Faut-il supprimer
le mercato d’hiver ?

Pascallel Piacka
-

En janvier  2019, lors du mercato hivernal, l’AS Monaco s’est renforcée avec l’arrivée de 8 joueurs. Un recrutement parfois jugé excessif qui a agacé, notamment du côté de l’Union nationale des footballeurs professionnels. Alors que le marché estival a pris fin le 2  septembre, une question se pose : faut-il réformer le mercato hivernal ? Enquête.

Lors du dernier mercato hivernal, l’AS Monaco a lancé de grandes manœuvres. Il faut dire qu’à l’époque, l’heure était à la mobilisation générale. Le club de la principauté, 19ème, cherchait à éviter une descente en Ligue 2 (L2). Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les transferts hivernaux ont profondément changé le visage de l’équipe. En effet, huit nouveaux joueurs sont venus suppléer un effectif en souffrance. La liste des recrues était alléchante : Cesc Fabregas, William Vainqueur, Adrien Silva, Gelson Martins, Carlos Vinicius, Georges-Kévin Nkoudou, Fodé Ballo-Touré, et Naldo. Ce mercato hivernal a porté ses fruits et l’ASM est sortie de la zone rouge. Face à un tel recrutement, jugé massif, les critiques des adversaires n’ont pas tardé. La polémique sur l’ampleur du recrutement, l’éthique et l’équité sportive a éclaté. Neuf mois après, la question reste posée : le mercato d’hiver doit-il conserver sa forme actuelle ? Depuis des années, ce sujet divise les entraîneurs, les présidents de clubs, jusqu’au syndicat des joueurs.

Polémique

En février 2019, l’Union nationale des footballeurs professionnels (UNFP) s’est fendue d’un communiqué vindicatif : « Nous ne trouvons pas sain qu’un club puisse changer la donne en cours de saison en attirant plusieurs joueurs, simplement parce qu’il en a les moyens. Cinq à six joueurs, parfois plus, cela bouleverse le visage d’un collectif, et cela impacte également les équipes adverses […]. C’est un peu comme changer les règles du jeu en cours de partie. Nous ne trouvons pas cela normal et équitable. » Au sortir de janvier, la métamorphose de l’effectif monégasque a donc été validée et la moitié de l’équipe a été changée. « Je comprends les critiques. Nous avons été moteur pour dire qu’il était nécessaire de s’interroger sur cette manière de recruter. Il devrait y avoir une limitation du recrutement à un, voire deux joueurs. L’autorité de la Ligue de football professionnel (LFP) est remise en cause. Elle devrait dénoncer les excès. Normalement, c’est dans sa mission », estime Philippe Piat, président de l’UNFP. De son côté, Bernard Caïazzo, président de Première Ligue, un syndicat patronal représentant les clubs de Ligue 1 (L1) dans les instances du football professionnel, assure ne pas avoir « senti de polémique. Après, un ou deux entraîneurs se sont exprimés. Mais on ne peut pas dire que le championnat ait été faussé. Pour preuve, Monaco a terminé 17ème la saison dernière. » Le 1er septembre 2016, 19 clubs de L1, dont l’AS Monaco, ont créé ce nouveau syndicat. En tout cas, la polémique ne semble pas avoir atteint le club de Caen. Pourtant le club normand, 19ème, a perdu sa course au maintien contre Monaco, et a donc été relégué en L2 la saison dernière. « Il y a toujours la notion d’équité sportive. Après, c’est une forme de perception. Il y a toujours cette notion de la loi et de la morale. Je ne pense pas qu’il faille en faire une polémique », juge Fabrice Clément, président de Caen.

