Le futur visage de Monte-Carlo

La Rédaction
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Projet nouveau sporting

© Photo SBM.

A l’horizon 2020, le quartier de Monte-Carlo changera radicalement de visage. En plein coeur du Carré d’or, le Sporting d’hiver sera rasé et remplacé par un luxueux complexe immobilier de sept bâtiments. Un projet à la fois urbanistique, économique et culturel qui devrait donner un coup de fouet à l’activité morose de la SBM.

Par Sabrina Bonarrigo.

 

Monégasques et résidents devront bon gré mal gré s’habituer. Le Sporting d’hiver disparaîtra du paysage monégasque à l’horizon 2020. Si la mort annoncée de ce cubique et massif bâtiment Art déco construit en 1932 courait déjà depuis plusieurs années, c’est le 12 janvier dernier que la SBM a mis fin au suspens en dévoilant le projet imaginé par le cabinet britannique Rogers Stirk Harbour + Partners. Et là… surprise. En lieu et place du Sporting d’hiver sera construit non pas un seul et unique bâtiment mais… 7 bâtiments. Un luxueux complexe immobilier mêlant à la fois commerces, résidences haut de gamme, bureaux et espaces de loisirs. Les premiers coups de pioche de cette énorme opération immobilière seront donnés dès 2016, pour une durée de travaux estimée à 4 ans. « Ce timing prend également en compte des périodes de suspension de travaux qui seront nécessaires pour éviter les nuisances sonores. Notamment en juillet et en août et pendant le Grand prix », a précisé le président du conseil d’administration de la SBM, Jean-Luc Biamonti lors de la présentation.

Plus de 220 millions d’euros
Le montant de l’opération, lui, reste encore volontairement vague. « Si je nous enferme dans une enveloppe dès aujourd’hui, nous affaiblissons notre possibilité de négocier le prix de revient de ce projet. A titre de référence, le Monte-Carlo Bay qui est un bâtiment un peu plus monolithique et moins complexe que le futur Sporting, a coûté plus de 220 millions d’euros. Nous sommes donc au-dessus de cette somme mais nous ferons le maximum pour éviter que ça dérape », continue Jean-Luc Biamonti. Une fourchette plus réaliste semble ainsi comprise entre 240 et 300 millions d’euros.
Si la démolition du Sporting d’hiver avait dès l’origine soulevé une levée de boucliers — tant chez les élus que dans la population — pour la SBM, pas de doute. Dans ce quartier hautement prisé de la Principauté, cet édifice n’a plus sa raison d’être. Et dans son fonctionnement actuel, ce monument placé dans le centre névralgique de Monaco, est largement sous exploité. « Il est dans un état fatigué. Des bouts de façade tombent. Il y a des termites dans les coins du building. Le bâtiment a beaucoup vieilli. Il ne répond ni aux normes ni aux besoins d’aujourd’hui », a encore justifié le président du conseil d’administration, avant de lever le voile, dans le détail, sur ce que sera le Sporting « nouvelle version ».

Projet nouveau sporting

© Photo SBM.

7 bâtiments et une artère piétonnière
Premier élément frappant du projet?: l’éclatement de ce volume unique et massif du Sporting en un ensemble de 7 petits immeubles de 7 à 11 étages. Quatre seront situés côté Place du Casino (dans l’alignement de l’hôtel de Paris) et les trois autres, côté Square Beaumarchais. Au centre et autour de cette série d’immeubles, le cabinet britannique a imaginé ce que le monégasque Alexandre Giraldi — architecte choisi pour coordonner le chantier — a appelé une « respiration » une « colonne vertébrale » voire « une coulée verte ». En clair, un espace de promenade très arboré et piétonnier ponctué « de cafés et de salons de thé ». Une artère qui reliera également l’avenue des Beaux-Arts aux jardins situés en hauteur sur la Place du Casino. « Nous allons créer 30 % d’espaces supplémentaires accessibles au public », résume ainsi l’architecte. Autre grosse surprise du projet?: son aspect global très contemporain qui tranche radicalement avec le style Belle Epoque de la Place du Casino. Mais un sentiment assez « aéré » domine malgré tout, grâce aux terrasses et aux toits végétalisés. Et grâce aux larges baies vitrées sur l’ensemble des immeubles.

