Jean-Pierre Gattuso :
« Il faut agir vite, bien et fort »

Raphaël Brun
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Jean-Pierre Gattuso est directeur de recherche CNRS au laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer, Sorbonne université (1). Membre de l’Institut de développement durable et des relations internationales, il est l’un des 104 scientifiques à avoir participé au rapport sur les mers et les glaces réalisé par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui a été révélé le 25 septembre 2019 à Monaco.

Comment avez-vous été amené à travailler sur le rapport du GIEC ?

J’avais déjà été impliqué dans un précédent rapport du GIEC paru en 2014. Pour sélectionner les auteurs, le GIEC fait un appel à candidatures. En France, il faut passer par le point focal national du gouvernement, au ministère de l’environnement. Ensuite, on est proposé, ou pas, par le gouvernement français. Nous étions 104 auteurs, mais j’imagine qu’il y a peut-être eu 2 000 propositions par les différents gouvernements. C’est le GIEC qui sélectionne parmi ces candidats.

Selon quelle logique ?

Les candidats sont choisis de façon à couvrir toutes les disciplines qui doivent l’être par ce rapport. Il s’agit aussi de s’assurer de la balance géographique, de manière à ne pas avoir que des Américains ou que des Européens. Sans oublier la balance des genres, de manière à relever le nombre de femmes qui sont encore trop peu nombreuses.

Quelles sont les principales conclusions de ce rapport ?

Ce rapport confirme que les océans vont continuer à se réchauffer, à s’acidifier et que le niveau des eaux va continuer de monter. L’élévation maximale du niveau de la mer d’ici 2100 a été revue à la hausse de 12 centimètres. Dans le précédent rapport publié en 2013, le maximum était de 98 centimètres, avec un scénario de fortes émissions de CO2. Mais dans ce rapport, si on ne fait pas d’efforts pour suivre un scénario compatible avec l’accord de Paris, il y aura une élévation du niveau de la mer qui pourrait aller jusqu’à 1,10 mètre par rapport à la période pré-industrielle.

Donc, depuis 2013 la situation s’est aggravée ?

Cette révision à la hausse s’explique en partie parce que le rapport de 2013 n’avait pas anticipé que le Groenland allait fondre aussi vite. Ce qui a créé une accélération très importante d’augmentation du niveau de la mer.

Pourquoi les gouvernements ont demandé à ce que ce rapport évoque les projections d’élévation du niveau de la mer pour 2300 ?

Bien sûr, 2300, ça peut paraître très lointain, mais les gouvernements veulent avoir une visibilité sur le long terme. Ils ont besoin de ces informations pour la planification des futures infrastructures côtières : les ports, les routes côtières, les aéroports… Il faut être sûr que dans quelques décennies ces infrastructures résistent à cette élévation du niveau de la mer.

Et pour 2300, quelle est l’estimation ?

Le niveau des eaux pourrait monter jusqu’à 5 mètres.

Finalement, la seule incertitude concerne l’intensité de ces bouleversements et la rapidité à laquelle elles vont se produire ?

On a très peu d’incertitudes sur le réchauffement, l’acidification, sur la diminution de l’oxygène ou sur l’élévation du niveau de la mer. Les conséquences de ces changements sur l’écosystème, les organismes marins et les sociétés humaines sont un peu moins certaines. Mais il y a des tendances qui sont déjà observées aujourd’hui.

Un exemple ?

Le réchauffement conduit à deux conséquences. D’abord la mortalité massive d’organismes, comme les coraux dont beaucoup sont morts en 2016 et 2017. En Méditerranée, en 2003, on a aussi eu une importante mortalité de coraux sur les côtes françaises et j’imagine monégasques. Le rapport prévoit que la fréquence des canicules marines va augmenter d’un facteur 20 d’ici 2100, si on suit un scénario vertueux. Cette fréquence va augmenter d’un facteur 50 d’ici 2100 si on suit un scénario à forte émission de CO2.

Et la deuxième conséquence ?

Il y aura une redistribution générale des organismes qui sont mobiles. Ils se déplaceront vers les pôles, vers l’hémisphère nord et vers l’hémisphère sud, de manière à rester dans des températures dans lesquelles ils sont confortables. Cela a pour effet d’appauvrir la zone intertropicale. Du coup, il y aura d’énormes conséquences pour la pêche dans cette zone. Il y aura quelques gagnants : les pays du nord, comme l’Islande, le Groenland et la Norvège, qui vont voir arriver dans leurs eaux des poissons qui n’existaient pas auparavant, ou qui existaient, mais en faible abondance.

