Alain Mabanckou : « La langue
est une question de rencontre
des peuples »

Pascallel Piacka
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La conférence d’Alain Mabanckou s’est déroulée le 27 juin au théâtre princesse Grace. Le thème : repenser la francophonie. Monaco Hebdo a rencontré le prix Renaudot 2006. Cet écrivain livre l’idéologie et les valeurs qu’il porte sur le concept de francophonie. Entretien.

Quel message avez-vous passé à Monaco ?

C’était d’abord un message de constat, de remise en place de certaines choses puis d’enthousiasme. Je ne suis pas un vendeur de pessimisme. Les Monégasques ont le droit d’entendre une voix dissonante. Le discours que je tiens à Monaco, je le tiendrai à Montréal, au Cambodge, etc. Ce qui m’intéresse, c’est la culture des peuples monégasques, sénégalais, etc. Et faire en sorte que la francophonie soit un projet enthousiaste et merveilleux. Il faut redonner la fierté aux gens qui viennent d’un espace francophone.

En 1999, avec Bleu-Blanc-Rouge(1), vous avez obtenu le Grand prix littéraire d’Afrique noire : c’est là qu’a commencé votre combat ?

Ce prix m’a fait plaisir. C’était parmi les premiers grands prix que je recevais. Ce prix est décerné par l’association des écrivains de langue française (ADELF). C’est vrai que mon premier roman marque mon combat pour la défense de la langue française, avec la nécessité d’une refonte de la francophonie institutionnelle.

Qu’entendez-vous par « francophonie institutionnelle » ?

C’est la francophonie sous son aspect politique. Je pense à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) qui regroupe l’ensemble des pays et des gouvernements partageant la langue française. Or, au sein de cette organisation, le secrétaire général est nommé par le sommet des chefs d’État et de gouvernement.

Vous dénoncez les règles de nomination du secrétaire général ?

La francophonie institutionnelle a ses règles propres. Elles sont opaques, peu claires et la main de la France est toujours au-dessus. Le poste de secrétaire général est considéré comme une fonction pour recaser les anciens politiciens. Par essence, cette nomination est politique.

Vraiment ?

Regardez les derniers secrétaires : ce sont Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada, et Louise Mushikiwabo, actuelle secrétaire générale. Est-ce que la francophonie est un gouvernement ?

Que faire alors ?

Il faut une élection qui puisse inclure les peuples. Cela donnera un visage nouveau à la francophonie. Il faut laisser la place à des artistes comme Alpha Blondy ou Angélique Kidjo. Et, pourquoi pas, un grand cuisinier français ? Ils peuvent aussi diriger la francophonie.

Je pense également à un intellectuel comme Achille Mbembe. Mais un historien comme Pascal Blanchard peut aussi être à la tête. Les institutions c’est bien, mais les peuples, c’est mieux.

C’est-à-dire ?

On ne peut pas exporter une langue par décret ou décisions politiques. La langue est une question de rencontre des peuples. Dire que l’OIF défend la langue française, c’est pérenniser l’idée d’Onésime Reclus (1837-1916).

Vous parlez du géographe français Onésime Reclus et vous dénoncez son livre, France, Algérie et colonie (2) ?

Oui, évidemment, chaque livre a son temps. Il faut le remettre à son époque, les années 1880. C’est un livre qui prônait l’influence de la France. C’est Onésime Reclus qui en était l’initiateur. Son dessein était d’étendre l’influence de l’empire colonial français. À cette époque, on ne regardait pas les conséquences d’une telle vision. Aujourd’hui, on est toujours dans cette extension.

Vous souhaitez plus d’ouverture, afin de dépasser les origines coloniales du concept de francophonie ?

Je souhaite enlever cet aspect colonial. Aujourd’hui, la francophonie est toujours perçue par beaucoup comme la prolongation de la politique étrangère de la France. Et cela se manifeste à travers ses anciennes colonies. C’est la marque de fabrique de la francophonie, conçue au 19ème siècle. C’est ce lien qu’il faut couper. Et il faut installer ce que j’appelle la francophonie des peuples. C’est-à-dire celle qui est dirigée par les hommes et femmes de culture, les artistes, les peintres, les cuisiniers et d’autres.

