Monaco accomplit son devoir de mémoire

Milena Radoman
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Fernand Levi

Fernand Levi président de la commission d'assistance aux victimes de spoliations (CASV). © Photo Monaco Hebdo.

Longtemps, l’arrestation des juifs à Monaco et leur déportation durant la seconde guerre mondiale a été un sujet tabou. Créée en 2006, la commission d’assistance aux victimes de spoliations (CASV), présidée par Fernand Levi, avait la lourde tâche de revenir sur cette page d’Histoire. Elle vient de rendre son rapport. Interview.

«La Principauté de Monaco a été l’une des entités politiques où des Juives et des Juifs ont éprouvé l’horreur d’arrestations arbitraires avant d’être dirigés sur Nice, d’où ils étaient transférés à Drancy, puis déportés vers des lieux portant des noms maudits, à l’est de l’Europe ». Dans la préface du livre de Denis Torel, Monaco sous les barbelés (1?996), Serge Klarsfeld ravivait une période que beaucoup de Monégasques avaient envie d’oublier?: la seconde guerre mondiale. Un premier livre d’une longue séries d’enquêtes et d’ouvrages évoquant une période douloureuse, qui rappelle le premier signe opéré par l’Etat monégasque en faveur d’une prise en considération officielle des arrestations de juifs à Monaco?: en octobre 1993, Rainier III avait en effet dressé une stèle commémorative au carré israélite du cimetière de Monaco, en souvenir des victimes juives.
Depuis, Monaco assume progressivement son devoir de mémoire. Le manuel d’histoire de Monaco s’est enrichi d’un chapitre dédié au second conflit mondial et à l’occupation. Expliquant aux scolaires des moments-clés de cette période?: « Dès 1940, le régime de Vichy presse le gouvernement princier de prendre des mesures répressives contre les francs-maçons et les juifs réfugiés en Principauté pour échapper à la législation antisémite de l’Etat français », rappelle ainsi Thomas Fouilleron, dans « Histoire de Monaco ». Le 1er juillet 1941, une ordonnance-loi instaure à Monaco un recensement des juifs. 219 Israélites sont alors comptabilisés. Avant qu’un statut des juifs ne soit mis en place le 28 février 1942, sans obligation de porter l’étoile jaune. Tout s’accélère alors. « Le 28 août 1942, 66 juifs étrangers sont interpellés dans la Principauté. 42 sont envoyés à Drancy puis déportés à Auschwitz. Deux survivront », poursuit l’Historien. S’ensuivent des arrestations sporadiques dès le début de l’occupation allemande en septembre 1943. « Le gouvernement princier se voit contraint de promulguer, le 21 décembre 1943, une loi restrictive sur le séjour des étrangers, qui permet d’atteindre les juifs étrangers. De janvier à mars 1944, les rafles se multiplient. Elles touchent aussi bien des réfugiés que des juifs de Monaco, comme Gompers, bijoutier installé sur la place du casino et sa famille, ou le sous-directeur de laboratoire au musée océanographique, Mieczyslaw Oxner. Le 18 février, une affiche, signée par le ministre d’Etat, signale que l’autorité d’occupation veut « alléger de 5?000 personnes » la population de la Principauté d’ici le 15 mars. »
La mémoire spécifique à cette période s’est intensifiée avec la création de la commission d’indemnisation des victimes de spoliation avec l’ordonnance souveraine du 23 mars 2006. Juste avant, en décembre 2005, Jean Geismar, un Belge de 76 ans, avait décidé d’assigner la Principauté pour la déportation de ses oncles et tantes. Enfant caché sous le faux nom de Jean Godin, il avait réussi à échapper aux nazis. Son oncle et sa tante Albert et Alice Samdam-Gugenheim, qui avaient fui l’invasion allemande en s’installant à Monaco, avaient en revanche été arrêtés le 13 avril 1944. Avant d’être transférés, via Drancy, au camp d’extermination d’Auschwitz par le convoi 71. Le même convoi que celui emprunté par Simone Weil. Mais eux ne reviendront jamais. Jean Geismar est hélas décédé. Mais aujourd’hui, son combat, porté par son frère, a abouti devant la commission d’indemnisation monégasque. C’est aussi cela, le devoir de mémoire.

Monaco hebdo?: Durant ces cinq années, quel a été le travail de la commission??
Fernand Levi?: La commission a été créée par le prince Albert en 2006. Elle a connu une activité immédiate puisque dès le départ, des requêtes ont été déposées, notamment celle de Jean Geismar, que je connaissais depuis 10 ans. En 2006, j’avais pronostiqué qu’il y en aurait une dizaine et c’est effectivement le cas. Le rapport 2011, que nous avons bouclé il y a un mois et demi, recense seulement 7 requêtes. Mais en réalité, depuis la création de la commission, nous en avons eu 10. Nous en avons écarté deux qui n’étaient pas de notre compétence?: dans ces dossiers, il n’y avait pas eu de déportation et les faits relevaient du droit commun. Concrètement, ils concernaient des personnes qui prétendaient avoir eu des spoliations alors qu’elles n’avaient pas bougé de Monaco et n’avaient pas porté plainte à la sûreté publique après la fin de la guerre.