Autour de Monaco, en Méditerranée, quelles conséquences ?

Ce rapport ne va pas dans le détail sur ce qu’il se passe localement. Il reste à une échelle globale. Les aspects « régionaux » restent larges, puisque ce rapport évoque par exemple l’Atlantique nord ou la zone Caraïbe, donc des régions qui sont très vastes. La Méditerranée est assez peu couverte dans ce rapport. Mais les conclusions sur le réchauffement, l’acidification, la perte d’oxygène et l’augmentation du niveau de la mer sont aussi valables en Méditerranée. D’ailleurs, à Villefranche-sur-Mer, on mesure la température toutes les semaines depuis 2007, et on observe une augmentation de 0,8 °C, ce qui est deux fois plus rapide que la moyenne mondiale. Donc, quand on donne des chiffres globaux, ça masque une variabilité régionale ou locale qui peut être importante. Pour beaucoup de paramètres, la Méditerranée est plus affectée que le reste des mers et océans, car c’est une mer fermée.

En montagne, les glaciers fondent ?

La perte de masse des glaciers est préoccupante. Nous n’avons pas beaucoup de glaciers dans la région sud, mais plusieurs sont suivis dans les Hautes-Alpes, comme le glacier Blanc par exemple. Ces glaciers ont reculé et ils vont continuer à reculer.

Les conséquences ?

Les roches qui sont jumelées dégèlent, ce qui peut créer des avalanches, des éboulements… Ce qui crée des dangers supplémentaires.

Cela débouche aussi sur une baisse de l’enneigement dans les stations des Alpes du Sud ?

Seulement 24 stations de ski seront viables dans les Alpes françaises d’ici 2 100. La faute au manque d’enneigement. Mais aussi au fait que les stations s’équipent de plus en plus de canons à neige, ce qui va leur coûter de plus en plus cher en eau et en énergie. Du coup, à un moment donné, les autorités locales pourraient décider d’arrêter de subventionner ces stations parce que ce sera très coûteux et problématique pour l’environnement. Car cela consomme énormément d’eau.

Face à ce constat, quelles réponses apporter ?

Il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre [GES], car c’est ça le moteur du changement climatique. Un rapport du GIEC d’octobre 2018 parle d’une diminution de 50 % des émissions de CO2 d’ici 2050 et un arrêt total des émissions de CO2 d’ici la fin du siècle. Quand on parle d’arrêt total, cela signifie que l’on peut continuer à émettre du CO2, mais il faut récupérer du CO2 qui est dans l’atmosphère, de manière à ne pas augmenter cette concentration.

Il y a d’autres réponses à apporter ?

Il y a des changements qui sont inéluctables. Même si on arrêtait aujourd’hui d’émettre du CO2, l’eau de mer continuerait à monter et à se réchauffer. Il y a donc une nécessite impérieuse de commencer à s’adapter. Dans notre région, cela peut vouloir dire d’adapter par exemple les infrastructures côtières. On peut citer la route du bord de mer qui mène à Villeneuve-Loubet, ou encore l’aéroport de Nice qui peut être concerné également. Je travaille à Villefranche-sur-Mer qui est très bien protégé des vents dominants qui sont les vents d’ouest et d’est. Mais quand il arrive une tempête venue du sud, la rade étant totalement ouverte côté sud, une houle très forte se développe.

Que provoque cette forte houle ?

On retrouve des bateaux sur le quai, les restaurants qui sont entre la plage des marinières et la citadelle sont inondés. Avec 1,10 mètre d’eau en plus, que se passera-t-il ? Donc les urbanistes, les planificateurs, les autorités locales, départementales et régionales doivent s’emparer de cette question. Il faut apporter des réponses à l’adaptation et à l’atténuation.

Tout ne se joue donc pas au niveau mondial ou européen ?

Absolument pas. On peut agir localement. L’action climatique n’est pas réalisée que par les gouvernements. Par exemple, aux Etats-Unis, il y a des Etats, comme la Californie ou l’Etat de New York, qui sont extrêmement actifs dans l’action climatique. New York est d’ailleurs en train d’élever ses infrastructures pour éviter les inondations.

