« Prouver à nos détracteurs que l’institut a sa place »

Sabrina Bonarrigo
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Bruno-Lussiez et Gerard Luccio

Bruno Lussiez et Gerard Luccio © Photo IM2S

Gérard Luccio, directeur général de l’Institut monégasque de médecine et de chirurgie sportive IM2S et Bruno Lussiez, chirurgien et président de la commission médicale d’établissement (CME) expliquent pourquoi l’établissement a frôlé le dépôt de bilan. Et les solutions mises en place pour assurer sa pérennité. Interview relue.

PARCOURS

Monaco hebdo?: Avant votre arrivée à l’IM2S, quelles sont les grandes étapes de votre parcours professionnel??
Gérard Luccio?: Après un premier poste au centre hospitalier intercommunal de Fréjus- Saint-Raphaël, j’ai été affecté au CHU de Nice de 1989 à 1992. J’ai ensuite intégré le CHPG à Monaco où j’ai occupé différentes fonctions?: secrétaire de direction ainsi que directeur des ressources humaines. Mais ma mission principale a été la mise en œuvre des statuts des personnels médicaux. En 2003, j’ai quitté le CHPG et début 2004, j’ai rejoint le CHU de Nice où j’ai occupé deux fonctions principales. J’ai été d’abord en charge des plateaux techniques et à partir de 2007, j’ai été affecté à la direction des travaux. Le 1er juin 2011, j’ai pris officiellement mes fonctions au sein de l’IM2S.

M. H?: Comment s’est déroulé le recrutement??
G.L.?: Lors de mon passage au CHPG, j’ai connu Philippe Ballerio. Il m’a contacté en m’expliquant que le mode de gouvernance allait changer au sein de l’IM2S et qu’il y allait y avoir le recrutement d’un directeur administratif. Un concours a été organisé. Je pense que ma candidature a été retenue, avec le soutien du gouvernement, grâce à ma connaissance de l’offre de soins de Paca-Est et grâce à mes douze années passées à Monaco.

TRESORERIE

M. H?: Le gouvernement n’a pas hésité à parler d’un risque de « dépôt de bilan » de la clinique. Comment expliquez-vous que l’IM2S ait rencontré autant de difficultés financières??
G.L.?: Pour comprendre l’origine de la difficulté, il faut s’attarder sur le montage juridique de l’institut. Car deux sociétés sont étroitement intriquées dans l’activité de la clinique. Le bâtiment a été construit et équipé par une société immobilière (la société immobilière d’investissement d’Ostende, la SIIO), qui s’est constituée à partir d’un capital social auquel ont souscrit des actionnaires. Ces derniers, pour compléter le budget nécessaire à l’équipement et à la construction du bâtiment, ont souscrit un emprunt. Et les conditions de paiement de cet emprunt ont créé un déficit structurel très important de la SIIO. Déficit qui a inéluctablement impacté la trésorerie de la clinique. D’autant que le coût du m2 est ici extrêmement élevé. Mais nous cherchons actuellement des solutions pour diminuer cet impact.

M. H?: Il se murmure justement que l’Etat puisse envisager de racheter, en totalité ou partiellement, la société immobilière. C’est l’une des solutions??
G.L.?: Je n’ai pas d’information à ce sujet.

M. H?: La tarification à la T2A est aussi l’un des causes qui a plombé les comptes…
G.L.?: Nous sommes en effet la seule structure sanitaire de Monaco financée selon le principe de la tarification à l’activité. En clair, nous sommes rémunérés par rapport à ce que nous produisons. Ce système nous pousse, certes, à être performants. Mais si certaines activités sont très bien rémunérées à la T2A, d’autres le sont beaucoup moins. Et avec ce volume financier, on doit assurer à la fois les meilleures conditions de travail pour l’ensemble des praticiens libéraux, être en conformité avec la législation sur le plan des installations, et assurer les frais généraux de la clinique, de logistique hôtelière et médicale. Sans oublier les coûts associés à l’immobilier, à savoir le paiement d’un loyer. Cela suppose d’avoir une activité soutenue et d’être performant dans tous les domaines.

M. H?: Au-delà de la T2A et du remboursement des emprunts immobiliers, y a-t-il d’autres causes??
G.L.?: Nous sommes dans un bassin de population où la concurrence est extrêmement sévère. Dans les Alpes-Maritimes par exemple, trois cliniques sont des rivales potentielles pour l’IM2S. Tant pour le public que pour le privé. Il y a la clinique Saint-Georges ou le CHU à Nice ou encore la clinique Saint-Jean à Cannes. D’autant qu’à l’IM2S, nous n’avons qu’une activité monodisciplinaire, à savoir l’ostéo-articulaire. Notre activité est également marquée par une saisonnalité extrêmement forte. C’est-à-dire que nous avons un chiffre d’affaires qui joue au yoyo. A certaines périodes de l’année, le CA est très fort. A d’autres, beaucoup moins. Notamment durant juillet, août et fin décembre.

