Lutte contre la pollution des
navires de croisière Monaco
doit-il en faire plus ?

Raphaël Brun
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Les énormes paquebots de croisière sont de plus en plus pointés du doigt. En cause, leurs taux de pollution qui dépassent largement la pollution automobile. L’ONG Transport & Environment a mesuré la quantité d’oxydes de soufre émis par les paquebots de croisière qui font escale dans les ports européens. Marseille, Le Havre, Nice, Cannes et La Seyne-Sur-Mer font partie des cinquante plus touchés d’Europe. Monaco est 48ème

C’est une photo que l’on a beaucoup vu circuler sur les réseaux sociaux cet été, et notamment sur Twitter. Sur ce cliché, on peut voir un bateau de croisière qui lâche d’épais nuages de fumée, non loin de Monaco. L’ancien conseiller national, Bernard Pasquier l’a notamment commentée, il n’est pas le seul, en profitant pour rebondir sur un tweet du directeur du musée océanographique, Robert Calcagno. Cette photo choc a provoqué pas mal d’échanges sur les réseaux sociaux, mais pas seulement. Il faut dire qu’elle fait écho à une étude de l’ONG Transport & Environment qui a publié une donnée spectaculaire : les bateaux de la flotte de Carnival Corporation, le leader mondial de ce marché, émettent dix fois plus d’oxyde de soufre que les 260 millions de voitures européennes. 

Pour être plus précis encore, en Europe, 94 paquebots émettent dix fois plus de dioxyde de soufre que 260 millions de voitures. Cette étude révèle aussi que le numéro deux mondial, Royal Carribean, en a émis quatre fois plus. Royal Carribean est notamment connu pour posséder dans sa flotte le fameux Symphony of the Seas, qui est le plus gros paquebot du monde. Avec ses 362 mètres de long, il peut accueillir plus de 8 000 passagers. Alors que Monaco Hebdo bouclait ce numéro le 24 septembre 2019, ni Carnival Corporation, ni Royal Carribean n’avaient répondu à nos questions. En revanche, Cruise Lines International Association (CLIA), l’association qui représente l’industrie internationale des croisières, a accepté de prendre la parole, affirmant que ses membres sont tournés vers la question de la propreté des océans et qu’ils sont attachés à la mise en place de « politiques et de pratiques dépassant souvent les exigences de la loi ». Avant d’ajouter : « Dans le monde, le secteur des croisières a investi plus de 22 milliards de dollars dans des navires dotés de nouvelles technologies et de carburants plus propres, afin de réduire les émissions atmosphériques et d’accroître l’efficacité énergétique. Les lignes de croisières CLIA ont pris l’engagement en décembre 2018, pour l’ensemble de leur flotte, de réduire leurs émissions de carbone de 40 % d’ici 2030 par rapport à 2008. C’est un objectif ambitieux, mais les compagnies de croisières CLIA travaillent avec diligence pour atteindre cet objectif ambitieux. » Une certitude, avec 28 millions de clients dans le monde en 2018, le business des croisiéristes se porte bien, puisqu’il affiche une croissance de 6,7 % par rapport à 2017. D’après les chiffres publiés par l’association Clia, qui regroupe les professionnels du secteur, 520 800 voyageurs ont plébiscité les bateaux de croisière en France l’an dernier, soit une hausse de 3,4 % par rapport à 2017. Résultat, en Europe, avec plus de 7 millions de passagers, les retombées économiques sont estimées à 20 milliards d’euros.

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Les teneurs de dioxyde de soufre autorisées en mer sont 3 500 fois plus élevées que celles émises sur les routes par les voitures diesel. Donc, un bateau de croisière à l’arrêt dans un port émet autant de pollution qu’un million de voitures. Ici, un paquebot à l’arrêt, place Saint Marc, à Venise.