Et en France et à Monaco ?

Dans notre région et à Monaco, les autorités locales ont beaucoup à jouer pour favoriser cette transition énergétique en promouvant les transports publics pratiques et peu chers. Ou en mettant en avant la mobilité propre, l’utilisation des vélos, et les énergies renouvelables avec les éoliennes pour les énergies renouvelables marines.

Les entreprises doivent aussi s’engager ?

Bien sûr. L’industrie et certaines grandes entreprises se sont engagées à devenir neutres en carbone d’ici 2030. Je pense à de grandes entreprises américaines, comme Apple, Amazon, Microsoft ou Hewlett Packard. Donc les acteurs de l’action climatique sont nombreux et ils ne sont pas tous gouvernementaux. Il se passe beaucoup de choses dans d’autres secteurs.

Certains estiment qu’il est urgent de construire des digues ?

Certains le disent peut-être, mais le rapport du GIEC ne le dit pas. Car le GIEC est là pour faire une évaluation des connaissances scientifiques. Le rôle du GIEC n’est pas de faire des recommandations. Par contre, il indique des pistes. Pour les digues, c’est une réponse possible pour adapter les infrastructures. Mais il existe d’autres possibilités. Comme par exemple modifier le bâti existant, en relevant certaines maisons, comme cela a été fait notamment en Louisiane, où les nouvelles maisons sont construites sur pilotis.

Il n’y a donc pas le choix : il faut reculer devant l’eau qui monte ?

Le retrait est une autre réponse possible. Ce retrait a d’ailleurs été engagé dans plusieurs lieux en France. Notamment sur la côte Atlantique, où un immeuble était menacé par l’érosion côtière. Il était construit sur une falaise, qui a reculé de plusieurs dizaines de mètres en 30 ans. A Fos-sur-Mer, l’Etat a racheté des maisons qui étaient dans une zone régulièrement inondée. Donc le retrait est une possibilité.

En parallèle, il faut aussi restaurer les milieux naturels ?

Oui. Dans les tropiques, il faut maintenir et restaurer les récifs coralliens, les mangroves. Et dans notre région maintenir les herbiers de plantes marines. Dans d’autres zones marines, ce sont les marées salées qu’il faut préserver. Car tous les écosystèmes côtiers sont de formidables barrières à l’action érosive des vagues et des houles. Du coup, il est très important de les conserver, car c’est une manière naturelle de se protéger de l’élévation du niveau de la mer.

Il y a d’autres réponses possibles ?

Il y a aussi la migration. Car il existe une possibilité qui est sérieuse : la disparition de certains pays de la carte. Je pense aussi à certaines villes du Pacifique, dans des atolls, qui ont une altitude maximale de 2, 3 ou 4 mètres au dessus du niveau de la mer. Avec le niveau de la mer attendu, l’accroissement de l’intensité des cyclones, il est possible que ces atolls soient balayés par la mer assez régulièrement, compromettant ainsi l’habitabilité. Il est donc possible que des migrations de grande ampleur se déroulent. Cette possibilité est évoquée dans le rapport du GIEC.

Il est donc absolument impossible de revenir en arrière ?

C’est exact. On peut stabiliser certains paramètres, comme, par exemple, le réchauffement, l’acidification, ou la perte d’oxygène, mais, pour cela, il faudra agir vite et bien. En tout cas, on ne reviendra pas en arrière, à la température ou à l’acidité qu’il y avait en 1850, mais on peut stopper complètement l’évolution future. Ensuite, il y aura un retour progressif à la normale, mais qui prendra des centaines, voire mêmes des milliers d’années.

Et pour l’élévation du niveau de la mer ?

C’est un changement qui est inéluctable. Si on agit tout de suite, on pourra le modérer sur le long terme. Mais il y a une très grande inertie dans l’élévation du niveau de la mer, donc même si on arrêtait les émissions de CO2 aujourd’hui, le niveau de la mer continuerait à augmenter au même rythme que si on continuait à émettre du CO2, jusqu’à une certaine période, où on aura une modération.

La situation est désespérée ?