DEFICIT

M. H?: A combien se chiffrent les déficits cumulés??
G.L.?: Sur 2010, on est à 14 millions d’euros de déficit cumulé sur la société immobilière et à 7,7 millions sur la clinique. Généralement, si au sein de deux structures, l’une dégage des excédents, elle permet de compenser l’autre. Ce n’était pas le cas pour l’IM2S.

M. H?: En janvier 2011, l’Etat est devenu actionnaire majoritaire et a injecté 6 millions d’euros de fonds publics. Etait-ce la seule voie possible pour sauver l’IM2S??
G.L.?: Aucun autre actionnaire n’ayant souhaité faire un nouvel apport d’argent frais, l’investissement de l’Etat était donc la seule solution responsable pour éviter le dépôt de bilan et ses conséquences désastreuses.

CAUSES MEDICALES

M. H?: En interne, quels sont les plateaux qui ne fonctionnaient pas??
G.L.?: A la demande du gouvernement, nous avons décidé de supprimer l’un des plateaux les plus déficitaires de l’IM2S. Celui de kinésithérapie et de balnéothérapie. Cette structure s’étendait sur 226 m2. Entre le paiement des salariés, les coûts de location, et avec une séance facturée aux alentours de 23 euros… il était impossible d’arriver à l’équilibre. Le compte de résultat analytique faisait apparaître un déficit de l’ordre de 180?000 euros annuel. D’où la décision de vouloir se séparer de ce pôle. Avec une cessation totale d’activité au mois de novembre. La question a été de savoir quelles étaient les activités dont on pouvait se séparer sans porter atteinte au bon fonctionnement global de la clinique. Après analyse, c’était le seul choix qui s’imposait.

M. H?: Ce choix a-t-il été également motivé par le fait que l’IM2S dans ce domaine pouvait nuire à l’activité libérale en ville??
G.L.?: Il y a eu effectivement quelques problèmes de concurrence par rapport à la ville.

M. H?: D’autres plateaux sont-ils également déficitaires??
G.L.?: Certains le sont encore oui. Comme les urgences traumatologiques ou encore la médecine du sport.

M. H?: Un plan de licenciement de 15 personnes a été décidé. Ces salariés ont-ils retrouvé un emploi??
G.L.?: Sur ces 15 postes, il y a eu en réalité deux démissions. Dont une infirmière qui a voulu partir pour des raisons personnelles, avant même que le plan de licenciement soit connu et mis en œuvre. Trois salariés ont été replacés en interne au sein de l’IM2S. Par conséquent, au total, 10 personnes se sont retrouvées dans une situation réelle de licenciement. Sur les 10, 7 ont formulé une demande de départ volontaire. Car deux salariés ont souhaité lancer une activité propre et quatre kinésithérapeutes ont trouvé un autre emploi sur le département. Et un dernier salarié est parti pour se rapprocher de son conjoint. Au final, trois salariés sont donc aujourd’hui encore en recherche d’emploi.

M.H.?: Quelle a été leur réaction??
G.L.?: A l’échelon de l’entreprise, cela a été un problème, mais la plupart des salariés ont rebondi grâce à l’expérience acquise à l’IM2S. Les kinésithérapeutes par exemple, n’ont eu aucun mal à retrouver un emploi car il y a un vrai label de qualité de l’IM2S. Je ne peux pas cacher en revanche que les salariés avaient un sentiment de défiance et d’inquiétude.
A mon arrivée, certains montaient dans mon bureau pour me demander quand l’institut allait fermer. Il a fallu deux ou trois comités d’entreprises pour rassurer les délégués du personnel sur la pérennité de l’établissement.

ECONOMIES ET RECETTES

M.H.?: Dans le plan de relance, il était aussi question de diminuer les charges structurelles de la clinique. De quelle manière??
G.L.?: Nous avons lancé des consultations pour diminuer les coûts de prestations de logistique, pour tout ce qui touche au linge ou à la restauration. C’est en cours actuellement. Sur le linge nous allons réaliser une économie de 25?000 euros par an. Même économie pour les repas. Nous avons également lancé une consultation sur les assurances qui nous permettra d’économiser entre 70?000 et 100?000 euros par an. Une économie de 20?000 euros sera également réalisée sur les prestations biomédicales. Au total, ces économies de gestion se chiffrent entre 160?000 et 180?000 euros par an.