NOx, SOx

Parmi les polluants que l’on retrouve le plus fréquemment dans l’air, les particules fines et les oxydes d’azote (NOx), mais aussi les SOx (dont le dioxyde de soufre, SO2). Déjà, en 2012, l’Organisation maritime internationale (OMI), qui dépend de l’ONU, avançait que 10 millions de SOx avaient été émis par des bateaux, ce qui représentait 12 % des émissions liées à l’activité humaine. « Les émissions d’oxydes de soufre et de dioxyde d’azote [autres gaz polluants émis par ces paquebots — N.D.L.R.] se transforment en particules fines dans l’atmosphère. Or l’impact des particules fines sur la santé a été prouvée par de nombreuses recherches », a expliqué à nos confrères de france24.com Charlotte Lepitre, coordinatrice du réseau Santé-Environnement de France Nature Environnement (FNE), partenaire de cette étude. Des recherches publiées en juillet 2015 par l’université de Rostock, en Allemagne, indiquaient que les gaz d’échappement de l’ensemble du transport maritime étaient responsables de 60 000 morts prématurées chaque année en Europe. Quelques années plus tard, la situation ne s’est pas améliorée. C’est en tout cas ce que montrent les derniers chiffres disponibles. En travaillant à partir des données satellites, l’ONG Transport & Environnement a donc pu réaliser une série d’estimations. En 2017, les 203 navires qui ont fait escale dans des ports européens ont dégagé environ 60 000 tonnes de SOx. Toujours selon cette étude, pour les oxydes d’azote, ces navires auraient émis 155 000 tonnes de NOx. Quant aux particules fines, qui restent les plus toxiques pour la santé, plus de 10 000 tonnes auraient été générées. Si l’Espagne figure comme le pays le plus soumis à cette pollution, derrière on trouve l’Italie, la Grèce, la France et la Norvège. En zoomant au niveau des villes, Barcelone est la plus touchée par ce type de pollution, devant Palma de Majorque et Venise. En France, Marseille se classe huitième. Les 57 bateaux passés par Marseille en 2017 ont émis 15 tonnes de SOx, ce qui représente quatre fois plus que l’ensemble des voitures qui circulent dans cette ville de près de 900 000 d’habitants. En principauté, le constat affiché par Transport & Environment fait état de 5,5 tonnes de SOx avec 48 bateaux « en visite unique ». « En 2018, Monaco a accueilli 178 navires de croisière. De janvier à juin 2019, 66 navires ont fait escale à Monaco. En fin d’année 2019, 180 escales devraient être atteintes », a indiqué pour sa part le conseiller-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme, Marie-Pierre Gramaglia à Monaco Hebdo (lire son interview par ailleurs).

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Les chiffres publiés en juin 2019 par l’ONG Transport & Environment ont marqué les esprits. Leur étude a passé au crible 203 navires qui ont utilisé le système d’identification automatique des navires (AIS) et qui ont fait escale sur les côtes des pays européens en 2017. Les données ont été fournies par l’entreprise ExactEarth qui suit les mouvements des navires grâce aux données satellites tirées de relevés AIS.

Les chiffres publiés en juin 2019 par l’ONG Transport & Environment ont marqué les esprits. Leur étude a passé au crible 203 navires qui ont utilisé le système d’identification automatique des navires (AIS) et qui ont fait escale sur les côtes des pays européens en 2017. Les données ont été fournies par l’entreprise ExactEarth qui suit les mouvements des navires grâce aux données satellites tirées de relevés AIS.

SECA

Les villes du bassin méditerranéen souffrent particulièrement de cette pollution. Cette situation s’explique en partie car elles ne profitent pas de zone d’émission contrôlée de soufre (SECA), comme c’est le cas dans la Manche, dans la mer du Nord et du côté de la Baltique. Du coup, en Méditerranée, les navires fonctionnent avec du fuel léger, un carburant qui contient 1,5 % de soufre, qui est estimé être 1 500 fois plus polluant que le diesel des voitures (1,5 % contre 0,001 %). Alors que dans le nord de l’Europe, du côté de la zone SECA, depuis 2015, les navires sont obligés de faire appel à un carburant qui affiche une teneur en soufre qui ne dépasse pas 0,1 %. Forcément, l’ONG Transport & Environment milite pour que l’Union européenne (UE) élargisse cette zone SECA à toute l’Europe, tout en s’orientant le plus vite possible vers des « ports à zéro émission », en électrifiant notamment les quais. Monaco, qui ne fait pas partie de l’UE, assure avoir pris les devants, comme le souligne Marie-Pierre Gramaglia : « La principauté a déjà fait le premier pas en imposant l’utilisation d’un carburant soufré à 0,1 % maximum pour tous les navires et dans toutes ses eaux territoriales, avec l’article O.225-6 du code de la mer, depuis le 20 juillet 2018. Ailleurs en Europe, seuls les ports sont concernés par cette restriction et pas les eaux territoriales, à l’exception de la SECA du nord de l’Europe. » En 2018, l’Organisation maritime internationale (OMI), qui remplit un rôle de régulateur auprès des Nations Unies, s’est lancée dans un plan qui a pour objectif de faire baisser le volume total d’émissions de gaz à effet de serre annuelles d’au moins 50 % d’ici à 2050, par rapport à 2008. En France, l’utilisation du combustible à 0,5 % en soufre sera imposé d’ici janvier 2020. Résultat, du côté du gouvernement monégasque, Marie-Pierre Gramaglia affirme que « les concentrations de polluants atmosphériques, dont le dioxyde de soufre, mesurées par cette station, sont inférieures aux seuils réglementaires et aux valeurs recommandées par l’organisation mondiale de la santé (OMS) ».

