Franck Julien sur la 5G :
« Il faudra rester vigilant »

Raphaël Brun
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Que faut-il penser du déploiement de la 5G à Monaco et des inquiétudes de la population liées à la santé ? Monaco Hebdo a questionné les trois groupes politique du Conseil national (1). Pour la majorité Primo !, Franck Julien, président de la commission pour le développement du numérique, prône la « vigilance » et la « transparence ». Interview.

Quels sont les principaux avantages de la 5G, à l’échelle d’un pays comme Monaco ?

Les avantages de la 5G que l’on met communément en avant sont : plus de débit, moins de latence, c’est-à-dire moins de délai entre l’action et la réaction, une connectivité massive, c’est-à-dire la possibilité de connecter beaucoup plus d’objets sur une même surface. Et enfin, une plus grande efficacité énergétique, ce qui aura un effet positif sur les batteries de nos futurs smartphones et objets connectés.

Et pour Monaco ?

A ce stade et à l’échelle de Monaco, c’est avant tout une histoire d’image de marque. Le gouvernement princier a fait de la 5G, avec la fibre optique, l’un des piliers des infrastructures digitales de son programme « Extended Monaco ». Monaco peut aujourd’hui revendiquer être la première nation à avoir une couverture 5G sur l’ensemble de son territoire. Cela nous place sur la scène internationale comme un pays à la pointe de la technologie. Néanmoins, il va s’écouler des années avant que le grand public ne perçoive véritablement les avantages concrets de cette technologie.

Des années ?

Oui, et cela n’a rien d’étonnant. Lors de l’avènement de la 3G, il a fallu l’arrivée de l’iPhone 3G, bien des années plus tard, avant que la population ne puisse percevoir concrètement les apports de ce nouveau réseau. Ce sera exactement la même chose avec la 5G. Il y a toujours un décalage entre la mise à disposition des infrastructures et le développement des services et des terminaux qui vont avec. J’irai même jusqu’à dire que je ne serai pas étonné si les usages que l’on prédit aujourd’hui autour de la 5G ne seront pas ceux qui seront les plus utilisés demain…

Cet investissement est estimé à combien par le gouvernement ?

Monaco Telecom affirme avoir un budget d’investissement de plus de 5 millions par an sur ses infrastructures de réseau mobile, et l’avoir doublé à l’occasion de la 5G.

Par qui et comment sera-t-il financé ?

Même si l’Etat est actionnaire, Monaco Telecom est une entreprise privée. Contrairement à la fibre optique où le gouvernement participe directement à l’effort d’investissement, sur la 5G, Monaco Telecom est autonome. L’investissement est donc réalisé sur les fonds propres de cette entreprise.

Cet investissement se justifie-t-il vraiment ?

Même si le grand public tardera à percevoir les avantages concrets de la 5G, cette technologie est néanmoins indispensable pour désaturer les réseaux actuels et rendre plus fluide la consommation des données mobiles.

Comment faire pour que le déploiement de la 5G soit mieux compris par la population ?

Aujourd’hui les exemples qui sont pris pour justifier le déploiement de la 5G sont anecdotiques et peu compréhensibles. Grace à la 5G, on peut avoir du WiFi dans les abris-bus. A-t-on besoin de la 5G pour cela ? Non. Grace à la 5G, on va avoir une navette autonome sur le rocher. Réaction du grand public : la 5G détruit de l’emploi et déshumanise la société. De plus, dans l’esprit des gens, il y a souvent des amalgames. C’est grâce à la 5G que l’on a rendu possible la livraison de barbajuans avec un drone ! Ce qui, bien évidemment, conforte l’idée d’une technologie gadget et inutile.

Alors que faire ?

Il faut contextualiser ce qui est en train d’être fait. Prenons un exemple concret : l’intérêt de la navette autonome, telle qu’elle est testée aujourd’hui sur le rocher [lire notre article dans ce numéro — N.D.L.R.], ne peut se concevoir qu’en intégrant l’apprentissage d’une nouvelle manière d’appréhender la ville de demain, où le mobilier urbain dialoguera avec les véhicules et ceci notamment grâce à la 5G. Apprendre de cette expérimentation est très utile, car cela permet aux services de l’Etat d’anticiper les agencements qui deviendront nécessaires, à moyen et long termes.

Aujourd’hui, la population ne comprend pas l’effort de digitalisation du pays ?

Malheureusement, une grande majorité de la population ne le comprend pas. On lui explique à grand renfort de communication que Monaco est en train de devenir le pays le plus digitalisé au monde, et en parallèle de cela, pour payer la cantine de ses enfants, les parents doivent envoyer un chèque voire deux, s’ils ont deux enfants. Il y a une telle distance entre le discours futuriste des autorités et la réalité du quotidien qu’une partie de la population y voit un écran de fumée.