Quel regard portez-vous sur Léopold Sédar Senghor (1906-2001), qui est l’un des fondateurs de la francophonie ?

Je préfère voir Léopold Sédar Senghor comme le poète et écrivain. Dans ses poèmes, il analyse la négritude, l’humanisme, l’universalité, la rencontre des cultures et la francophonie. Il parle de la conscience francophone. Et il ne fait pas référence à la francophonie comme une institution de diplomates. Celle que nous ne souhaitons pas.

En 2018, pourquoi avoir refusé de participer au projet d’Emmanuel Macron, de réflexion autour de la langue française et de la francophonie ?

J’avais donné quelques raisons dans les colonnes de L’Obs’ [dans une lettre ouverte sur Bibliobs, le 15 janvier 2018 — N.D.L.R.]. J’estimais que la francophonie sous l’aspect des paillettes et de l’enthousiasme béat n’était pas une bonne affaire. Au préalable, il fallait se poser la question de savoir : qu’est-ce qui ne va pas avec cette francophonie ?

Et vous avez la réponse ?

La plupart des pays francophones sont sous la dictature. Je ne pouvais pas cautionner d’être l’intellectuel de la France-Afrique. Je continue à penser que la francophonie demeure encore prisonnière de son élan colonial du 19ème siècle. Ce sont ces raisons qui m’avaient poussé à refuser la francophonie institutionnelle. Elle est incarnée par l’OIF.

Vos détracteurs considèrent que vous détournez l’objet de la francophonie pour un combat personnel ?

Nous sommes en démocratie. C’est ça la différence entre la France et le Congo-Brazzaville. En France, je peux refuser de faire quelque chose. Et on ne va pas me prendre mon visa. Mais dans les pays de dictatures « bananières », c’est tout de suite un problème.

Vous êtes fâché contre Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron m’avait demandé après de prononcer un discours à Reims. C’était pour la mémoire des soldats noirs. Je suis allé le faire en novembre 2018. Donc, nous ne sommes pas dans une animosité absolue. Ils ont besoin du discours que je tiens sur la francophonie. Mais s’ils ont raison, pourquoi m’écouter ? À l’intérieur des griefs que j’adresse contre la francophonie, il y a une nécessité de la repenser. Et c’était l’objet de ma conférence à Monaco.

Mais vos détracteurs affirment vouloir défendre la langue française !

Leurs arguments sont institutionnels. Non, la langue française n’a pas besoin d’être défendue. Dans l’espace francophone, il n’y a pas de recul de la puissance de la langue française. Elle n’a pas besoin d’être abusée par certains détracteurs. Ils se cachent derrière elle, afin de continuer à dominer les peuples.

Que signifie aimer la France, aujourd’hui ?

Aimer la France ne veut pas dire la caresser dans le sens du poil. Ce n’est pas lui rendre service que de dire des choses complaisantes. Il ne faut pas cacher ce qu’elle devrait corriger. C’est une nation digne, qui a fait la révolution de 1789. Je pense à Montesquieu (1689-1755), Diderot (1713-1784) et Proust (1871-1922). Mon intérêt n’est pas d’avoir un langage hypocrite. Le rôle d’un écrivain, c’est d’être objectif.

Votre combat est-il perdu d’avance ?

Je ne pense pas. Sinon, on ne m’inviterait pas. Donc, il y a toujours de l’espoir. Ce n’est pas un combat, mais un engagement. Il restera droit, défini, et sans limite. Je le mènerai jusqu’au bout. C’est pour l’intérêt des amoureux de la langue française. Qui aiment l’imaginaire en français et la liberté d’expression.

1. Bleu-Blanc-Rouge, d’Alain Mabanckou (éditions Présence Africaine), 224 pages, 6,20 euros.

2. France, Algérie et colonie, d’Onésime Reclus (Hachette BNF, édition 1886), 806 pages, 33,40 euros.


journalistPascallel Piacka