10 grands noms du luxe
Les grandes lignes esthétiques et architecturales une fois présentées, l’Etat-major de la SBM a détaillé le contenu plus commercial du projet. Et son ambition?: faire de ce complexe une destination internationale de shopping. Pour remplir ce cahier des charges, les architectes aux manettes de l’opération ont ainsi imaginé une grande galerie commerciale qui occupera une surface de 4?850 m² (contre 2?700 m2 actuellement). « Cette galerie sera unique en Europe car elle réunira sur un même site 8 à 10 grands noms du luxe tels que Vuitton, Hermès, Gucci, Prada ou encore Dior », précise Biamonti. Les têtes pensantes du projet n’ont pas lésiné sur les moyens en imaginant des sortes de megastore. Chaque boutique occupera la coquette surface de 800 m2. Le tout, sur deux niveaux d’exposition (premier étage et rez-de-chaussée) avec en prime des zones de stockage prévues au niveau inférieur. Tout porte à croire donc que le montant du pas-de-porte pour les nouveaux arrivants — que Jean-Luc Biamonti n’a pas voulu dévoiler — sera lui aussi vertigineux…
Autre point fort économique du projet?: 4?500 m² seront consacrés aux espaces de bureaux (contre 3?300 m2 actuellement) dans une tour de forme ovale spécialement dédiée. Un bâtiment qui servira non seulement à reloger une partie des locataires actuels du Sporting d’hiver, en particulier les banques, mais aussi des futurs « tiers » qui s’installeront. Les actuels bureaux de la SBM déménageront en revanche définitivement dans un autre immeuble proche des Thermes marins. (voir encadré « Opération relogement »)

Le Sporting d'hiver

« Le Sporting d’hiver ne répond ni aux normes ni aux besoins d’aujourd’hui. Des bouts de façade tombent. Il y a des termites dans les coins du building. Le bâtiment a beaucoup vieilli », Jean-Luc Biamonti, président du conseil d’administration de la SBM. © Photo Monaco Hebdo.

Des résidences de 200 à 800 m2
Dernier atout luxe de ce complexe?: la création de plus de 30 résidences locatives haut de gamme sur une surface de 18?000 m². Pour chaque appartement, les superficies sont elles aussi vertigineuses allant de 200 m² à 800 m². Pour la SBM, ces résidences ont un avantage de taille?: chouchouter les joueurs de casino les plus assidus. « Cela va nous permettre de fidéliser notre clientèle traditionnelle des jeux. Au lieu d’aller à l’hôtel, les clients auront ainsi un point d’attache plus ferme à Monaco et pourront fréquenter plus régulièrement les établissements de notre société et se sentir plus à l’aise », explique Jean-Luc Biamonti. Le nouveau Sporting abritera également une salle d’exposition de 800 m2, une salle de projection cinématographique de 200 places et pas moins de 3?000 m² d’espace de conférences (contre 1?800 m2 actuellement). Et pour accueillir les visiteurs, 5 niveaux de parking de 529 places reliés au parking des Boulingrins seront également créés. Avec un niveau de parking réservé à la clientèle des appartements locatifs et aux employés de bureaux. Les 3 ou 4 niveaux restants destinés quant à eux aux visiteurs.

Des détails « Belle époque »
Malgré un cadre résolument contemporain, pour conserver la mémoire architecturale de l’ancien Sporting d’hiver, la salle des arts sera reconstruite à l’identique. « Au point même qu’une partie des moulures et des piliers seront conservés et remis dans le nouveau projet », précise Biamonti. Et pour ceux qui regrettent déjà le style Belle Epoque balayé au profit d’un projet très — voire trop — moderne, l’architecte rappelle que sur les façades « il y a eu un énorme travail pour retranscrire dans une composition contemporaine des éléments architecturaux de style Belle époque. » Seul un œil expert pourrait mesurer réellement l’effort… Pas certain en tout cas que cet argument suffise à consoler les plus ardents défenseurs de l’actuel Sporting… Sur maquette en tout cas, tout semble ficelé. A un détail près?: trouver un nom au futur bâtiment. « Il n’y a pas encore de nom, ni de piste », assure-t-on sur ce point à la SBM.