Si on regarde ce rapport par le prisme d’une continuation de l’utilisation intensive des combustibles fossiles, c’est vrai que la situation est très noire et très inquiétante. Par contre, si on regarde l’autre scénario, celui qui serait compatible avec l’accord de Paris, on voit que l’on peut éviter les grands bouleversements des océans et de la biosphère et éviter le pire. Il y a donc un certain optimisme. Tout n’est pas perdu. Il faut agir vite, bien et fort. Le futur de l’océan et de la biosphère est entre nos mains. On sait ce qu’il faut faire pour limiter les dégâts.

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« Si on ne fait pas d’efforts pour suivre un scénario compatible avec l’accord de Paris, il y aura une élévation du niveau de la mer qui pourrait aller jusqu’à 1,10 mètre par rapport à la période pré-industrielle »

Aujourd’hui, vous avez le sentiment qu’il existe une prise de conscience générale ?

Certains disent que depuis 30 ans les rapports se succèdent, qu’on a de plus en plus de certitudes, mais qu’au final, on se demande bien à quoi peuvent vraiment servir ces rapports successifs… En fait, ces rapports ont toujours été utiles.

Vraiment ?

Le dernier rapport du GIEC paru en 2013-2014 a servi de fondation à l’accord de Paris sur le climat signé le 22 avril 2016 et entré en vigueur le 4 novembre 2016. Le rapport qui vient d’être publié sur l’océan et la cryosphère va être présenté au Chili, à Santiago, à l’occasion de la COP 25 sur les changements climatiques, du 2 au 13 décembre 2019. Or, c’est dans ces rendez-vous que se font les négociations sur l’atténuation, l’adaptation et l’aide au développement.

Qu’espérez-vous ?

On espère donc que ce rapport sera pris en compte pour la définition des engagements des Etats pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et pour s’engager à fond dans l’adaptation. On sera là pour présenter les conclusion de ce rapport. En 2020, il est prévu que les pays relèvent les ambitions affichées à Paris en 2016. Là encore, on espère que ces rapports serviront de base à cette révision.

Un prochain rapport est d’ores et déjà prévu ?

Le rapport que l’on vient de publier sur les océans et la cryosphère est un rapport spécial, qui intervient entre deux rapports complets. Le prochain rapport complet sera publié en 2021 et 2022. Ce rapport clôture une série de trois rapports : il y a eu un rapport en octobre 2018 sur comment arriver à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C. Début août 2019, le GIEC a publié un autre rapport sur les changements climatiques et l’usage des sols. Et enfin, le 25 septembre 2019, il y a donc eu ce troisième rapport sur les océans et la cryosphère.

Pourquoi avoir publié ces rapports si rapidement ?

Il était important de les publier rapidement, afin de pouvoir informer, notamment dans le cadre de la conférence sur les changements climatiques qui se déroule tous les ans, avec la prochaine édition en décembre 2019, au Chili.

Attendre et publier vos rapports en 2022 posait un problème ?

C’était trop tardif pour que les pays puissent réviser en 2020 leurs ambitions. Il fallait informer les gouvernements de ce qui nous attend avant qu’ils ne puissent prendre les décisions qui s’imposent.

Aujourd’hui, vous êtes optimiste ?

Je suis d’un naturel optimiste. C’est vrai qu’il y a de mauvaises nouvelles de temps à autre. Mais d’autres sont plutôt bonnes. Dans notre région, et à Monaco, certaines choses se passent bien. Mais ça ne va pas assez loin, et ça ne va pas assez fort. Alors, on espère mobiliser au maximum les gens. D’ailleurs, aujourd’hui, les scientifiques qui sont impliqués dans ce dossier font d’énormes efforts pour essayer de vulgariser leurs découvertes.

Comment a évolué le rôle des scientifiques ?

Il y a 15 ans, je ne parlais qu’à des scientifiques. Je n’intervenais pas dans les médias, dans des écoles ou dans des conférences publiques. Aujourd’hui, ces actions de communication, qui consistent à tenter de faire passer de façon simple nos découvertes, font partie du rôle des chercheurs. Les employeurs des chercheurs, les universités, les grands organismes de recherche nous encouragent à aller vers les citoyens et vers les décideurs de manière à les informer. C’est du temps pris sur la recherche, mais c’est un investissement très utile.

1) Jean-Pierre Gattuso travaille sur les conséquences biologiques, écologiques et sociétales de l’acidification des océans.

journalistRaphaël Brun