jeudi 28 janvier 2021
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Explosions à Beyrouth « Aujourd’hui, les Libanais ont perdu espoir »

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Le mardi 4 août 2020, une double explosion dans le port de Beyrouth causait des dégâts matériels et humains considérables.

Cinq mois plus tard, la capitale libanaise peine à se relever de ce terrible drame, qui a fait plus de 200 morts et des milliers de blessés. Le docteur Léa Chalhoub, médecin à l’hôpital Saint Georges, revenait d’un séjour à Monaco lorsque la déflagration s’est produite. Elle livre à Monaco Hebdo son témoignage sur ce jour qui l’a marqué à jamais. Elle exprime aussi son désespoir face à la crise politique, sociale et économique que traverse son pays, gangréné selon elle par la corruption. Interview.

Où étiez-vous, le 4 août 2020, au moment de l’explosion ?

J’étais dans l’avion. L’explosion a eu lieu trente minutes avant l’atterrissage. Quand on est arrivé à l’aéroport, il n’y avait personne. C’était la première fois que je voyais ça.

À quel moment avez-vous appris ce qui s’était passé ?

Les gens ont commencé à nous appeler. Mon frère a appelé mon père, qui était avec ma mère et moi, pour l’avertir de l’explosion. Notre maison était détruite et mon petit frère était à l’intérieur. Mais heureusement, il allait bien. Mon père n’a pas vraiment compris l’ampleur de tout ce qui s’était passé.

Qu’avez-vous fait ensuite ?

On voulait aller à la maison pour voir ce qui s’était passé. Et durant notre trajet, on a découvert l’ampleur de l’explosion. C’était vraiment horrible. C’était une scène que je n’oublierai jamais. Des gens étaient par terre, le sang coulait, des médecins fournissaient les soins… C’était vraiment un champ de guerre. Beyrouth était par terre. Et l’hôpital dans lequel je travaillais, ce n’était plus un hôpital.

Comment se comportaient les gens ?

Les gens étaient perdus. Beaucoup de personnes ont perdu des membres de leur famille. Ils se rendaient dans tous les hôpitaux de la périphérie pour chercher leur proche. Il y avait des gens par terre qui appelaient au secours. C’était affreux.

Comment ont été prises en charge les victimes ?

Les hôpitaux, surtout à Beyrouth, étaient surchargés. C’était horrible parce que tu vois une urgence et tu essaies de la traiter. Et puis une autre urgence arrive et tu dois décider de laisser cette personne pour pouvoir t’occuper d’une autre. Beaucoup de médecins sont encore aujourd’hui bouleversés par cette décision. Car certains ont laissé des membres de leur famille pour traiter une autre personne qu’ils ne connaissaient pas.

Léa Chalhoub, médecin à l’hôpital Saint Georges © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Des personnes sont mortes en attendant dans l’hôpital. Le lendemain, je suis passée à côté d’un autre hôpital, j’ai vu les corps des victimes qui étaient dehors. C’était affreux »

Il était impossible de prendre en charge toutes les victimes ?

Non. Il y a eu beaucoup de décès sur place. Des personnes sont mortes en attendant dans l’hôpital. Le lendemain, je suis passée à côté d’un autre hôpital, j’ai vu les corps des victimes qui étaient dehors. C’était affreux.

Comment faisiez-vous le tri entre les victimes ?

C’était difficile. En fait, on regardait si le patient coopérait, s’il était conscient ou pas, s’il pouvait nous aider pour lui donner les premiers soins… Parce que les gens qui sont inconscients, ce sont les urgences, il faut les prendre en charge. Il y a beaucoup de personnes qui ont été traitées et qui nous ont ensuite aidés avec d’autres patients. C’était un travail de groupe.

Avez-vous manqué de moyens ?

Oui. C’est un manque qu’on constate aussi aujourd’hui avec le Covid-19. Les hôpitaux sont surchargés. On a peu de matériel. Par exemple, mon hôpital ne fournit pas de masque. On doit acheter les nôtres nous-mêmes pour aller à l’hôpital alors qu’on travaille avec les patients Covid.

Que s’est-il passé les jours qui ont suivi l’explosion ?

Ma famille et moi sommes allés dans notre maison à la campagne. Et le lendemain, on est reparti à Beyrouth pour nettoyer. Des jeunes sont venus de partout pour aider. Tous les gens se sont mobilisés. C’était des aides personnelles, ce n’était pas des organisations ni des groupes connus. Ils ont aidé les gens et aussi les hôpitaux. Ils ont nettoyé, enlevé les débris. Il a fallu environ deux semaines pour nettoyer tout l’hôpital et pouvoir redémarrer.