Opération relogement
On en sait désormais un peu plus sur les opérations tiroirs imaginées par la SBM pour reloger les différents locataires du Sporting d’hiver pendant la durée travaux. « Nous avons envisagé de reloger de façon définitive les bureaux de la SBM en face des Thermes marins dans l’immeuble des Terrasses où des travaux seront réalisés. Certains actuels locataires du Sporting y seront également accueillis mais de façon provisoire », précise Jean-Luc Biamonti. Quant aux boutiques intégrées au Sporting (dont une partie donne aussi sur l’avenue des Beaux-arts), la SBM a prévu de les reloger sur l’allée centrale des Jardins des Boulingrins « dans des sortes de pavillons Baltard en lieu et place des fontaines », précise encore le président du conseil d’administration.
Le Palais des Beaux Arts

© Photo Archives Monte-Carlo SBM.

Du Palais des Beaux Arts au Sporting

Avant que n’émerge de terre en 1932 l’actuel Sporting signé de l’architecte Charles Letrosne, c’est le Palais des Beaux-Arts qui a occupé le cœur du Carré d’or pendant plus de 35 ans. Véritable bijou architectural, ce premier édifice historique de l’architecte Jules Touzet, inauguré le 12 janvier 1893, a été détruit seulement trois décennies plus tard en 1929. « C’était un bâtiment absolument splendide. S’il existait encore aujourd’hui, il ne serait pas question de le toucher », souligne d’ailleurs Jean-Luc Biamonti, président du conseil d’administration de la SBM. En ce temps-là, cette grande verrière accueillait tour à tour des expositions de peintures, des expositions florales ou encore philatéliques. « L’édifice a été malheureusement détruit en 1929 pour donner place à l’actuel Sporting d’hiver qui était baptisé à l’époque le Nouveau Sporting », rappelle encore Jean-Luc Biamonti. Conçu à l’origine pour accueillir des salons de jeux, des salles de fêtes et des restaurants, l’actuel Sporting d’hiver a peu à peu changé de vocation. « Dans ces grandes salles monumentales, se déroulaient dans un premier temps, des événements comme le Bal de la Rose, un gala de Noël, ou encore le lancement de Radio Monte-Carlo. Au fur et à mesure du temps et surtout à partir de l’ouverture du Sporting d’été en 1974, ces grandes salles ont été déportées au Larvotto. Le bâtiment a donc été progressivement modifié, de façon plus ou moins heureuse, en salle de congrès, en galerie commerciale, en cinéma et est devenu le siège des bureaux de la SBM. »

Un projet signé Rogers

C’est à un cabinet britannique que la SBM et le gouvernement ont confié les manettes du futur Sporting d’hiver. Pas n’importe quel cabinet. Celui de son fondateur Richard Rogers, grande sommité de l’architecture et de l’urbanisme contemporain né en 1933. Parmi les réalisations internationalement reconnues sous son label figurent le Centre Georges-Pompidou à Paris, la Cour européenne des droits de l’homme, le Dôme du Millénaire à Londres mais aussi la prestigieuse résidence londonienne One hyde Park. Lauréat de la Biennale de Venise en 2006, Richard Rogers a également décroché le Prix Pritzker en 2007.

Projet nouveau sporting

© Photo SBM.

L’avis des politiques

Regret de l’absence d’un geste architectural ou de la disparition du seul bâtiment Art Déco de la Principauté, ou au contraire acclamation du projet… Elus et formations politiques prennent position sur le futur Sporting d’hiver.

Par Milena Radoman.

