Espen Oeino,
concepteur de superyachts

Pascallel Piacka
-

Du 25 au 28 septembre, sur le port Hercule, a lieu le 29ème Monaco Yacht Show. À cette occasion, Espen Oeino, architecte naval, dévoilera ses dernières créations. Monaco Hebdo a rencontré ce designer de superyachts. Portrait.

Installé à Monaco, Espen Oeino a conçu quelques-uns des superyachts les plus reconnaissables au monde. Il a notamment participé à la création de l’Octopus en 2003, un superyacht de 126 mètres de long, qui a été commandé par Paul Allen (1953-2018), le cofondateur de Microsoft. Ce mégayacht est équipé d’un sous-marin de poche et de contrôle d’exploration des fonds marins. Interrogé sur ses sources d’inspiration, ce Norvégien n’hésite pas une seule seconde : « Je regarde d’autres navires, des voitures, ou des hôtels. Comme je voyage beaucoup, je suis exposé à des cultures différentes. Je suis très observateur. Et j’estime que l’on peut toujours s’améliorer. J’ai de l’admiration pour Philippe Starck. Il a un talent incroyable. Il apporte des réponses sur des domaines variés. De telles personnes sont rares. Son dernier voilier lancé en 2015, le Yacht A, est fantastique. » Le yacht, unique par son design, a été imaginé par l’architecte et décorateur français. Le Sailing Yacht A, 143 mètres de long, détient le record du plus grand yacht à voile au monde : il pèse 12 600 tonnes, ses trois mâts en composite culminent à 100 mètres de haut. Espen Oeino avoue puiser aussi son inspiration chez l’architecte britannique Norman Foster. Émule de Richard Buckminster Fuller (1895-1983), Foster est l’un des principaux représentants de l’architecture high-tech.

Genèse

Très jeune, Espen Oeino a eu le goût pour tout ce qui flottait : bateaux, navires, ferries, et surtout, voiliers. Déjà à cette époque, il avais pris l’habitude de lire des magazines sur les yachts. Arpentant les pontons, il pouvait admirer les bateaux. « Dès l’âge de 5 ans, j’ai décidé de dessiner des bateaux. Mais en Norvège où j’ai grandi, il n’y avait pas de yachts. Donc je me suis limité à dessiner des bateaux de 3 à 15 mètres, et des navires de commerce. Dans le pays, il y a plus de 200 liaisons de ferries. Alors, j’ai décidé de travailler dans le milieu maritime, explique-t-il. Côté familial, mes parents ont travaillé dans ce secteur. Mon père construisait des petits bateaux, et ma mère des moteurs. Et tous les étés, on faisait du bateau. » Passionné de mer et montagne, à dix-huit ans, il s’est rendu en vacances à Antibes. Là, il a pu admirer les mâts des voiliers sur le port Vauban. De quoi nourrir des idées… Son retour sur la Côte d’Azur a sans doute germé à ce moment-là. Francophile, il est venu passer son baccalauréat à Rouen. En filigrane, la mer a raisonné comme un leitmotiv. Assez logiquement, il s’est tourné vers des études d’architecture navale et d’ingénierie offshore. Étudiant, il a fréquenté les cours de l’université de Strathclyde à Glasgow. Diplômé à la fin des années 1980, il a entamé sa carrière chez Martin Francis, à Antibes. « Je faisais beaucoup de voile. Et je voulais dessiner des voiliers. » Ainsi, le jeune architecte a commencé à concevoir des voiliers pour ce designer britannique. C’est là qu’il est devenu chef de projet sur la réalisation d’un yacht motorisé. « Miraculeusement, on a gagné ce concours. Et j’ai fait mon entrée dans le monde du yachting. » L’Enigma, appelé Eco au départ avant de devenir Katana, s’est fait remarquer pour sa conception. Mesurant plus de 75 mètres, ce yacht peut atteindre une vitesse de 36 nœuds (66,672 km/h). À l’origine, le pont arrière a été conçu pour transporter un hydravion.

interview-monaco-hebdo-Espen-Oeino-Bold-Silveryachts
Qu’est-ce qu’un superyacht ?
Un superyacht est un grand voilier de luxe doté d’un équipage professionnel. Sa longueur varie de 40 mètres à plus de 180 mètres. À partir de 60 mètres, il est courant de parler de mégayacht. Selon la saison, les superyachts se trouvent généralement en Méditerranée, sur la Côte d’Azur, ou dans les Caraïbes. On trouve certains superyachts à la location. Les prix peuvent être supérieurs à 100 000 euros par semaine. A ce prix, le personnel très qualifié est fourni.
Envol

Après huit années, Espen Oeino a décidé de prendre son envol. En 1994, il a fondé son propre cabinet à Antibes. C’est là que s’est jouée une rencontre essentielle. L’architecte naval est entré en contact avec Michael Breman, responsable des ventes chez Lürssen. À ce jour, les relations entre le chantier allemand et Espen Oeino International perdurent. Autre gros chantier : en 1999, il a réalisé le superyacht Skat, 71 mètres de long, et estimé à 67 millions d’euros. Son propriétaire est Charles Simonyi, mathématicien à l’origine du logiciel Excel, chez Microsoft. « Le Skat a fait ma renommée. Charles Simonyi souhaitait que le yacht soit réalisé en acier et aluminium. Au départ, je pensais que ce projet serait difficile. Le client était très exigent et précis, avoue l’architecte. Je lui ai présenté les premières esquisses à Monaco lors du Grand Prix de F1. Il a été convaincu. Et le projet a été développé en 6 mois. À sa sortie, les gens ont adoré ou détesté le yacht. C’est mieux d’avoir des réactions plutôt que de l’indifférence. » Très vite, le Norvégien s’est fait un nom sur le marché avec ce yacht, le projet 9 906.