Avez-vous eu des aides ?

Oui, c’était plutôt une aide internationale. Parce que jusqu’à maintenant, en ce qui concerne le gouvernement, personne ne nous a aidés. Les aides internationales ont afflué pour nous donner le matériel nécessaire mais mon hôpital n’a toujours pas de vitres. On utilise des portes en bois pour protéger les fenêtres. On travaille avec peu de moyens.

Le gouvernement libanais ne vous apporte aucune aide ?

Malheureusement non. Ils sont venus plusieurs fois, nous ont posé des questions… Mais on n’a pas vu d’aide concrète. C’est juste des aliments, des vêtements, mais on a besoin d’encore plus que ça.

Votre hôpital a été soufflé par l’explosion ?

Oui. Trois hôpitaux, dont le mien, ont été touchés par l’explosion. Il n’y avait même plus de portes. Les images étaient horribles.

Comment vous organisez-vous avec trois hôpitaux en moins ?

On sélectionne les patients. Surtout que maintenant, les hôpitaux sont surchargés par les patients atteints de Covid donc il n’y a plus de respirateurs à Beyrouth. Les patients sont pris en charge par les hôpitaux en périphérie mais ce n’est pas la même qualité de soins. Parce qu’à Beyrouth, ce sont les hôpitaux universitaires donc il y a toujours un médecin sur place. Des soins sont toujours prodigués mais en périphérie, ce n’est malheureusement pas le cas.

Êtes-vous toujours aidés aujourd’hui ?

Oui, on voit toujours la présence de l’aide internationale à Beyrouth. La Croix-Rouge passe. Il y a aussi d’autres organisations, d’autres groupes qui nous demandent si on a besoin d’aide. Mais il y a beaucoup de manques. Il y a aussi la pression du gouvernement car, en fait, il y a des aides qui n’arrivent pas au peuple. Elles arrivent à certaines personnes mais pas à tout le monde.

« Il y a des gens qui dorment dans les rues de Beyrouth car ils ne veulent pas quitter leur maison. Il y a même des personnes qui ne veulent pas la quitter alors qu’elle risque de s’effondrer »

C’est-à-dire ?

C’est à cause de la corruption du gouvernement. Il y a parfois un groupe qui est privilégié par rapport aux autres. Et donc cette aide arrive à certains groupes et pas aux autres.

Quels groupes sont privilégiés ?

Les gens qui suivent les groupes politiques. Si tu suis un groupe politique, les politiciens t’aident. Si tu ne les suis pas, ils ne t’aident pas.

Et pour les hôpitaux ?

C’est la même chose. Certains hôpitaux sont affiliés à un parti politique donc ils reçoivent plus d’aides que les autres.

Quels sont les besoins aujourd’hui ?

Si tu demandes au peuple, les gens veulent reconstruire leur maison. Maintenant, c’est la deuxième phase. Il y a de quoi manger… mais ils veulent leur maison, ils veulent s’abriter. Il y a des gens qui, jusqu’à présent, dorment dans les rues de Beyrouth car ils ne veulent pas quitter leur maison. Il y a même des personnes qui ne veulent pas quitter leur maison alors qu’elle risque de s’effondrer.

L’association Children and Future a acheté pour 30 000 euros de matériel de première nécessité : à quoi a servi cette aide ?

Cette aide était très importante parce qu’elle est arrivée au moment où l’hôpital Saint Georges voulait redémarrer. Donc il avait besoin de matériel. Il manquait des stéthoscopes, des solutions alcoolisantes, des masques… Cela nous a permis de reprendre le travail, de prodiguer des soins importants. Parce que l’hôpital se trouve à l’est de Beyrouth, au centre du quartier Achrafieh où toutes les maisons ont été ravagées. Il y a beaucoup de populations dans ce quartier qui ont besoin de soins et d’aide. Donc c’était vraiment important pour nous.

L’association vous aide-t-elle encore aujourd’hui ?

Non, plus maintenant. Mais on est toujours en contact. Maintenant, ça va un peu mieux pour l’hôpital. L’essentiel désormais, c’est de reconstruire l’hôpital. Le matériel est présent et on se gère.

Comment l’association est-elle entrée en contact avec vous ?