« Exposé »

Interrogé par Monaco Hebdo, Faig Abbasov, qui a dirigé l’étude pour Transport & Environment, avance une autre position : « La petite taille de Monaco signifie que l’ensemble de la population et du territoire a été exposé à la pollution de l’air des bateaux de croisière. Mais ce serait une sous-estimation, parce que Monaco est également exposé à des navires de croisière qui font escale à Nice, en raison de sa proximité. La pollution atmosphérique est un problème régional par opposition à un problème local. Les SOx/NOx/PM peuvent parcourir des centaines de kilomètres à l’intérieur des terres et le long de la côte. » En regardant plus attentivement l’étude et le classement publié par cette ONG, sur les 63 villes européennes étudiées, Nice est 43ème et Monaco 48ème, en ce qui concerne les émissions de NOx, avec, respectivement, 133 791 kg et 118 897 kg. Un résultat qui n’étonne pas Faig Abbasov : « La pollution de l’air liée aux bateaux de croisière à Nice et à Monaco est presque identique, car il semble que les mêmes navires passent dans ces deux ports, éventuellement consécutivement. Et ils passent autant de temps dans les deux ports. Pour être plus précis, les paquebots de croisière ont passé 2 574 heures à Nice et dans les alentours, en émettant 5 563 kg de SOx. Alors que pour Monaco, les chiffres sont de 2 644 heures et de 5 516 kg. » A une vingtaine de kilomètres de Monaco, inquiets de la situation, Gérard Bonnes et Daniel Moatti ont créé l’Association niçoise pour la qualité de l’air, de l’environnement et de la vie (Anqaev) pendant l’été 2016. « Nous n’avons pas analysé la situation de Monaco, mais la pollution va de pair avec le nombre et la taille des navires, en particulier des navires de croisière, expliquent-ils. A Nice, la Métropole a installé une dizaine de capteurs (NOx, SOx, particules), dont certains chez des membres de notre association. Les analyses détaillées sont en cours, car des pics inquiétants de NO2 ont été détectés cet été, probablement amplifiés par les fortes canicules. »

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En Europe, 40 compagnies de croisières, travaillant avec
137 navires, sont domiciliées en Europe, où 75 autres navires sont aussi déployés par une vingtaine de compagnies non européennes. Les bus de tour-opérateurs attendent les passagers pour les excursions (ici sur le port de Civitavecchia, à Rome).
Normes antipollution