UDM?: « Une agréable surprise »

« Après des années de rumeurs, de débats et de demandes répétées de la majorité du conseil national, la Société des bains de mer a enfin présenté son projet tant attendu pour succéder au bâtiment du Sporting d’Hiver, d’ici à 2020. Enfin?! Economiquement pertinent et architecturalement innovant, le projet de « pavillons » a créé une agréable surprise. Beaucoup craignaient un bâtiment trop imposant?: le projet se révèle aéré, composé de bâtiments ouverts sur des espaces piétons et les jardins du Casino. Un nouveau lieu de vie, un nouveau quartier dynamique devrait ainsi voir le jour.
L’UDM ne peut donc que se féliciter de l’aboutissement d’un projet ambitieux, à la fois pour la SBM, mais aussi pour l’attractivité du quartier de Monte-Carlo, au niveau hôtelier, touristique et commercial. Depuis deux ans, nos élus n’ont eu de cesse de défendre les investissements rentables en principauté?: à coup sûr, ce nouveau Sporting d’Hiver en sera un bel exemple. Devant un dossier aussi complexe, les élus de la majorité du conseil national auront l’occasion de revenir sur ce projet, notamment lors du vote de la loi de désaffectation d’une parcelle publique située dans le quartier, rendue nécessaire pour mener à bien ce projet d’envergure. »

Laurent Nouvion, R&E?: « J’aurais aimé un bâtiment plus couillu »

« Je suis pragmatique. Sur la destruction du Sporting, il faut se rendre à l’évidence. Si c’était une grande œuvre d’art, sa destruction aurait provoqué plus de réactions. Le projet présenté par la SBM est consensuel. C’est un projet à vocation patrimoniale pour la société. Je trouve que l’idée des surfaces commerciales sur les deux derniers étages est particulièrement intéressante. La reconstruction à l’identique de la salle des arts, en revanche, c’est l’arbre qui cache la forêt. Il faut réfléchir à un espace dédié à l’Art.
Quant à la valeur architecturale, personnellement, j’aime les projets très ambitieux et j’aurais aimé un bâtiment « plus couillu ». Je regrette également que l’on n’ait pas présenté les quatre projets qui avaient été proposés à la SBM, avec un vote de la population. Les gens se seraient ainsi habitués à l’idée de la démolition du Sporting.
Quoi qu’il en soit, il va y avoir une loi de désaffectation car le tournant de la rue princesse Alice est rogné. La haute assemblée aura son mot à dire l’année prochaine. Ce sera après les élections et l’actuelle majorité ne pourra procéder à un nouveau troc avec le gouvernement comme elle le fait aujourd’hui pour voter des lois loi sans en débattre véritablement ».

Michèle Dittlot, Unam?: « Je reste sur ma faim »

« Nous allons perdre à l’horizon 2016 un élément patrimonial de notre principauté. Je le regrette sincèrement car le Sporting d’Hiver était le seul bâtiment Art déco de Monaco, d’un architecte connu, Charles Lestrone, qui a signé le rocher du zoo de Vincennes. On nous a indiqué qu’il aurait été impossible de conserver une façade du bâtiment actuel. La SBM s’est juste engagée à faire reproduire à l’identique la salle des arts et ses trois petits salons.
Le projet présenté par la SBM est néanmoins intéressant. Notamment car l’architecte n’a pas reproduit un bâtiment unique mais en a conçu 7 avec des façades ouvertes et beaucoup de verre. Je reste tout de même sur ma faim quant à l’originalité de l’ensemble.
Sur le plan politique, j’ai été pour le moins étonné de la formulation maladroite du ministre d’Etat qui a annoncé que le gouvernement a d’ores et déjà arrêté le projet. Est-ce à dire qu’on ne pourra pas le faire évoluer?? Une maladresse que l’on retrouve dans l’annonce du projet. Le bruit court qu’un plan social va être décidé et ce nouveau Sporting est un projet aussi cher qu’ambitieux, autofinancé par la SBM. »

Anne Poyard-Vatrican?: « Il ne faut pas faire un Dubaï bis »