Que compte faire le Conseil national ?

Etre le premier pays au monde à avoir une couverture nationale en 5G, c’est bien pour l’image de marque de la Principauté, mais ce n’est pas une demande de la population. Ce que veulent les Monégasques et les résidents, c’est qu’on leur simplifie la vie au quotidien. Lors de la présentation du programme « Extended Monaco », il a été mentionné que le gouvernement se fixait un objectif de 100 % de démarches pertinentes à dématérialiser, réalisables en ligne à l’horizon de 2022. Lors d’une séance privée, il a été demandé au gouvernement ce que signifiait le mot « pertinent », dans le cas présent. Ce point sera assurément abordé lors des débats budgétaires. C’est évidemment un point de grande vigilance pour le Conseil national. Par ailleurs, la commission que je préside travaille activement pour rendre possible, dès la rentrée, le vote de deux projets de loi très importants pour doter la Principauté de bases juridiques solides, afin d’accélérer l’indispensable dématérialisation des services. Monaco est vraiment très en retard sur le sujet.

Peut-on affirmer aujourd’hui que la 5G ne présente pas de risques pour la santé ?

La seule chose que je peux dire, c’est qu’au vu des fréquences utilisées dans le déploiement de la 5G à Monaco cet été, la 5G ne sera ni plus, ni moins dangereuse que le WiFi actuel.

Mais la question des ondes millimétriques, utilisées en partie par la 5G, inquiète beaucoup ?

En ce qui concerne les ondes millimétriques qui font débat, je note avec intérêt que les discours actuels semblent beaucoup plus réservés, voire prudents, sur une date éventuelle d’un déploiement à Monaco. Là où il y a quelques mois, Monaco Telecom évoquait un déploiement dès 2021, aujourd’hui le gouvernement dit que les ondes millimétriques ne sont pas autorisées à ce jour et qu’aucune décision n’est prise. De son côté, Monaco Telecom évoque maintenant 2023, voire 2024. Cela nous laissera donc du temps pour avoir les retours des pays où le déploiement de la 5G se fait avec des ondes millimétriques, comme par exemple les Etats-Unis et la Corée du Sud.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’étude de santé faite sur la 5G, avant le déploiement de cette nouvelle technologie ?

Les études scientifiques ne sont pas réalisées spécifiquement par rapport à une technologie donnée, mais se réfèrent à des gammes de fréquences. Il n’y a pas eu d’étude spécifique sur la 2G, la 3G ou la 4G. La question spécifique que pose le déploiement de la 5G se porte sur l’utilisation de la gamme de fréquences dite « millimétrique ». Sans ces fréquences, la 5G ne présente aucun changement par rapport à la 3G ou la 4G.

A Monaco, quel cadre légal d’émissions devra respecter la 5G ?

Tant que les ondes millimétriques ne sont pas déployées, l’ordonnance souveraine n° 3020 du 26 novembre 2010 relative à la limitation de l’exposition du public aux champs électromagnétiques demeure d’actualité, car elle couvre une bande de fréquence comprise entre 100 kg Hertz et 6 Giga Hertz.

Ce cadre est-il suffisant, ou les seuils définis par l’ordonnance souveraine n° 3020 pourraient-ils être prochainement augmentés ?

Je me suis déjà exprimé sur ce sujet. Le Conseil national est défavorable à une augmentation des seuils définis dans l’ordonnance souveraine n° 3020.

Quels retours avez-vous eu sur ce dossier de la part de la population monégasque ?

Evidemment, les personnes qui sont venues me voir sont celles qui se sentent le plus concernées par le sujet. Mais il est évident qu’il y a une vraie préoccupation de la population sur la sécurité sanitaire liée au déploiement de la 5G.

La majorité du Conseil national a réclamé des « données scientifiques objectives » pour éclairer les décisions prises dans ce dossier : quel organisme indépendant faudrait-il solliciter ?

Le 18 juin 2019, le gouvernement indiquait sur son site internet : « […] répondant par anticipation à l’émotion suscitée par ce dossier sur le plan sanitaire, Alexandre Bordero, directeur de l’action sanitaire et sociale, a rappelé que « selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), à la lumière de l’ensemble des études collectives scientifiques sur les ondes électromagnétiques réalisées et vérifiées depuis une vingtaine d’années, celles-ci n’étaient en aucun cas classées dans la catégorie des risques avérés sur la santé, et notamment des cancers »». On peut trouver ironique de la part du gouvernement d’affirmer qu’il a répondu par anticipation, alors même que le Conseil national, lors d’une séance publique, plus de 8 mois auparavant, lui avait demandé de communiquer sur ce sujet et que nous lui avions confirmé, dans un courrier co-signé par le Président Valeri et moi-même, l’inquiétude des résidents et la nécessité d’une communication transparente, dès le début du mois d’avril.