Règlement

Il faut bien sûr rappeler qu’en recrutant 8 joueurs pendant le marché des transferts hivernal, le club monégasque n’a enfreint aucune des règles de la LFP. « Il n’y a pas de règlement. Il y a une date qui va de la fin des matchs allers jusqu’au 31 janvier. Les clubs ont la possibilité de recruter autant de joueurs qu’ils souhaitent », précise Philippe Piat. Le président de l’UNFP ajoute : « Oui, l’AS Monaco a respecté le règlement. Sinon, les clubs auraient posé des réserves sur les matchs. Ce ne sont pas les premiers à agir ainsi. Et malgré l’arrivée de huit joueurs, ils se sont maintenus in extremis. » La rédaction de Monaco Hebdo a tenté de joindre à plusieurs reprises la direction du club monégasque, à qui une série de questions a été posé pour mieux comprendre leurs positions sur ce sujet sensible. Voici l’intégralité des réponses qui nous a été communiquée : « Durant le mercato d’hiver 2019, l’AS Monaco se trouvait dans une situation sportive d’urgence. Le club s’est donc employé à renforcer un effectif, notamment privé de très nombreux joueurs blessés. Ces recrutements ont été réalisés dans le respect des règles, au même titre que d’autres clubs de L1. » Plus bavard face à nos interrogations, Bernard Caïazzo, président de Première Ligue, est très clair : « Ce que fait l’AS Monaco nous va très bien. Les dirigeants de l’ASM, nous ont amenés en demi-finale de Ligue des Champions. Mais il y a toujours des mécontents. Concernant notre syndicat Première Ligue, nous avons de l’admiration pour le travail effectué à l’ASM. Vadim Vasilyev a été extrêmement apprécié par les clubs. Il a été élu au conseil d’administration. Enfin, nous avons beaucoup d’estime pour le prince Albert, et son investissement pour le club depuis des années. » Du côté du Stade Malherbe de Caen, on reste beau joueur. « Mais tout ce qu’a fait l’ASM en janvier est légal. Grâce à un mercato, ils ont corrigé le tir sur des résultats sportifs déficients. À leur place, avec autant de moyens, je ne me serais pas posé la question. N’importe qui aurait fait la même chose qu’eux », assure le président de Caen, Fabrice Clément.

« Éthique »

Dès son lancement, en 1997, le mercato hivernal a eu un but précis : permettre aux équipes d’ajuster leurs effectifs et de combler les manques à certains postes. Du côté des entraîneurs, le mois de janvier est souvent peu apprécié, car les joueurs savent qu’ils ont des possibilités de partir. Et les présidents ont l’opportunité de refaire leurs trésoreries. Le mercato hivernal pose aussi des questions d’éthique. En modifiant les rapports de force, les clubs peuvent changer le visage du championnat. Le renforcement d’un effectif peut corriger le sens d’une première partie de saison décevante. « Dans le cas de l’ASM, l’éthique du championnat n’a pas été respectée. Car le problème d’éthique est dans la régularité. Quand une équipe est dernière à l’issue des matchs allers, elle doit descendre. À cause du règlement, elle a la possibilité de changer le résultat sportif. Pour moi, c’est inacceptable, s’insurge Philippe Piat, président de l’UNFP. Je ne veux pas donner des leçons. Mais on peut se poser la question : tout le monde s’en moque de l’éthique ? Donc le problème de l’éthique se pose à 100 %. » Les échanges sont donc parfois vifs, et chacun campe sur ses positions. « Les débats, on les comprend tous. Le problème c’est l’harmonisation européenne. C’est bien de parler d’éthique. Si vous êtes seuls à respecter l’éthique, et que les autres ne le font pas… Vous désavantagez votre championnat et les clubs de votre pays. Je suis d’accord sur l’éthique. Mais je dois défendre l’intérêt des clubs français par rapport à leurs voisins », réplique Bernard Caïazzo, président de Première Ligue. « L’histoire de l’éthique ou de la morale, OK, d’accord, lance le président de Caen, Fabrice Clément. Aujourd’hui, si l’on respecte les règlements en place, il n’y a pas de sujet. Mais dès qu’il s’agit des autres, on a toujours un avis assez tranché. Je trouve que ce serait malvenu de dire que l’ASM a triché. »

Réforme

De manière presque inédite, l’ASM a donc agité le dernier mercato hivernal. Résultat, lors de la seconde partie de saison, ses adversaires ont affronté une équipe qui n’avait plus grand chose à voir avec celle qui a débuté le championnat, en août 2018. Au-delà des polémiques, du règlement, et de l’éthique, des voix s’élèvent depuis des années pour réformer le mercato d’hiver. Alors, la LFP devrait-elle réguler les transferts du mois de janvier ? Voire le supprimer (1) ? Le 20 novembre 2018, l’UNFP a adressé un courrier à la LFP, dans lequel elle se prononce en faveur d’une limitation des transferts pendant le mercato d’hiver. « Le conseil d’administration de la LFP a accepté mes critiques, assure le président de l’UNFP, Philippe Piat. Mais il a pointé la position des autres nations étrangères. Si la France change sa réglementation, elle peut se retrouver en situation de faiblesse. Alors, j’ai demandé à la LFP d’adresser un courrier à la FIFA. Et ce courrier a été envoyé. La LFP n’est pas fermée à une réforme. Maintenant, nous attendons un retour de la FIFA. Du côté des présidents de clubs, visiblement ce n’est pas leur problème. » Une petite attaque qui a appelé une réponse de Bernard Caïazzo : « Nous sommes d’accord sur la mise en place de nouvelles règles. Mais il faut une application sur l’ensemble de l’Europe. » Alors, comment réformer le mercato hivernal ? Deux propositions se dégagent des réflexions engagées. Le nombre de mouvements par club pourrait être réduit ou limité dans sa durée. « On préférerait que le mercato s’arrête quand la compétition commence. Si elle débute le 8 août, alors le mercato devra s’arrêter à cette date. Pour l’hiver, si la compétition commence le 8 janvier, le mercato se déroulerait entre le 22 décembre et le 8 janvier. On aimerait que ça se passe ainsi pour des raisons éthiques et d’organisation », suggère le président de Première Ligue. De son côté, Fabrice Clément estime que « cette réforme doit se faire entre les familles du football. Je pense qu’il faut travailler sur la durée. Il faut voir le nombre de mouvements des joueurs. Il faut sortir du contexte sportif, sinon, on va faire comme en NBA. Les recrutements se feront en fonction des classements et ce serait assez malsain. Il faut garder l’idée de la liberté et de l’autonomie. »

