« Il ne faut plus lâcher de ballons
dans l’atmosphère »

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Lors de sa première fête du musée, le 27 avril 2019, l’institut océanographique a lancé l’opération Fête sans ballons, ou comment proposer des alternatives écoresponsables pour protéger l’environnement marin, gravement impacté par les plastiques. Robert Calcagno, son directeur général, nous présente le projet. Interview.

Quel constat vous a incité à lancer cette initiative ?

Très appréciés par les enfants, les lâchers de ballons ne sont pas anodins. Gonflés à l’hélium, les ballons s’envolent, disparaissent dans le ciel. Mais hors de notre regard, ils se dégonflent ou éclatent, retombant souvent en de multiples fragments à terre ou en mer. Flottant en surface, confondus avec des méduses, ils sont ingérés par des tortues et d’autres animaux, comme les oiseaux et les mammifères marins.

Qu’est-ce que cela provoque ?

Une étude récente publiée en mars 2019 apporte un éclairage nouveau et quelque peu effrayant sur l’impact des déchets en plastique sur la faune marine. Étudiant les causes de décès de près de 2 000 oiseaux marins en Australie et en Nouvelle-Zélande, les chercheurs ont observé qu’environ un tiers d’entre eux avait ingéré des débris, majoritairement des fragments de plastique (1). La preuve est claire que si nous voulons empêcher les oiseaux marins et les tortues de mourir, nous devons réduire ou éliminer les débris de leur environnement, en particulier les ballons. Pour cela, il est urgent de stopper cette pollution à la source.

Vous partagez ce constat ?

Le cas a même été observé chez nous… Une jeune tortue caouanne recueillie en mauvais état il y a quelques années, soignée au musée océanographique, avait relargué quelques jours après un ballon de baudruche avec sa ficelle. Le ballon lui avait provoqué un début d’occlusion intestinale. Elle avait été sauvée in extremis grâce à une prise en charge médicale. C’est d’ailleurs fort de ce constat que plusieurs années plus tard, le centre monégasque de soins des espèces marines a vu le jour.

Qu’avez-vous décidé de faire pour lutter contre ce phénomène ?

En tant que fondation reconnue d’utilité publique [Fondation Albert 1er Prince de Monaco — N.D.L.R.], et de musée, nous agissons pour l’océan et la biodiversité qu’il abrite. Mieux le connaître, mieux le comprendre, mieux le protéger. Malgré tous ces “mieux”, l’océan souffre de plus en plus des maux que les activités humaines lui infligent. Le tout récent rapport d’évaluation mondial sur la biodiversité, présenté à la dernière réunion de la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) en mai 2019, à Paris, nous le rappelle : 75 % du milieu terrestre et 66 % du milieu marin sont « sévèrement altérés » par les activités humaines. Il est urgent d’adopter des comportements transformateurs et une relation renouvelée à la nature ! L’institut océanographique œuvre pour la protection de l’océan et la lutte contre les pollutions marines aux côtés du gouvernement princier, qui pilote la réduction des ustensiles à usage unique en principauté, et la fondation Prince Albert II, qui anime l’initiative BeMed de réduction des déchets en Méditerranée. C’est donc tout naturellement que l’idée est née de mener conjointement cette initiative Fête sans ballons.

Quelles sont les premières alternatives que vous avez identifiées pour une fête sans ballons ?

Depuis le lancement de l’initiative lors de la 1ère édition de la fête du musée, le 27 avril 2019, nous invitons le grand public à partager ses idées et pratiques éco-responsables pour s’amuser sans polluer, via le groupe Facebook « Fête sans ballons » ou sur l’adresse mail fetesansballons@oceano.org. Ils ont été nombreux à se mobiliser ! Des idées comme des lâchers de bulles ou encore la mise en place de guirlandes de papier ont été émises. L’idée la plus proposée est celle d’utiliser des ballons biodégradables, mais ils ne sont pas la solution.

Pourquoi ?

Ils mettent en effet plusieurs années à disparaître, autant de temps pendant lequel ils restent une menace pour les animaux marins. Comme les chercheurs l’ont rappelé, il ne faut plus lâcher de ballons dans l’atmosphère, quels qu’ils soient. Nous souhaitons faire un appel à la créativité du plus grand nombre, pour aller plus loin dans cette démarche. Pour découvrir les alternatives proposées, rendez-vous dans un an. A l’occasion de la 2ème édition de la fête du musée océanographique, le 6 juin 2020, nous ferons le bilan de cette initiative et nous récompenserons la meilleure idée.

Comment les gens intéressés peuvent en savoir plus ?

Notre équipe en charge des animations se mobilise lors d’événements comme Monacology [15ème édition du 11 au 14 juin sur le quai Antoine 1er, lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1109 — N.D.L.R.], pour aller à la rencontre du grand public, et plus particulièrement des familles, afin d’apporter de l’information, de sensibiliser et d’amorcer la réflexion sur de nouvelles pratiques de fête. Cette démarche permet à tout un chacun de s’interroger sur sa relation à la nature et sur comment être bienveillant envers elle. En dehors des événements, et afin de permettre au plus grand nombre de participer à cette initiative, nos experts et animateurs scientifiques animent un groupe Facebook « Fête sans ballons ». Les internautes peuvent y échanger et “brainstormer” [réfléchir — N.D.L.R.] collectivement, proposer leurs bonnes idées et partager des informations sur le sujet.

A travers cette action, qu’espérez-vous vraiment ?

Notre mission, c’est de faire de la pédagogie, et d’initier un mouvement qui pourra, à terme, faire bouger les lignes. Il ne s’agit pas en effet de dire « il faut arrêter de s’amuser ». Notre discours ne se veut pas moralisateur. Nous ne sommes pas foncièrement contre les ballons, bien qu’on puisse, par certains aspects, les considérer comme des objets à usage unique dont il faut limiter l’utilisation. En revanche, nous sommes contre le fait de les lâcher dans la nature. Nous souhaitons simplement faire prendre conscience des conséquences de cette pratique festive et rassembler le grand public autour d’une initiative écologique positive, collective et créative, inventer une fête qui fasse aussi plaisir aux tortues marines et autres habitants des mers ! Et, pour aller plus loin, un parcours-exposition temporaire au musée, dans la salle de la Baleine, permet à nos visiteurs de découvrir la grande aventure des tortues marines à travers les siècles, et d’en apprendre davantage sur les menaces auxquelles elles doivent faire face. Et, notamment, la pollution plastique.

(1) Bien que ne représentant que 5 % des débris ingérés, les déchets souples étaient responsables de plus de 40 % des décès. Pour les volatiles, l’ingestion de ballons serait 32 fois plus susceptible de provoquer la mort que des débris de plastique rigide. D’autres études montrent que plus de 80 % des tortues marines ont du plastique dans leur estomac.