« Dans le contexte actuel, la SBM pleure sur ses résultats miteux, demande à ses employés de se serrer la ceinture et de compter les crayons, fait peser une menace de plan social… Et hop badaboum, elle annonce qu’elle s’apprête à financer un projet majeur – même s’il est commun. Nos architectes monégasques devraient être capables de sortir ça?!
En terme de communication, ça tombe comme un cheveu sur la soupe. D’autant que la SBM ne parle que de luxe, d’argent et de shopping… Aucun bar n’est prévu, juste un restaurant. En retirant le cinéma, on va créer un ghetto de luxe et enlever la vie de ce quartier. L’avenue Montaigne à Paris est déserte… Il ne faut pas faire un Dubaï bis. Le luxe ça fait partie de l’identité de Monaco mais la mixité est capitale.
Par ailleurs, rappelons-nous que le débat sur le Sporting d’hiver est un débat sur le patrimoine. L’UP a toujours été claire?: il faut avoir un expert qui fasse un inventaire de ce qu’il est légitime ou pas de conserver. Un tel expert se serait prononcé objectivement sur le cas du Sporting d’hiver, sur son intérêt architectural et sur ses éléments intérieurs. Là, on est passé directement à la case suivante. On va certes conserver la salle des arts mais celle-ci n’a de sens qu’avec ses salles attenantes or, il manquera les ailes. Le gouvernement a entretenu le flou sur la conservation de ces trois salles et chacun a entendu ce qu’il voulait entendre. Mais le projet passera bientôt devant le conseil national et nous aurons une petite marge de manœuvre. »

Synergie monégasque?: « Les façades doivent être revues dans un style Belle époque »

« Nous partageons la position de la SBM, pour son développement économique, dans l’objectif d’une grande destination de shopping international, en ce qui concerne un bâtiment qui permettrait de mieux gérer l’espace, en hauteur, mais surtout afin de développer un espace commercial de luxe. Le projet est très intéressant car il va générer des centaines d’emplois et il sera vraiment un moyen d’attractivité pour la Principauté, sans que cela coûte à l’Etat.
En revanche, nous sommes défavorables à l’esthétique du projet présenté, car nous considérions que la reconstruction du Sporting ne pouvait se faire qu’à la condition que soit respecté le style Belle époque, pour une intégration au sein de l’environnement des autres bâtiments alentours et dans la continuation de l’Hôtel Métropole et de l’Hôtel Balmoral à peine achevé. Nous souhaitons que les façades soient revues dans un style Belle époque. »

La défense du Sporting s’organise sur la Toile
Sauvons le Sporting d’Hiver?! C’était le slogan de la pétition lancée par l’artiste Claude Rosticher sur Facebook en 2008. Sur le refrain de Monégasque, résident, ton patrimoine fout le camp… Aujourd’hui, c’est à nouveau sur le réseau social que repart le combat pour la sauvegarde du bâtiment Art Déco. Avec des amis, Mirabella, une artiste-peintre monégasque, a ainsi « relancé la pétition qu’avaient initiée en leur temps d’autres « indignés » ». L’occasion, qui sait, de dépasser les 1?000 signatures enregistrées depuis 2008… L’initiative semble en tout cas faire des émules. A l’annonce de la disparition programmée du Sporting, Mireille, une antiquaire monégasque, ronge son frein?: « C’est un scandale et le signe que la culture de l’argent l’emporte encore une fois à Monaco. » Mireille l’assure. Cette fois-ci, elle signera la pétition pour sauvegarder l’édifice. Tout en sachant qu’il est déjà trop tard.
Photo de groupe

Jean-Luc Biamonti, président du conseil d’administration de la SBM, Isabelle Simon, directrice générale adjointe et Jean-Louis Masurel, administrateur délégué © Photo Monaco Hebdo.

« Minimiser les nuisances »

Des origines du projet aux emplois créés… Jean-Luc Biamonti, président du conseil d’administration de la SBM, Jean-Louis Masurel, administrateur délégué, Isabelle Simon, directrice générale adjointe et Daniel Lambrecht, directeur des travaux, détaillent le chantier du nouveau Sporting.

Propos recueillis par Milena Radoman.

Monaco Hebdo?: Quelles sont les origines de ce projet de nouveau Sporting??
Jean-Luc Biamonti?: On a démarré le projet dès que l’ordonnance souveraine d’août 2008 nous a laissé la possibilité de démolir le Sporting actuel. Tout en nous permettant de ne pas créer obligatoirement un Hôtel de Paris bis. L’idée de départ était en effet de faire du pastiche Belle époque. Le prince a ajouté de sa propre initiative que tout projet d’exception pouvait retenir son attention. C’est alors que nous avons consulté un certain nombre d’architectes pour voir s’ils avaient des idées sur ce qui pouvait être fait.