Un peu partout en Europe, la préoccupation se fait sentir. Inquiète de voir les particules fines et le soufre se déposer dans leurs poumons, les populations commencent à se manifester et attendent des actes. Mais le sujet est complexe, notamment en termes de régulation, car il s’agit d’un dossier international. Ce sont donc aux Etats de faire des contrôles, afin de vérifier que la législation est bien respectée. D’après FNE, une association citée par nos collègues de Libération, il y aurait eu en France 654 contrôles en 2016 et seulement 7 dossiers auraient été transmis au ministère public, faisant dire à Charlotte Lepitre, la coordinatrice du réseau « santé et environnement » à FNE à propos de ce faible taux de contrôles : « C’est ridicule. Et ce n’est même pas forcément sur des aspects environnementaux. » Mais on se souvient tout de même qu’en novembre 2018 Carnival a été condamné à une amende de 100 000 euros à Marseille pour son bateau l’Azura. En cause, des normes antipollution pas respectées. C’était la première fois que cela arrivait en France, ce qui montre que, peu à peu, les temps changent et les mentalités avec. Et les contrôles pourraient s’intensifier et gagner en efficacité. Selon france24.com, la France serait en train de tester l’utilisation de drones capables d’aller mesurer les polluants en survolant les cheminées des paquebots qui passent par les ports de l’hexagone. Reste désormais à voir quand l’ensemble de la Méditerranée passera en zones d’émissions contrôlées, avec l’utilisation d’un carburant soufré à 0,1 % maximum. « La solution c’est effectivement l’harmonisation. Et le projet de SECA en Méditerranée va dans ce sens », avance le conseiller-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme, Marie-Pierre Gramaglia. Autour de la principauté, le maire de Cannes, David Lisnard, puis de Saint-Raphaël, Frédéric Masquelier, ont décidé d’imposer dès 2020 aux compagnies qui veulent débarquer des passagers dans leurs communes la signature d’une charte qui fixe la teneur en soufre de leur carburant à 0,1 %. Davis Lisnard, est même allé plus loin, en demandant au gouvernement français d’amender le projet de loi sur l’orientation des mobilités (LOM) afin d’étendre la zone d’application des pouvoirs de la police portuaire des maires du littoral jusqu’à la zone de mouillage des bateaux. Donc au-delà de ce qui existe actuellement, avec une zone limitée à 300 mètres du rivage. Ce qui est sûr, c’est qu’il reste très difficile pour les bateaux de croisière de couper leurs moteurs quand ils sont en stationnement, la faute aux systèmes électriques qui manquent, comme le confirme CLIA : « À l’heure actuelle, 16 ports dans le monde seulement sont dotés d’une capacité d’au moins un poste à quai par port, et de nombreuses collaborations avec les ports et les gouvernements ont pour objectif d’augmenter la disponibilité. » Mais c’est une piste de travail, assure CLIA : « 88 % de la nouvelle capacité de construction est destinée à être équipée en électricité à terre, ou sera configurée pour ajouter une l’alimentation côté terre, à l’avenir. Il est prévu que 18 % supplémentaires de la capacité actuelle soit équipée de systèmes électriques côté terre. Ce qui représente une augmentation de plus de 300 % de la capacité par rapport à l’année dernière. » Concernant Monaco, CLIA affirme que le dialogue est déjà établit avec les autorités, tout simplement parce qu’il en va de l’intérêt de tous : « La CLIA et ses membres discutent en permanence avec les destinations et les ports concernant la technologie utilisée par nos navires et ce que l’avenir apportera. Nous nous engageons à travailler en collaboration avec des destinations du monde entier en ce qui concerne les engagements et les pratiques en matière d’environnement, ainsi que des efforts plus complets pour protéger et préserver la culture et le patrimoine unique de chaque site, et les atouts historiques qui attirent chaque année les visiteurs de ces communautés. »

« Avenir »

Du côté des croisiéristes, impossible de ne pas réagir. Soucieux de véhiculer une image toujours plus écolo, beaucoup d’acteurs de ce marché ont décidé d’investir dans des bateaux plus propres. « L’ensemble des armateurs investissent 1 milliard d’euros par an dans la recherche et le développement pour trouver de nouvelles technologies, indiquait en 2016 Cédric Rivoire-Perrochat, directeur général de CLIA France, alors interrogé par TourMag. Cela va de l’amélioration des moteurs ou des systèmes de propulsion, à l’éclairage des navires en LED, à la peinture de la coque sous-marine, non polluante et non adhérente, pour limiter les frictions. » Les investissements sont rendus possibles par un secteur florissant, avec des commandes de bateaux et des dépenses des croisiéristes estimées à 47,8 milliards d’euros en 2017. Si ce secteur ne pèse que 2 % de l’industrie touristique globale, il affiche une croissance plus rapide que les autres secteurs de ce marché. Selon Libération, « 5 milliards de dollars sont en cours d’investissement pour des équipements destinés à améliorer les performances énergétiques et à réduire la pollution de l’air des bateaux de croisière ». Pour cela, les pistes sont nombreuses. Notamment innover en matière de structure des bateaux pour consommer moins de carburant ou utiliser des carburants moins polluants, comme le gaz naturel liquéfié. Faire fonctionner les bateaux à l’électricité lorsqu’ils sont dans les ports ou à proximité ou même à l’hydrogène sont d’autres pistes à explorer. D’autres estiment qu’il faut aussi limiter la vitesse de ces villes flottantes en mer, ou encore équiper les navires de systèmes de filtration des gaz d’échappement performants. « L’avenir de la croisière ne va pas vers le gigantisme, assurait Emmanuel Joly, directeur commercial de Royal Caribbean France, à nos confrères de TourMag en 2016. La vocation des armateurs n’est pas de construire des bateaux géants, qui ne correspondent qu’à une partie de la demande, mais de proposer une palette de navires différents ». Une certitude, les professionnels du secteur de la croisière continuent de voir l’avenir en rose. Des projections font en effet état de 30 millions de passagers pour 2019, et de 40 millions d’ici fin 2028. Avec quels effets sur la santé ?

journalistRaphaël Brun