Rainier Grimaldi, amiral héroïque
et père de la dynastie Grimaldi

Maxime Dewilder
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Les 10 et 11 août 1304, Rainier Grimaldi a inscrit son nom dans l’Histoire européenne. Grand marin à la tête d’une flotte franco-hollandaise, il a défait les navires flamands lors de la bataille de la Gouwe. Retour sur cet affrontement naval mené par le père de Charles Grimaldi, premier seigneur de Monaco (1).

L’Histoire de la principauté de Monaco — celle qui s’écrit avec un grand « H » et qui couronne des rois, établit des frontières, voit s’organiser des trahisons ou se livrer des batailles — regorge de hauts faits et de grandes personnalités. En ce mois d’août propice aux activités liées à la mer, Monaco Hebdo s’est plongé dans les archives du palais princier pour évoquer la bataille navale de Zierikzee, au cours de laquelle Rainier Grimaldi s’est illustré. Rencontre intemporelle avec celui qui devint amiral général de France et qui signa de son nom cette bataille datant de 1304.

Zierikzee

Au début du XIVème siècle, Flamands et Hollandais se livrent une bataille sans merci dans la province maritime de Zélande, au sud-ouest des Pays-Bas. Dans cette région se dresse une ville : Zierikzee. Petite colonie sans intérêt, située à proximité d’un affluent de la Gouwe, Zierikzee devient au XIème et XIIème siècles une localité considérable selon le poète-chroniqueur hollandais Melis Stoke, qui vivait à Utrecht à cette période. Favorablement située, elle est à la fois propice au commerce maritime et suffisamment isolée pour éviter une attaque terrestre. Surtout, elle constitue un bastion important et avancé dans la lutte pour la Zélande qui se dessine entre Hollandais et Flamands. Zierikzee appartient à la Hollande. Guillaume Ier de Hollande, d’Utrecht et de Zélande, vassal de l’empereur d’Allemagne, confère son droit de cité à la ville, peu après que Middelburg ait acquis ce droit, en 1217.

« Conquérons ce nid de corneilles ! »

En 1302, les Flamands remportent une victoire décisive contre l’armée française lors de la bataille des Éperons d’or, près de Courtrai. Gorgés de confiance, ils s’attaquent aux comtés du Hainaut et de Hollande, alliés au roi de France. Les deux provinces ne sont qu’une étape sur la route de la Zélande, que les Flamands veulent soumettre et annexer à la Flandre. Sur cette route se dresse aussi Zierikzee. Progressivement, le triangle martial se met en place avec d’un côté des Flamands conquérants et de l’autre des Hollandais assaillis et alliés aux Français. Les Flamands progressent vite et Guillaume Ier subit deux défaites, à Veere et Arnemuiden, l’obligeant à se retrancher à Zierikzee. La ville connaît alors un premier siège, en 1303. « Conquérons ce nid de corneilles ! », raillent les Flamands, relatés par Melis Stoke. Un an plus tard, après une trêve, Flamands et Hollandais reprennent les armes. Deuxième siège. Puis vient un troisième siège, en 1304. Dans la cité, la situation devient précaire. Les assiégés se défendent et repoussent les Flamands mais ils sont affamés. Guillaume Ier requiert l’aide de ses alliés, les Français. L’amiral Grimaldi était déjà en route, dépêché par un roi de France mis au courant de ces entrefaites. La flotte comporte environ 40 grands navires et 11 galères. Rainier Grimaldi est assisté du général français Jehan Paiedroghe.

Rainier Grimaldi entre en scène

La flotte progresse lentement sur la rivière Gouwe. Les navires zélandais, alliés aux Flamands, engagent les combats d’avant-garde. Les estimations sur le rapport de force varient fortement. Toutes s’accordent sur le fait que le nombre de vaisseaux flamands était supérieur à celui de la flotte franco-hollandaise. De plus, l’endroit est peu favorable à une bataille navale. La Gouwe est partiellement ensablée, il n’y a pas de possibilités de manœuvres rapides. La tâche s’annonce ardue pour l’amiral Grimaldi. Ce dernier dispose ses bâtiments de manière à former quatre lignes : une première composée de 15 bateaux, pareil pour la deuxième, la troisième en a 14 et la dernière réunit les galères. Le 10 août 1304, la bataille commence réellement. La flotte franco-hollandaise attend la marée, puis met le cap sur les Flamands. L’attaque est menée par quatre navires, amarrés les uns aux autres, sous le commandement de Jehan Paiedroghe. Ses bâtiments s’échouent sur un banc de sable, livrés aux Flamands. Ces derniers, mis en confiance, chargent à leur tour. Après cette première escarmouche, les combattants se mettent en retrait avant la bataille décisive. Mais, alors que les équipages alliés prennent leur repas du soir, les Flamands, portés par la marée, attaquent dans une atmosphère crépusculaire. Les flottes ennemies se font face.

