mardi 28 septembre 2021
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Internet, c’est physique, pas atmosphérique

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Au premier jour des Assises de la sécurité et des systèmes d’information organisées au Grimaldi Forum, une table ronde s’est tenue sur le thème « les câbles sous-marins pour Internet : un enjeu stratégique majeur ». L’occasion pour Monaco Hebdo de faire le point sur un sujet assez méconnu, mais d’importance capitale à l’ère du numérique.

«Il est relativement simple de couper un petit pays d’Internet ». C’est par ces mots que Jérôme Saiz, animateur du débat en sa qualité de consultant en protection des entreprises, a introduit la discussion du mercredi 9 octobre 2019 aux Assises de la sécurité au sujet des câbles Internet sous-marins. Il a ensuite donné l’exemple de l’Algérie qui, en 2015, a été coupée d’Internet pendant quelques jours, simplement car un navire de pêche a jeté l’ancre au mauvais endroit : sur un câble sous-marin. Ce câble générait à lui seul 80 % du trafic Internet algérien. On comprend aisément à quel point ces câbles représentent des enjeux économiques et géopolitiques importants, mais également de souveraineté étatique. Pour parler de ces multiples approches, trois experts dans leur domaine : le général Didier Tisseyre à la tête de la cyberdéfense française, Garance Mathias, avocate au barreau de Paris et Raphaël Marichez, chef du service Réseau interministériel de l’État à la direction interministérielle du numérique des systèmes d’information et de communication de l’Etat français.

Les GAFAM, futurs propriétaires de l’Internet

D’où proviennent ces câbles ? C’est en 1851 que le premier fût posé pour le télégraphe entre la France et l’Angleterre. Puis, la toile s’est étendue, pour les besoins de l’empire britannique. Est ensuite venu le temps de la téléphonie, puis de l’analogique. Aujourd’hui, la fibre optique voyage à l’intérieur de ces câbles. Le réseau Internet mondial est bien physique, malgré une idée de dématérialisation totale dans l’imaginaire collectif. Nécessitant des investissements colossaux, se chiffrant en centaines de millions d’euros, ces câbles ont été financés par des conglomérats d’entreprises de télécommunication. Mais en trois ans, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft (GAFAM) sont passés de 5 % de parts de marché à 50 % de celui-ci, en insérant des fibres optiques bien plus puissantes, rendant ainsi obsolètes les câbles existants. Les prévisions les donnent à 95 % de parts de marché d’ici 2022. Sauf si les Chinois, actifs également dans ce domaine, viennent y contrevenir par leur quatuor numérique, les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent Xiaomi). En 2020, Google aura installé le câble transatlantique “Dunant”, le plus puissant au monde, reliant l’Europe aux Etats-Unis, augmentant son total de câbles à 14, dont 4 en unique financeur et détenteur. La seule entreprise au monde à pouvoir se permettre un achat en solo, quand Facebook et Microsoft se sont associés pour le câble Marea en 2016. Se pose alors la question du pouvoir, à l’heure où la neutralité du net est malmenée. « Une fois que l’on a investi, on vend les droits d’usages. Et là est la question : qui a le droit d’usage ? C’est du droit contractuel qui s’est construit en se faisant. On appelle cela les droits indéfectibles d’usage [droit irrévocable d’usage (DIU) en réalité — N.D.L.R.] », détaille Raphaël Marichez. Cela correspond à « une location avec liberté totale d’exploitation, avec un transfert de propriété et de responsabilité. C’est un droit très particulier. » Apparaît alors une réelle crainte face à une situation d’oligopole, voire de monopole dans le cas de Google. En cas de conflit avec des États, le moyen de pression est immense, puisqu’un seul acteur privé a la main sur l’accès à Internet. Google se place en position de maîtrise de toute la chaine de production Internet : plateforme, contenu et réseau.

Des câbles à protéger

Selon la doctrine anglaise, il en va d’un risque existentiel pour un pays. Sans ces câbles, plus d’Internet. Sans Internet, une grande partie de l’économie s’effondre. Le câble subaquatique représente à la fois un objet à protéger, mais aussi un point d’attaque en cas de guerre. « L’information est essentielle à la planification et à la conduite des opérations de guerre. Il faut la défendre, mais aussi pour avoir la supériorité opérationnelle, par rapport à un ennemi au Levant, au Sahel, tout ce qui nous peut nous aider est intéressant à savoir », explique Didier Tisseyre. « Si l’approche physique est relativement facile, nous protégeons les zones sensibles. » Néanmoins, Raphaël Marichez envisage plutôt des prises de contrôle à distance, plutôt que par la voie physique.

A l’avenir ?

Comment faire face à cette vulnérabilité établie, alors que des oligopoles sont en train de se créer ? Selon ce dernier, c’est par la multiplication de fournisseurs, le panachage des propriétaires que se dilue le risque. « Il faut davantage de coordination, peut-être pas jusqu’à la régulation, mais c’est un peu le far west en ce moment », ajoute-t-il. « En effet, la variété est peut-être une garantie de pérennité. Mais aussi avoir des entreprises à mission de service public, impliquer l’ONU… », ambitionne Didier Tisseyre. Enfin, Garance Mathias pointe elle, l’extraterritorialité du droit américain comme un atout majeur dans la prédation sur ce type de marché. « On appelle cela la théorie du contact. C’est-à-dire une possibilité que le droit américain appréhende. Des données, des marchandises, des hommes sous l’attraction de la loi américaine. Et ce, dès qu’il y a un contact avec une entreprise ou un individu américain. » Jérôme Saiz rappelle à juste titre, le récent exemple d’Alstom, une entreprise française rachetée par l’entreprise américaine General Electric, après l’emprisonnement de Frédéric Pierucci, cadre d’Alstom, pour soupçon de corruption (1). Une utilisation politique du droit pour soutenir leurs intérêts économiques. Les Américains, par leurs mastodontes numériques, accompagnés par un arsenal juridique, sont en train de remporter la bataille du câble.

1) Lire à ce sujet Le piège américain, de Frédéric Pierucci (Lattes), 480 pages, 15,99 euros (format Kindle), 22 euros (broché).

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Monaco Hebdo