour exploiter une position orbitale. En 2005, un précurseur avait eu l’idée de faire une demande à l’union internationale des télécoms, qui régie l’ensemble de cet arc géostationnaire, pour appliquer trois positions orbitales : 52° Est, 2°Ouest, 2°Est, et 16° Ouest. Nous avons donc fait un appel à candidatures, pour savoir qui voudrait exploiter ces positions orbitales. Et la licence a été octroyée à SSI en 2010.

Et ensuite ?

Notre premier satellite de télécommunications a été lancé le 27 avril 2015 [lors de la mission Turkmenalem52E/MonacoSAT par Space X — NDLR] depuis le cap Canaveral, et mis en exploitation en juillet 2015. Le docteur Aygun commercialise donc cette bande passante sur le bassin méditerranéen, principalement, puis la plaque arabique, jusqu’à l’Inde, et l’oreille du Japon. Le demi-globe en quelque sorte. En d’autres termes, ses antennes envoient de la puissance pour communiquer dans les zones plus reculées dans le monde. Notre première accroche, vis-à-vis du spatial, a donc été de travailler avec un opérateur satellite. C’est notre coeur de métier, pour toute la partie opérateur télécom, sachant que nous gérons également la partie terrestre avec la concession de Monaco Télécom. C’est un secteur dans lequel on se sent à l’aise, même si c’est un lourd sujet.

Christophe Pierre © Photo Michael Alesi / Direction de la Communication

« On ne va pas créer des fusées à Monaco, mais on peut développer un certain nombre de secteurs, et se faire reconnaître ensemble auprès de grands acteurs »

Quelles sont vos autres spécialisations ?

Début 2019, l’entreprise Orbital Solutions Monaco (OSM) nous a rejoints. Leurs nano-satellites se consacrent aux orbites basses, et gravitent donc à 800 kilomètres de la Terre. Pour ordre d’idée, notre MonacoSAT 1 géostationnaire évolue à 36 000 kilomètres de distance. Cette deuxième opération est donc différente, car elle appartient à une constellation de satellites, plus référencés sur la partie observation de la Terre, alors que SSI se consacre plutôt à la communication pour les territoires reculés qui n’ont ni la fibre, ni l’ADSL. OSM sonde, quant à elle, la Terre grâce à ses capteurs. Elle fait de l’imagerie pure pour observer l’évolution des végétaux, les niveaux de CO2 et de méthane, par exemple. Des choses importantes, pour bien comprendre comment évolue le climat ou les pollutions.

Qu’en est-il de l’exploration spatiale ?

Fin 2020, nous avons accueilli notre troisième prestataire, le groupe Venturi, qui a transformé sa technologie du développement des véhicules électriques pour la mettre à profit de la découverte spatiale. Venturi fabrique, par exemple, des Rover qui rouleront sur la lune, Mars ou des astéroïdes. Leur travail repose sur l’expertise des panneaux solaires et des batteries, mais aussi des pneumatiques qui représentent un gros enjeu dans l’exploration spatiale. Mais, pour participer à des programmes d’exploration, ce n’est pas si simple, pour autant.

Pourquoi ?

En s’approchant de la National Aeronautics and Space Administration (NASA), Venturi s’est retrouvé bloqué. C’est une entreprise monégasque, et la NASA consulte des entreprises américaines en priorité. Il a donc fallu créer une succursale aux États-Unis. Mais il y a également besoin d’un porte-parole gouvernemental, pour créer des ponts et des liens au-delà de nos frontières. C’est donc ce qui explique la genèse du BAS, qui existe officiellement depuis le 2 août 2021, date de signature par le prince Albert II de l’ordonnance n° 8809. Le BAS a d’ailleurs été créé dans le cadre du programme Extended Monaco, conduit par la délégation interministérielle chargée de la transition numérique.

Les entreprises de Monaco ont vraiment besoin du gouvernement pour collaborer avec la NASA ?

Seuls, nous sommes un peu mis à l’écart. Ensemble, nous sommes forcément plus forts, d’autant qu’un certain nombre d’acteurs ont une expertise et investissent dans l’aérospatiale. Pas dans tout, évidemment. On ne va pas créer des fusées à Monaco. Mais on peut développer un certain nombre de secteurs, et se faire reconnaître ensemble auprès de grands acteurs, comme Thales Alenia Space, qui est situé à Cannes.