Chaque année, je viens à Monaco pour faire un check- up. Le lendemain de l’explosion, madame Ilse [Bertels – NDLR], qui travaille au centre cardio-thoracique et qui fait partie de l’association, m’a appelée pour m’offrir de l’aide parce qu’elle avait appris que j’avais perdu ma maison. Je l’ai refusée parce qu’on a les moyens pour la reconstruire. Elle a insisté pour aider donc j’ai tout de suite pensé à l’hôpital. Et une semaine après, l’aide est arrivée. C’était très appréciable.

Quels sont vos liens avec Monaco ?

Monaco, c’est ma deuxième maison. J’ai découvert Monaco et le centre cardio-thoracique par hasard. Je suis née avec une cardiopathie congénitale [malformation cardiaque présente à la naissance – NDLR] et il y avait le professeur Bourlon qui est médecin au centre. Il venait chaque année au Liban comme bénévole pour voir les jeunes enfants, les examiner… Je faisais partie de ces jeunes enfants et vers 2005, mon état de santé s’est détérioré. Il m’a alors conseillé de venir à Monaco pour faire l’intervention chirurgicale. C’était ma première visite dans ce pays et depuis, je viens régulièrement faire des check-up.

Vous avez évoqué la reconstruction : a-t-elle débuté en ville ?

Oui, elle a débuté. Des organisations et des jeunes diplômés sans travail, surtout des architectes et des ingénieurs, se sont regroupés. Et par leurs propres moyens avec le soutien de l’aide internationale, ils sont en train de rebâtir les maisons.

Léa Chalhoub, médecin à l’hôpital Saint Georges © Photo Iulian Giurca – Monaco Hebdo.

« Ma mère ne voulait pas qu’on quitte le pays. Mais maintenant tout a changé. Même mes parents m’encouragent chaque jour à chercher ailleurs, à partir »

Quelle est la situation politique au Liban ?

C’est difficile. Je ne m’intéresse pas vraiment à la politique mais le conflit était toujours présent. Maintenant avec la corruption, la situation s’est aggravée. Mais je peux dire à propos de la situation économique et sociale, que beaucoup de personnes ont perdu leur travail durant ces quatre derniers mois. La livre libanaise a aussi perdu de sa valeur, donc beaucoup de personnes sont en train de quitter le pays. Et les gens qui travaillent sont angoissés de perdre leur travail.

Comment expliquer la situation actuelle ?

C’est la corruption qui a provoqué tout ça. Depuis un an, le peuple espérait encore pouvoir changer les choses mais, aujourd’hui, il a perdu espoir. Même si on crie, si on se révolte, rien ne change. C’est même de pire en pire.

Avez-vous des informations concernant l’enquête sur l’explosion ?

Non. C’est d’ailleurs un très grand problème. Parce que les assurances attendent les conclusions de l’enquête pour pouvoir indemniser ou pas les gens. Par exemple, si c’est un acte terroriste, l’assurance ne va pas indemniser… Il n’y a rien à l’horizon, aucune réponse. Les indemnisations sont donc bloquées pour le moment.

Que faudrait-il pour redonner de l’espoir au peuple libanais ?

Il y a quatre mois, nous avions plus d’espoir qu’aujourd’hui. Personnellement, maintenant je cherche à quitter le pays parce qu’il n’y a pas d’avenir pour moi, ni pour ma famille. J’essaie de trouver quelque chose en dehors du Liban et prendre, après, ma famille avec moi. Pour moi, il n’y a pas trop d’espoir malheureusement.

La jeunesse libanaise est-elle dans le même état d’esprit ?

Oui. À peu près 200 000 jeunes, diplômés, ont quitté le pays parce qu’ils ne trouvaient pas de travail. Chaque jour, un de mes amis est en train de partir.

Qu’en pense votre famille ?

Tout a changé. Mon grand frère est médecin en France. Il a quitté le Liban il y a un an. Ma mère ne voulait pas qu’on quitte le pays surtout parce qu’au Liban, la profession de médecin est un métier privilégié. Mais maintenant tout a changé. Même mes parents m’encouragent chaque jour à chercher ailleurs, à partir… Les gens ont perdu espoir.

Qu’attendez-vous de la coopération internationale, et notamment de la France et Monaco, des pays amis du Liban ?

Si on a un peu d’espoir, c’est à cause de ces pays car ils peuvent faire pression sur le Liban dans les relations internationales. Surtout la pression française, afin de rétablir le gouvernement, d’éviter la corruption, de changer un peu. Mais le problème, c’est la base. La base de la politique, la base de tout… Tout doit changer afin de pouvoir voir un vrai changement. Il faut encore plus de pression. Et on attend cette pression, surtout française, parce que c’est un pays qui a une relation très ancienne avec le Liban.

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