M.H.?: Comment réaliser de nouvelles recettes??
G.L.?: En optimisant la rentabilité des plateaux techniques. Pour ceux qui sont déficitaires, nous allons faire en sorte de les rendre à l’équilibre. Sur ce point, l’objectif est de réaliser une économie de 150?000 euros en année pleine. Nous misons aussi sur de nouvelles recettes de l’ordre de 750?000 en année pleine avec le développement de nouvelles activités. (Voir ultérieurement). L’engagement que j’ai pris vis-à-vis du gouvernement est d’arriver à un résultat excédentaire structurellement pérenne à la fin de 2013 de l’ordre de 600?000 à 650?000 euros. Sachant qu’en 2010, le déficit de la clinique était de 417?000 euros.

M.H.?: Que répondez-vous à ceux qui doutent encore de l’avenir de l’IM2S??
G.L.?: Pour prouver à tous nos détracteurs que l’institut a sa place dans le tissu sanitaire de la Principauté, le maître-mot est, et sera, le travail. Il y a toujours eu un sentiment de défiance vis-à-vis de la viabilité du concept. Or, si j’ai accepté cette fonction, c’est aussi parce que je suis convaincu que les fondamentaux de cette clinique sont saints. Nous avons une communauté médicale et paramédicale d’une grande qualité. Et la qualité de la prise en charge des patients est d’un excellent niveau.

NOUVELLES ACTIVITÉS

M.H.?: Comment a évolué l’activité médicale de l’IM2S depuis sa création??
Bruno Lussiez?: En 2006 et 2007, la clinique avait une vocation uniquement ostéo-articulaire axée sur le sport. Notre activité a ensuite évolué vers de la chirurgie ostéo-articulaire plus générale. Et donc pas uniquement destinée aux sportifs.

M.H.?: Avez-vous des chiffres récents sur l’activité de l’IM2S??
B.L.?: En 2010, nous avons effectué plus de 3?300 interventions chirurgicales. 15?000 consultations chirurgicales. Et autour de 6?700 consultations médicales. Ce flux de patients sera sensiblement le même en 2011.

M. H?: Quels sont les nouveaux pôles d’activités qui vont être développés??
B.L.?: Dès janvier 2012, nous allons développer la chirurgie de la main en urgence, en collaboration avec le CHPG. De manière à ce que les patients du bassin monégasque et des communes limitrophes ne soient plus contraints à aller sur Nice ou Cannes pour se faire soigner. Ce qui était majoritairement le cas jusqu’à maintenant. Nous sommes actuellement quatre chirurgiens à exercer dans ce secteur très spécifique à Monaco. On va donc se partager les urgences avec l’hôpital public. Par ailleurs, nous avons en projet à l’IM2S de développer tout ce qui est diagnostic autour des troubles de la marche et du pied.

M.H.?: D’autres projets en perspective??
B.L.?: Un des projets phares est la création d’un service de radiologie à l’été 2012. Un service qui sera installé, en partie, dans les locaux de kinésithérapie et de balnéothérapie. Nous disposerons d’un nouveau scanner et d’un nouvel IRM. Des outils de travail exceptionnels qui vont nous permettre de prendre en charge un patient dans sa globalité. Au premier semestre 2012, nous allons aussi développer tout ce qui touche au diagnostic des prothèses douloureuses. Nous venons enfin de restructurer l’accueil des urgences. Avec des tours de garde mieux codifiés et plus structurés.

M. H?: Et pour ce qui est de l’orthopédie pédiatrique avec le CHPG??
B.L.?: Nous sommes en train de développer une synergie avec l’hôpital. L’objectif est de faire en sorte qu’un enfant qui se présente aux urgences du CHPG avec un traumatisme articulaire puisse être pris en charge à l’IM2S. Si les patients le souhaitent évidemment.

M. H?: Comment ont réagi les médecins face à tous ces bouleversements??
B.L.?: Les médecins ont surtout très mal vécu tout ce qui a été dit dans la presse. Ils avaient l’impression de bien faire leur travail mais qu’on leur tapait dessus de manière assez arbitraire. La presse n’est d’ailleurs jamais venue nous voir pour connaître notre point de vue. On est aujourd’hui plus optimistes qu’il y a un an. On exerce désormais dans une vraie sérénité. Ce qui est évidemment indispensable dans notre profession. Cette restructuration était une évolution nécessaire.

journalistSabrina Bonarrigo