Votre bureau a donc une dimension à la fois politique et internationale ?

En effet, au BAS, on retrouve des collaborateurs du département des relations extérieures, dont Isabelle Rosabrunetto, directrice générale du ministère des affaires étrangères et de la coopération. On peut, grâce à cela, s’appuyer sur le corps diplomatique de l’étranger, comme Maggy Maccario-Doyle aux États-Unis et au Canada, très friande de ces sujets. Ou encore Carole Lanteri, ambassadeur à Genève, car l’union internationale des Télécom s’y trouve. On peut aussi citer Isabelle Berro-Amadeï, auprès de l’Union européenne (UE), qui portera le sujet auprès de l’ESA, l’agence spatiale européenne. Et Frédéric Labarrère, ambassadeur de Monaco en Allemagne, car il a l’expérience, peu commune, d’avoir été le président de l’opérateur satellite Eutelsat-IGO.

Quels sont les atouts de Monaco dans l’aérospatiale ?

Ce qui est bien, à Monaco, c’est que nous sommes agiles. Le fait d’être petit permet d’être efficace, et de prendre des décisions rapidement. A contrario, on me dit souvent que l’ESA est un super outil, mais qui a du mal à avancer, car c’est gros. Ici, tout le monde se connaît et les sociétés peuvent discuter directement avec nos collaborateurs pour avancer sur des sujets. Positivement ou pas, mais on avance vite ensemble, et c’est une des forces de Monaco. On est riche de compétences sur le territoire, et le département des finances y croit aussi car c’est une matière à très haute valeur ajoutée qui permet de diversifier notre économie. Et une matière viable, sur le court-terme, pour la partie satellite et observation. Pour ce qui est de l’exploration spatiale, nous voulons nous donner la chance de participer à l’aventure. Mettre un petit drapeau de Monaco dans l’exploration spatiale ne fera jamais de mal.

Qui sont les grands acteurs actuels de la principauté ?

SSI, OSM et Venturi sont les trois acteurs bien identifiés à Monaco, aujourd’hui. D’autres pans d’activité vont faire l’objet de motivation. Par exemple, un programme d’entraînement pour que les astronautes se maintiennent en bonne santé musculaire. C’est un module développé avec un expert, que je vais rencontrer très bientôt. Une petite pépite qui pourra peut-être grossir au sein de la principauté.

« Notre premier satellite de télécommunications a été lancé le 27 avril 2015 [lors de la mission Turkmenalem52E/MonacoSAT par Space X — NDLR] depuis le cap Canaveral, et mis en exploitation en juillet 2015. » Christophe Pierre. Directeur du bureau des affaires spatiales de Monaco. © Photo Direction de la Communication

Que veulent ces acteurs aujourd’hui ?

La création du bureau, pour commencer. Et c’est fait. Ils veulent ensuite bien cerner des sujets très précis dans les programmes d’agences internationales. Grâce à notre coordination, nous serons à même d’aller voir ensemble la NASA dans les six prochains mois, et sûrement l’ESA, pour rencontrer nos homologues et participer à leurs projets.

Quels sont ces projets en question ?

Le programme Artemis, par exemple. Il s’agit du programme spatial de la NASA pour amener un équipage sur la lune d’ici 2024. Nous avons aussi pour projet d’apporter un cadre juridique à nos futures actions. Au préalable, un acteur privé, comme un État, a besoin de sécurité juridique. Nous travaillons donc sur la ratification du traité de l’espace de l’ONU, pour que notre activité dans l’espace soit bien délimitée. Ratifier n’est pas long, en soi. Mais, derrière, il faut y faire refléter notre droit national. Quand on va opérer dans l’espace, il faudra en effet que nos acteurs soient responsables.

La concurrence est rude dans ce domaine ?

Pas tant que ça. Il n’y a pas plus de vingt agences spatiales dans le monde. L’ESA regroupe la plupart des acteurs européens, même si la France et l’Allemagne ont chacune leurs propres agences nationales par exemple.

Il y a donc de la place pour tout le monde selon vous ?