M.H.?: Combien d’architectes ont été consultés?? On a entendu parler d’une présélection de 3 projets…
J.-L.B.?: Pour des raisons d’éthique, je ne peux rien vous dire. Je peux juste vous indiquer que certains architectes nous ont proposé des projets Belle époque, d’autres du contemporain. Très vite, le choix s’est porté sur les projets contemporains. Et pour cause. Parmi les « Belle époque », il y en a même un que j’appelais le « projet suppositoire » car les architectes avaient essayé de refaire des guérites?! C’était de la pâle copie car malheureusement, on ne sait plus faire du Belle époque?! Sans compter que ce n’est plus adapté aux exigences de la clientèle actuelle. Le projet du cabinet Rogers, d’inspiration très contemporaine, tout en contrastes, a eu le souci de réinterpréter le style Belle époque avec des tourelles, des axes verticaux, et des fers forgés aux balcons. Il se rapproche d’une évocation Belle époque par le souci et la qualité du détail.

M.H.?: Au départ, vous souhaitiez une « pyramide du Louvre », un geste architectural emblématique??
J.-L.B.?: Nous n’avions pas d’idée préconçue. On nous a proposé des projets architecturaux plus marquants. Certains diront même plus beaux. Je pense notamment à un projet que l’on a tous aimés et qui était un geste architectural de génie mais qui marquait infiniment la place. On ne voyait plus que ça?!

M.H.?: Ce projet effaçait le casino??
Jean-Louis Masurel?: Ça tuait l’âme de l’existant. Et c’est justement ce qu’on voulait éviter.
Isabelle Simon?: Sir Rogers a privilégié le projet d’urbanisme au geste architectural.
J.-L.B.?: C’est le seul projet de centre ville et d’urbanisme. Tous les autres prévoyaient un seul bâtiment.

M.H.?: Quand avez-vous opéré le choix final??
J.-L.B.?: Ce n’est pas le conseil d’administration de la SBM qui a décidé seul de ce nouveau quartier en plein cœur de Monaco. Le conseil d’administration avait certes un point de vue mais l’ensemble des projets a été présenté au gouvernement et aux plus hautes autorités de ce pays. Il y a eu longtemps deux projets en parallèle. Depuis quelques mois, l’on s’oriente sur le projet de Rogers. Nous avons alors regardé les contraintes techniques et de sécurité avant de conclure. Le dernier agrément est intervenu en décembre.

M.H.?: Difficile de lancer un chantier en plein cœur de Monaco??
J.-L.B.?: Tout chantier crée des nuisances. Quand il se déroule en plein centre de la principauté, il faut les minimiser. C’est pourquoi on sera peut-être des pionniers dans des techniques d’isolation de chantiers.

M.H.?: Avec des horaires de chantier à respecter sans doute??
J.-L.B.?: Bien sûr. A côté du chantier, il y a l’Hôtel de Paris, l’Hôtel Hermitage, les immeubles du Sun Tower. Ça ne va pas être simple. Au mois de mai, pour le Grand Prix et en juillet-août, il n’y aura probablement pas d’exécution du chantier.

M.H.?: La démolition va être un gros morceau?? Quelle circulation de camions cela représente-t-il??
Daniel Lambrecht?: On a fait un bref calcul mathématique. Si l’on compte le trou que l’on va creuser divisé par la densité de la roche multiplié par le poids qu’un camion peut contenir, cela représente 60 camions par jour en excavation. C’est bien sûr très théorique?!

M.H.?: Au niveau technique, ce sera un chantier compliqué??
D.L.?: Sur ce terrain de roche blanche, l’expérience des chantiers du parking des Boulingrins et de l’Hermitage nous laisse penser que l’on ne devrait pas avoir de faille. Cette roche blanche permet aussi de scier et de microminer de façon à avoir le moins de nuisances possibles.