« Les flèches volaient comme de la neige »

Les flèches volent dans tous les sens, au rythme des cris de guerre, des cors, des tambours, des flûtes et des trompettes ! « Les flèches volaient comme de la neige », écrit un observateur. Alors que la nuit progresse, les Flamands semblent avoir le dessus. Ils se sont emparés de trois navires et en ont tué tous les occupants. Le flamand Gui de Namur, à la tête de son armée, envisage la victoire alors que la nuit tombe. Mais la marée a une conséquence inattendue, elle libère les bateaux franco-hollandais précédemment ensablés ! Dans le même temps, le bateau flamand nommé L’Orgueilleuse est perdu corps et biens. Il avait à son bord de nombreux fils de la bourgeoisie brugeoise. La chance tourne, la victoire paraît désormais à la portée de l’amiral Grimaldi. Soudain, un grand vaisseau de guerre sort de l’obscurité. Il arbore la bannière au lion noir flamand. À son bord se trouve probablement Gui de Namur en personne. Français et Hollandais se préparent à l’abordage, mais telle une ombre, le bateau s’enfonce dans la nuit noire et disparaît. Il n’y aura pas d’affrontement direct entre Rainier Grimaldi et Gui de Namur cette fois. La nuit passe, le jour point à l’horizon. Avec lui se dresse un premier bilan. Les navires flamands voguent en ordre dispersé, tandis que la flotte franco-hollandaise est toujours en ordre de bataille. L’amiral Grimaldi lance les galères dans l’affrontement. Elles étaient restées jusque-là en arrière. Il les dirige en personne, lui-même à bord de l’une d’elles, accompagné de quarante archers. Ensemble, ils brisent les dernières velléités de résistance flamande. Les marins vaincus tentent de fuir avec de plus petits bateaux, pendant que d’autres regagnent la terre ferme et cherchent un abri. Gui de Namur, mal conseillé par sa fierté, refuse de prendre la retraite, malgré la supériorité de ses adversaires. Rainier Grimaldi engage personnellement la bataille avec lui. Le Flamand est contraint de reconnaître sa défaite et est capturé. L’amiral Grimaldi le ramènera lui-même à Paris.

Brillante victoire

Les Flamands lèvent le siège de Zierikzee après leur défaite sur la Gouwe. La grande expérience de l’amiral Grimaldi, ainsi que ses connaissances tactiques ont joué un rôle prépondérant dans cette bataille. Guillaume Ier, encore jeune, n’a joué qu’un rôle secondaire. Avec la mort de son père dans une précédente bataille contre les Flamands, le jeune homme de 18 ans prend le nom de Guillaume III. La ville de Zierikzee est récompensée pour l’héroïque soutien et le courage montré à l’occasion des trois sièges successifs. Elle se voit accordée par Guillaume III d’importants monopoles commerciaux. Pour récompenser Rainier Grimaldi selon ses mérites, le roi de France lui attribue une rente annuelle de 1 000 livres, avec un brevet de « grand amiral de France ». Lorsque Guillaume III épouse en 1305 Jeanne de Valois, parente du roi de France, Rainier est l’un de ceux qui se portent garants pour la dot. Du coup, le contrat de mariage porte son sceau. Rainier Grimaldi, habile marin pour la couronne de Charles II de Naples et parallèlement lors des campagnes maritimes des Guelfes génois de Monaco, contre les navires gibelins, est logiquement désigné auprès du roi de France lorsque ce dernier entreprend la guerre en Flandre. Après sa brillante victoire, il revient à Naples, où il jouit d’un crédit qui lui vaut la seigneurie de Cagnes et la châtellenie du château royal de Villeneuve, devenue aujourd’hui Villeneuve-Loubet. Il mourra en 1314. Son fils aîné, Charles, sera le premier seigneur de Monaco.

1) Article réalisé avec l’appui des archives du palais princier et de son directeur, Thomas Fouilleron.

journalistMaxime Dewilder