Du coup, sur ce dossier, comment allez-vous travailler avec le gouvernement ?

Je préfère noter avec satisfaction que le gouvernement a pris en compte la suggestion que je faisais ici même dans votre numéro n° 1105, de mettre en œuvre un cadastre électromagnétique, afin d’informer la population monégasque de l’emplacement des antennes. En France le site antennesmobiles.fr donne cette information depuis bien longtemps. Il faut aussi informer des taux d’exposition électromagnétique, ce qui est une démarche volontariste de transparence vis-à-vis de la population. Par ailleurs, au-delà des études que le gouvernement nous a adressées en réponse à notre courrier, il faudra rester vigilant sur les conséquences du déploiement des ondes millimétriques 5G dans les pays qui ont fait ce choix. Compte tenu des nouvelles dates qui sont aujourd’hui évoquées pour Monaco, nous avons 4 à 5 ans pour analyser les études et les retours d’expérience.

Le lancement de la 5G signifie-t-il que la population sera mécaniquement exposée à un rayonnement plus intense ?

Oui, bien sûr, puisque de nouvelles fréquences sont utilisées. C’est pourquoi, j’ai indiqué être favorable au démontage de la 2G, même s’il faut accompagner les quelques clients qui continuent de l’utiliser, en les incitant à adopter une nouvelle génération de terminaux. Il est inutile d’empiler les technologies comme autant de couches archéologiques.

Au final, ne craignez-vous pas que l’inquiétude et les craintes ne finissent par prendre le dessus sur les avancées technologiques promises par le lancement de la 5G ?

C’est effectivement un risque. Bien évidemment, le Conseil national continuera d’être à l’écoute des Monégasques et des résidents sur ces questions de santé publique, et ne manquera pas de suivre avec attention les diverses actions et réactions qui suivront les déploiements de la 5G à l’international, avec une intérêt tout particulier pour les pays qui ont fait le choix des ondes millimétriques. Prudence et vigilance sont de mise et nous le rappellerons autant qu’il le faudra au Gouvernement.

1) Pour Horizon Monaco (HM), les élus Béatrice Fresko-Rolfo et Jacques Rit nous ont répondu le 16 mai 2019 qu’« aucun débat n’a encore eu lieu en commission à ce sujet, et, dans le cadre des réunions de la commission des concessions, seul le principe du déploiement futur de la 5G à Monaco a été évoqué. Par ailleurs, nous avons soutenu la démarche de la majorité du Conseil national qui a récemment réclamé des « données scientifiques objectives » pour éclairer les conseillers nationaux sur les éventuels dangers sanitaires que pourrait représenter cette évolution technologique. »

Jean-Louis Grinda : « un certain nombre de Nos compatriotes sont inquiets »

Interrogé par Monaco Hebdo, l’élu Union Monégasque (UM), Jean-Louis Grinda, a rappelé pour sa part que « lors de la présentation le 30 avril 2019 du programme « Monaco Extended » portant sur la transition numérique de la principauté, le prince Albert II a indiqué souhaiter « que cette transformation numérique se fasse dans un sens positif, conforme à nos valeurs, nos idéaux ». Je ne peux évidemment dire mieux. En matière scientifique, si beaucoup d’experts déclarent que la 5G n’a pas fait la démonstration de sa dangerosité, d’autres en appellent au principe de précaution. Dans nos pays voisins membres de l’Union européenne (UE), tant en France qu’en Italie, le déploiement de la 5G a pris du retard en raison des mesures d’interdiction prises par les Etats-Unis contre Huawei, au cœur d’une bataille commerciale gigantesque que le gouvernement américain livre avec la Chine. Néanmoins, la visite d’Etat du président chinois Xi Jinping à Monaco le 24 mars 2019, a démontré les relations de confiance que la principauté a su développer avec la Chine, et Huawei est un partenaire majeur de Monaco Telecom depuis plusieurs années. Il est toutefois indéniable qu’un certain nombre de nos compatriotes sont inquiets du déploiement de la 5G à Monaco. Jusqu’en 2021, elle devra respecter les seuils actuels. Nous avons donc deux ans pour y voir plus clair. Ne perdons donc pas une minute ! »


journalistRaphaël Brun