Bruno Satin : « Le problème, c’est qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion »

Pascallel Piacka
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Bruno Satin, agent de joueurs, analyse pour Monaco Hebdo les résultats financiers générés par les mouvements de joueurs à l’AS Monaco.

L’AS Monaco a encaissé un peu plus d’un milliard d’euros depuis 2010 : comment interprétez-vous ces ventes record ?

C’est assez simple. L’AS Monaco a réussi à bien commercialiser ses joueurs. Il y a une stratégie de vente. Malheureusement pour Monaco c’est le seul “business model” viable. Car, pour ce club, il n’y a pas de recettes guichets et il y a très peu de recettes de sponsoring. Hormis les droits télé, les seules recettes possibles viennent donc de la vente de joueurs. L’ASM a investi 862 millions d’euros depuis 10 ans. À l’échelle d’un club comme Monaco, c’est phénoménal. Les dirigeants ont pris beaucoup de risques. Ils ont été récompensés.

Qu’est-ce qui est essentiel dans ce business ?

Ce qui compte, c’est le delta entre les ventes et les investissements. Le solde est positif, avec 215 millions d’euros, donc c’est l’essentiel. L’étude a été faite sur 10 ans, donc les données prennent aussi en compte la période hors Dmitri Rybolovlev. Cette année, les dirigeants ont investi 160 millions d’euros au mercato. Il y a un virage clair comparé à l’année dernière. Il faut dire que la saison passée, ils ont beaucoup souffert. Là, les dirigeants ont voulu restructurer l’équipe, en misant sur des joueurs comme Slimani, Ben Yedder ou Lecomte. Ils sont tous expérimentés.

Pourquoi l’AS Monaco présente un bilan net des transferts négatif à -76 millions d’euros ?

Je ne suis pas surpris car le club a connu une saison difficile. Et lorsqu’on vise le podium, il faut remettre la main à la poche. C’est normal. À son arrivée, Dmitri Rybolovlev a injecté de l’argent pour les venues de James Rodriguez et de Radamel Falcao. Monaco a une économie très particulière. Les vraies recettes résident dans la vente de joueurs. Sans quoi, le propriétaire du club doit être en mesure de couvrir les déficits. Donc pour l’ASM, il n’y a pas d’autre stratégie que celle de l’achat-vente de joueurs. Soit l’ASM participe au championnat sans ambition, et assure un budget équilibré. Soit elle mise sur un modèle plus agressif, en essayant d’avoir une balance positive.

Depuis quand le business monégasque fonctionne moins bien ?

Depuis le départ d’Antonio Cordon, l’ex-directeur sportif, l’ASM a déraillé. Ça été n’importe quoi sur le plan sportif. Il a eu un mauvais “scouting”. Il y a une responsabilité partagée avec le staff technique qui n’a pas su expliquer ses besoins. Vadim Vasilyev, l’ex-vice président, a pensé, à tort, pouvoir toujours faire du business. Pour tenir une telle politique, il faut être performant sur le terrain et être qualifié en Ligue des Champions. De plus, les jeunes doivent aussi être dans la lumière.

Cette stratégie d’achat-vente peut-elle être durable ?

Ce modèle n’est pas durable. Si vous ne disputez pas la Ligue des Champions, c’est très compliqué. Et même si vous jouez la Ligue Europa ce n’est pas suffisant. Ce qui compte, c’est le volet sportif. Les performances des joueurs sont essentielles. Monaco doit disputer une compétition européenne. Non pas pour l’apport financier éventuel, ce qui compte c’est la visibilité. Les clubs acheteurs savent qu’ils vont mécaniquement payer plus cher les joueurs. En plus ces dernières années, il y a une explosion des prix de transfert. Chaque club a son fonctionnement et ses nécessités.

Quelle est la stratégie de l’AS Monaco ?

C’est difficilement lisible. La volonté est d’être sur le podium. Ce qui interpelle, c’est la communication au sein du club. Ça apparaît compliqué. Je repense à l’épisode du départ de Thierry Henry. Ça a laissé des traces. Le chassé-croisé Henry et Jardim a coûté cher. Il a fallu faire des chèques… Même le départ de Michael Emenalo, l’ancien directeur sportif, est à considérer comme un transfert (1). Tout ça, ce sont des indemnités de sortie. En outre, je ne pense pas que le club va faire un gros mercato hivernal. Il y a de bons joueurs dans l’effectif. Mais le problème, c’est qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion. Personne ne guide le projet sur le plan technique. Qui est le garant de la politique sportive ? Qui réfléchit à ça ? Jardim s’occupe du terrain. Il est dans l’urgence. Visiblement, le club recherche un successeur compétent à Emenalo.

(1) Le départ de Michael Emenalo, 54 ans, ex-directeur sportif de l’ASM, a été officialisé en août 2019. Recruté en novembre 2017 par Vadim Vasilyev, en provenance de Chelsea, son salaire mensuel était proche de 100 000 euros, selon nos confrères de L’Équipe.

journalistPascallel Piacka