L’espace est grand, vous savez (rires) ! Mais, il y a quand même une compétition, et des enjeux économiques qui se posent. Comme la question de l’accaparement des ressources dans l’espace. Il faudra être très précautionneux, pour le bien commun.

Votre mission sera donc diplomatique, aussi ?

Le département des relations extérieures et de la coopération (DREC) est avec nous. Et ils sont pertinents sur ce point, leur éclairage nous sera très utile. On est petit, et on ne veut pas se fâcher avec quiconque. Nous voulons être dans la lignée de l’ensemble des partis. L’ONU définit bien un agenda commun pour les pays qui adhèrent au traité. C’est donc dans cette droite lignée que nous allons nous inscrire.

Allez-vous recruter, ou débaucher, pour mener à bien vos missions ?

Nous n’avons pas eu besoin de débaucher, car nous avons eu beaucoup de volontaires en interne, prêts à prendre du temps pour contribuer. Même au sein de ma direction, tous mes collaborateurs veulent en être. C’est un peu rafraîchissant, ça sort de la routine et du commun. Pour la direction, ce sont des membres permanents, notamment de la DREC qui géreront le bureau. Enfin, en fonction du budget qui nous sera accordé à l’issue d’un vote en 2022, nous ferons appel à des experts lorsque nous aurons besoin d’une certaine expérience spécifique.

« Nous prévoyons le lancement de deux nouveaux satellites pour 2023 et 2024 dans le cadre du programme gouvernemental Monaco SAT. Venturi veut faire partie du prochain vol vers la lune, courant 2024, avec le programme Artémis de la NASA »

Quels sont vos projets à court-terme ?

Nous nous sommes réunis à la mi-octobre 2021 pour faire un premier point. Nous sommes assez pragmatiques et réalistes, et nous voulons rester pertinents, car nous n’évoluons pas dans un grand territoire comme les États-Unis. Nous demandons donc à nos membres ce qui les intéresse pour leurs futures collaborations. OSM, par exemple, sur la partie observation, a quelques projets en cours, sur l’étude du méthane, notamment. Mais nos objets ne sont pas que spatiaux. Nous cherchons également à former les gens. Faire connaître le secteur, comme le fait OSM avec l’éducation nationale, pour évoquer la découverte des nano-satellites, par exemple. Notre secteur devient vraiment accessible. Il n’est plus uniquement réservé aux grandes entreprises.

L’objectif, c’est donc de créer ou d’accueillir de nouvelles entreprises à Monaco ?

Bien sûr. C’est le but.

Quels sont les secteurs d’avenir crédibles pour Monaco dans ce secteur ?

Tous les services qui peuvent être assurés par satellite. Du biomédical à distance, mais aussi de l’information, en faisant en sorte de réduire la fracture numérique dans certains pays reculés, notamment africains, mais pas seulement. L’enjeu est de contribuer à ce que tout homme sur la Terre ait le même accès à l’information et au savoir. C’est un sujet qui nous intéresse, et nos relations extérieures œuvrent en ce sens.

Des opportunités existent aussi dans le tourisme spatial ?

Pourquoi pas ? Ce sera sûrement un potentiel dans l’avenir. C’est un tourisme réservé à certaines personnes fortunées pour l’instant, mais il faut faire envie à nos jeunes. Le Thomas Pesquet monégasque est peut-être déjà né, et il ne reste plus qu’à le former.

Vous allez faire un effort de vulgarisation pour le grand public et les jeunes ?

L’OSM le fait déjà avec les collèges et lycées de la principauté. Leurs collaborateurs présentent, par exemple, les filières post-bac existantes, comme celle, qui est excellente, du Luxembourg. Nous voulons créer des ponts naturels avec ceux qui sont très forts dans le domaine, et faire revenir nos étudiants à Monaco une fois formés.

Quels sont vos autres projets ?

Nous prévoyons le lancement de deux nouveaux satellites pour 2023 et 2024 dans le cadre du programme gouvernemental Monaco SAT. Venturi veut faire également partie du prochain vol vers la lune, courant 2024, avec le programme Artémis de la NASA. Ce sont donc des objectifs à court et moyen terme, ce n’est pas pour dans dix ans. Nous sommes plein d’ardeur pour ne pas faire traîner les choses. Nous voulons avancer vite et bien.

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