M.H.?: Quel sera le planning du chantier de démolition et de construction??
D.L.?: Sur les 4 ans de travaux estimés, on compte un an pour la démolition et l’excavation, un an et demi pour sortir de terre et un an et demi pour les finitions. Pour le Bay, la première pierre a été posée en juillet 2003 et l’on a ouvert l’Hôtel le 10 octobre 2005.
J.-L.M.?: On était en retard d’un jour sur 3 ans et on était en avance de 15 millions d’euros sur le budget, soit de 7,5 %.

M.H.?: L’immeuble Les Terrasses sera donc le siège de la SBM, en plein cœur du quartier?? Il avait pourtant un temps été question de le déplacer à Testimonio??
J.-L.M.?: C’était une idée qui avait été lancée et non un projet…
J.-L.B.?: Pour l’anecdote, le siège de la SBM n’était pas au Sporting d’hiver et il ne sera pas à l’immeuble Les terrasses. L’adresse officielle du siège légal de la SBM est au 1, place du casino. Et donc au casino Monte-Carlo depuis l’origine. Car c’était le premier bâtiment à être construit en 1963. Et on ne compte pas la modifier.

M.H.?: Quant aux autres opérations tiroirs??
D.L.?: L’ordonnance souveraine concernant Les Terrasses est faite. On doit déposer un permis de construire ce premier trimestre et le premier coup de pioche est prévu pour la mi-2013. A Beausoleil, la construction d’un autre immeuble a commencé. Ce qui reste à finaliser maintenant, c’est l’installation, pour le transfert des boutiques, des précaires dans les jardins des Boulingrins sur lequel on a un accord de principe.

M.H.?: Quelle a été justement la réaction des locataires??
J.-L.B.?: Les locataires sont intéressés par les nouvelles surfaces. Les Boulingrins, ça leur plait aussi. Tout le monde est excité par ce chantier.

M.H.?: Ils n’ont pas peur d’un manque à gagner durant le chantier??
I.S.?: La mode est aux boutiques éphémères. Prada et Vuitton l’ont testé. L’allée des Boulingrins peut devenir un lieu de destination attractif, où les gens viendraient juste pour visiter les boutiques.
J.-L.B.?: Le prochain problème, je vous le donne. Ce sera de savoir qui occupera la boutique en bas des Boulingrins. Ils vont tous vouloir celle-là…

M.H.?: Le pavillon des Arts, c’était une idée imposée par le gouvernement??
J.-L.B.?: On essaie de faire un projet global, multi-facettes, qui puisse plaire à tout le monde et correspondre à un certain nombre des requêtes de la Principauté. Bien gérée et animée, cette surface de 800 m2 — plus l’accès aux terrasses si on a besoin d’espace pour des expositions extérieures — peut être un point d’attraction fort. A Londres, la Serpentine Gallery, soit une petite maison au milieu de Hyde Park où il y a 3 à 4 expositions par an, fait quelque chose de très intéressant?: tous les ans, durant 4 mois, un grand architecte international – ce fut le cas pour Jean Nouvel – se voit offrir l’espace devant la galerie. Avec pour seul brief de réaliser le café de l’été. Nous n’avons pas la place mais il faut trouver un concept qui permet de créer l’événement.
J.-L.M.?: La sortie du pavillon des Arts signée Rogers, c’est très champagne. Pourquoi ne pas faire tourner les grandes marques de Champagne avec un grand architecte, le tout financé par ces maisons…

M.H.?: Vous aviez parlé lors d’une assemblée générale passée d’un coût de l’opération avoisinant les 400 millions d’euros. Il a baissé??
J.L.B.?: Je ne veux pas être enfermé dans une enveloppe et qu’on ne puisse pas négocier. La seule chose que je peux vous dire, c’est que cette opération sera plus chère que la construction du Monte-Carlo Bay qui a coûté 220 millions d’euros.

M.H.?: Vous aviez également évoqué une valorisation patrimoniale d’un milliard d’euros??
J.L.B.?: On n’a aucune intention de vendre mais si l’on regarde le marché actuel, qui n’est pas au plus haut, cet ensemble vaudra 1,5 milliard d’euros.