REV

Par la suite, Espen Oeino a débuté une collaboration avec Guido Krass. Et le projet SilverYachts a vu le jour. Son premier superyacht a été Silver, 73,5 mètres de long, lancé en 2007. Plus tard, cinq réalisations ont été conçues sur le chantier australien. En 2019, SilverYachts a lancé avec succès l’attendu Bold de 85 mètres. À ce jour Bold, initialement Silver Loft, est le plus grand projet du chantier naval australien. « Le yacht Bold sera présent au Yacht Show. Il est tout en aluminium, rapide et efficace », souligne le designer. Le regard rieur et l’allure décontractée, l’architecte naval norvégien reste un perfectionniste. « À mes débuts, j’ai eu droit aux critiques. Mais cela ne me dérange pas. Je ne pense pas à mon succès. C’est un travail collectif. Et avec mon équipe, nous sommes des passionnés. Mais les choses ne sont jamais acquises. » Des idées, Espen Oeino en regorge. Une carrière déjà riche d’incroyables projets : Stella Maris, Solandge, Kismet, Octopus, Ester III, Silver Fast, Dilbar, Ocean Victory, Research Expedition Vessel (REV). En août, REV Ocean, navire de 182,90 mètres a quitté le chantier de Tulcea, en Roumanie. Actuellement, des travaux de finition sont réalisés à Brattvag, en Norvège. Le superyacht est en passe de devenir le plus grand du monde. L’histoire retiendra que Magne Furuholmen, claviériste du groupe A-Ha, s’est occupé du volet artistique du projet. « Magne est mon ami d’enfance. À l’école, on était dans la même classe. Puis, j’ai quitté la Norvège à 16 ans. Et je l’ai perdu de vue. Depuis il est devenu un chanteur célèbre avec A-Ha. Nos retrouvailles ont été très sympa », avoue Espen Oeino, souriant. Le yacht REV appartient au milliardaire Kjell Inge Roekke. Le propriétaire norvégien s’est engagé à verser 450 millions d’euros. Cet argent servira à financer les coûts de construction, et d’expéditions scientifiques durant 3 ans. « Le REV, c’est le plus grand projet que nous ayons réalisé. Il mènera des recherches sur l’écosystème marin. 60 scientifiques et 30 membres d’équipage pourront être embarqués », précise l’architecte.

Esthétisme

Oeino explique rechercher l’équilibre entre forme et fonction, innovation et technologie, confort et esthétique. « C’est un mélange d’ingénierie et d’art. Il y a une grosse part de subjectivité. » Combattant la démesure, il préfère se concentrer sur la simplicité. « Notre clientèle est exigeante et internationale. Nous faisons du sur-mesure. Acheter un yacht n’est pas anodin. C’est un grand investissement financier et personnel. Et les prix doivent être en phase avec la réalité du marché », assure-t-il. Depuis 30 ans, ses créations sont saluées par les amateurs de yachting. Au total 50 superyachts ont pris vie sous le trait de crayon de l’architecte norvégien. Installé à Monaco depuis 2006, son cabinet bénéficie de l’aura de la principauté. « Monaco est la capitale du yachting. Je suis vice-président du Cluster Yachting Monaco. Et j’ai la chance de travailler ici. » Dans ses locaux, quai Lucciana, une large baie vitrée offre un point de vue imprenable sur le port Hercule. « Nous sommes une équipe de 27 personnes, dont 20 designers. Et selon les projets, 1 000 à 20 000 heures de travail sont nécessaires. En fonction des tailles des projets et des circonstances dans lesquels ils se réalisent, les budgets de conception peuvent aller de quelques centaines de milliers d’euros à un ou deux millions », glisse-t-il. Ses collaborateurs évoluent dans un univers où s’empilent de beaux ouvrages de yachting. Et le marché des superyachts semble avoir de belles perspectives. « C’est tout en écosystème. À Monaco, 1 500 professionnels à terre travaillent dans le yachting. Ce secteur représente 750 à 800 millions d’euros. C’est de l’argent qui est injecté dans l’économie, communique l’architecte. Le Monaco Yacht Show est le rendez-vous de l’année. Tous les acteurs de l’industrie sont présents. On peut montrer notre travail. Car le yachting est un monde confidentiel. Notamment avec les yachts de plus de 80 mètres. » Au-delà de 100 mètres, le marché ne semble pas connaître la crise. « Sur le marché, nous sommes une dizaine d’acteurs. Sur les 20 plus gros yachts au monde, nous avons réalisé 8 navires. Le 8ème de 140 mètres sera livré en fin d’année », assure le designer. Le cabinet d’Espen Oeino travaille sur des projets de superyachts de 60, 77, 88, voire plus de 115 mètres. « Depuis 30 ans, je constate que le secteur de la grande plaisance va bien. Pendant la crise de 2008, nous avions 13 projets en cours. En 10 ans, le nombre de milliardaires a doublé. Il y a donc davantage de clients possibles. » Avec la nouvelle réglementation, l’architecte naval a intégré les critères de motorisation. « Aujourd’hui, la clientèle est sensible au respect de l’environnement », assure-t-il. Ainsi le designer souligne l’importance de réaliser des yachts écologiques, à diesel hybride ou moteurs électriques. « Récemment, nous avons réalisé un bateau de croisière hybride pour une compagnie norvégienne. Nous cherchons à nous diversifier. Il faut prévoir le futur. Et les moteurs électriques sont une voie d’avenir. »

journalistPascallel Piacka