Suppression ?

D’après les chiffres de la LFP pour le mercato d’hiver 2019, il y a eu très exactement 44 arrivées et 53 départs en L1. Face à cette fuite en avant, faut-il être radical et carrément supprimer le mercato hivernal ? « Cette hypothèse serait une bonne chose. Ainsi, il n’y aurait plus de changement d’effectif en cours de saison. Le mercato d’été resterait essentiel », estime Philippe Piat. « La suppression ? Je m’en méfie un peu. Il faut voir comment les choses peuvent se passer sur un sens pratique. Je propose qu’en cas de blessure grave d’un joueur, on ait la possibilité de le remplacer. Cela est valable à tout moment. Ça me paraît plus logique », juge pour sa part Bernard Caïazzo. « Il faut voir les choses dans leur globalité, analyse le président de Caen, Fabrice Clément. La pression sur le mercato d’été existe déjà, au-delà de celui d’hiver. Dans l’idéal, le mercato devrait avoir lieu en dehors de la période des compétitions sportives. C’est le fait qu’il y ait une compétition en cours qui modifie les choses. »

« Lobbys »

La suppression du mercato hivernal rencontre aussi de très fermes oppositions. « Oui, il y a des lobbys. Il y a deux types de problèmes. D’abord il y a les agents. À chaque transfert, ils perçoivent des commissions. De plus, les clubs ont toujours envie de vendre, pense Philippe Piat. Les clubs pratiquent le “trading” joueurs. Ils font des opérations d’achat-vente. Quand on regarde de près les transferts, on constate qu’il y a toujours une irrégularité. Normalement, il faudrait respecter la durée des contrats. Ils sont devenus des réalisations d’actifs financiers. Ce ne sont plus des contrats de travail. Le système des transferts est un “no man’s land” juridique. » Le système du “trading” joueurs est souvent décrié. Des fonds spéculatifs prêtent de l’argent aux clubs et, parallèlement, ils jouent sur la côte des joueurs. Ces fonds se comportent donc comme s’ils investissaient dans des actions. Avec un objectif simple : augmenter la valeur des joueurs et dégager des plus-values financières lors des transferts. « Les clubs sont en compétition. La question ne réside pas dans les lobbys économiques. La préoccupation des clubs est davantage au niveau européen. Si l’UEFA supprime le mercato d’hiver, et qu’il y a le droit au “joker” médical, là, d’accord. Mais la règle doit s’appliquer à tous les pays », insiste Bernard Caïazzo. « Si on réforme le mercato d’hiver, alors il faudra aussi réformer le mercato d’été. Dans l’absolu, il faut réformer le mercato en général. On ne peut pas isoler le mercato d’hiver, qui doit être un mercato d’ajustement », rappelle Fabrice Clément. Actuellement, la FIFA réfléchit donc à une réforme du marché des transferts. L’une des pistes étudiée consiste à limiter le nombre de prêts de joueurs dans un même club. « La FIFA veut copier ce qui existe déjà en France. L’an dernier, Chelsea a prêté 43 joueurs. Ce n’est pas normal », dénonce Philippe Piat, président de l’UNFP. « La France a transmis sa demande à la FIFA. Maintenant c’est un travail de longue haleine », glisse Bernard Caïazzo. Alors, faut-il seulement réformer le mercato hivernal ou faut-il le supprimer et ne conserver que le marché estival ? La question est plus que jamais d’actualité.

(1) La rédaction de Monaco Hebdo a contacté la Ligue de football professionnel (LFP), qui ne nous avait pas répondu alors que la rédaction était en bouclage le 10 septembre 2019.


journalistPascallel Piacka