M.H.?: Avez-vous estimé le nombre d’emplois créés par ce chantier, au-delà des 750 estimés en 2020??
D.L.?: Pour le chantier du Bay, il y avait 800 personnes en pointe. On tournera autour de 300 à 350 ouvriers et on montera en puissance au moment des finitions, entre les différents corps d’état rassemblés (menuisiers, maçons, etc).

Projet nouveau sporting

© Photo SBM.

Relogement?: les commerçants perplexes

Les enseignes avoisinantes du Sporting d’Hiver n’ont « pas été surprises » par le nouveau projet. Mais leur relogement provisoire dans les jardins du Casino durant les travaux soulève de nombreuses interrogations.

Par Adrien Paredes.

Les commerces adjacents au Sporting d’Hiver vont-ils être logés provisoirement entre 2016 et 2020 dans les jardins du Casino?? C’est en tout cas la solution sur laquelle planche la Société des bains de mer pour la réalisation du nouveau Sporting et de sa « galerie de très grand luxe unique en Europe ». Si cette partie du projet reste à clarifier, l’intention de la SBM de créer des petits « pavillons Baltard » (halles) laisse les commerçants perplexes. Moins d’une dizaine de boutiques sont concernées mais elles figurent tout de même parmi les plus chics de la Principauté. Une question revient?: Où la SBM compte-elle mettre les stocks de ces magasins?? « Avec une surface inférieure à 100 m2, on ne peut pas faire grand chose. Et puis, ça ne sera pas très glamour. Ça ne fera très Monaco. Vous nous imaginez dans une cabine de chantier améliorée?? Quatre ans de travaux, ça va être long. On avait entendu parler de deux ans. Là, ça ne va pas être possible », fustige un commerçant. « Quitte à ce que nous soyons relogés provisoirement, pourquoi ne pas nous installer sur le boulevard des Moulins?? », poursuit-il.

Le projet « pas présenté » aux commerçants
Si cette annonce du nouveau Sporting suscite autant d’interrogations, c’est que le projet bouscule les habitudes du commerce à Monte-Carlo. Même si les prémices de la réflexion menée sur le bâtiment commencent à dater, la SBM a accéléré les choses sur ce dossier en quelques mois. Le projet, même s’il ne semble pas avoir été présenté en amont aux commerçants (ils l’ont appris par la presse), ne les a pas étonnés. « Ce n’est pas surprenant. On a toujours su qu’on serait relogés dans les jardins du Casino. Nous n’aurons pas le choix, nous serons tous dans la même galère. Mais il faut être prudent car rien ne semble sûr pour l’instant dans ce projet », dit-on dans un autre magasin. Et d’ajouter?: « On ne sait pas si la SBM a bien réalisé que certaines enseignes de l’avenue des Beaux-arts possédaient près de 3000 produits. On se demande aussi comment ils vont faire avec la banque. Ils ne peuvent pas mettre une banque dans un cabanon ». Même son de cloche dans une troisième boutique de luxe?: « Il est évident que ça ne va pas beaucoup plaire. Ça va être difficile de faire rentrer des marques de luxe dans des cabines. Mais entre ce qui se dit et ce qui se fait… On avait aussi entendu parler d’un déménagement sur les Terrasses du Casino ».
La majorité de ces enseignes devraient être relogées dans la future galerie du Sporting. « Ce qui sera unique c’est de réunir sur un même site huit à dix grands noms du luxe — tels que Vuitton, Hermès, Gucci, Prada ou Dior — dans des sortes de mégastores d’une surface de 800 m2 chacun. Sur deux niveaux, rez-de-chaussée et premier étage avec également des zones de stockage au niveau inférieur », avait indiqué le président du conseil d’administration de la SBM, Jean-Luc Biamonti. « Nous avons d’ores et déjà de très fortes demandes, soit de locataires déjà existants qui souhaitent des surfaces plus grandes, soit de magasins de luxe qui ne sont pas encore installés », avait-il précisé. En attendant, entre 2016 et 2020, le luxe se trouvera bien dans les jardins du Casino.

journalistLa Rédaction