M.H.?: Quant aux autres??
F.L.?: Nous avons réglé 5 cas qui ont fait l’objet d’une indemnisation. Je tiens d’ailleurs à souligner que les décisions de la commission ont été prises à l’unanimité. Même s’il y a eu des discussions entre les membres de la commission pour définir une somme juste. C’est logique?: il est très difficile de chiffrer la valeur d’un être humain… Mais au final, chaque décision a été acceptée par les requérants, qui nous ont remercié pour avoir été traités correctement, et exécutée rapidement par le gouvernement. Enfin, trois autres requêtes sont actuellement en cours d’examen.

M.H.?: Qui a déposé une requête devant la commission??
F.L.?: Je ne peux pas vous parler des requêtes car je suis tenu à une obligation de réserve. Les requérants ne nous ont pas permis d’indiquer ni les montants de l’indemnisation qui leur a été accordée ni leur histoire personnelle.

M.H.?: Sans rentrer dans le fond de leur histoire, pouvez-vous au moins nous évoquer le contexte??
F.L.?: Tous les dossiers que nous avons eu à traiter concernent des gens qui ont été déportés à Auschwitz. Il s’agissait non de familles monégasques mais de ressortissants français ou belges qui n’avaient d’ailleurs pas bénéficié de la qualité d’ayant-droit dans leur propre pays. Notamment en Belgique, où un ayant-droit allant au-delà du deuxième rang de neveu n’est pas reconnu. C’était donc parfois juridiquement difficile de traiter leur dossier mais nous l’avons fait. Ce en quoi je salue l’ouverture d’esprit du prince Albert qui a permis que l’on indemnise ces cas.

M.H.?: Comment s’est passée la déportation des juifs à Monaco durant la seconde guerre mondiale??
F.L.?: La grande majorité des juifs qui ont été arrêtés et déportés (entre 110 et 125 sur 300 arrestations) venait de Nice. Ils voulaient en effet échapper aux rafles qui se déroulaient à Nice et ont souvent envoyé leurs femmes et enfants à Monaco. Pour mémoire, il y a eu deux grandes rafles à Nice en 1942 et 1944. Ces personnes de passage sont allées à l’hôtel et ont, pour la plupart, été arrêtées le lendemain souvent. A l’époque, la police avait accès aux fiches d’hôtel. La Gestapo récupérait alors les juifs pour les emmener à la caserne Auvare, à Nice, puis à la mort.

M.H.?: Comment avez-vous tracé leur parcours??
F.L.?: La plupart de ces juifs arrêtés à Monaco étaient le plus souvent également de passage à Nice. Arrivés à Drancy et avant d’être mis dans des wagons à bestiaux, ils ont donné leur adresse à Monaco pour une raison simple?: ils voulaient sauver leur famille qui était restée à Nice. Mais en réalité, leur famille n’y était plus. Si à Nice, durant l’occupation italienne, il n’y a eu aucune déportation car les Italiens n’ont pas suivi les instructions de Mussolini, ce n’était plus le cas sous occupation allemande…

M.H.?: Monaco a souvent été attaquée comme place de blanchiment de l’argent nazi ou, au même titre que la France de Vichy, sur son passé collaborationniste??
F.L.?: Ce qui s’est passé en principauté de Monaco est une tête d’épingle par rapport à ce qui s’est passé en France, en Italie, en Pologne, en Ukraine, etc. Bref partout ailleurs sauf peut-être en Hollande où l’autorité n’est pas intervenue comme à Vichy. Monaco peut relever la tête. Les résidents juifs ont d’ailleurs été sauvés car on les a informés quand il y avait des rafles. Même si elle avait voulu faire quelque chose, la Principauté n’aurait pas pu. Ce n’est pas avec deux carabiniers que Monaco aurait pu empêcher les instructions de Vichy… En revanche, il faut noter que lorsque Vichy a demandé à Louis II de faire voter les lois de spoliation des juifs, le prince a dit au conseil national de ne pas les voter. C’est ainsi qu’il n’y a pas eu de loi de spoliation à Monaco.

M.H.?: Cela n’a pas empêché les nazis de se livrer à des spoliations??
F.L.?: Au fur et à mesure qu’ils mettaient les juifs à la porte, les Allemands volaient et pillaient. Il ne faut pas oublier que dans la gestapo à ce moment là il y avait pas mal de délinquants de droit commun, qui avaient échappé à la potence en prenant l’uniforme de gestapiste. Je le répète?: certes le ministre d’Etat de l’époque, Emile Roblot, a donné des ordres pour arrêter des juifs. Mais en soi, ça ne suffit pas pour dire que c’est l’Etat princier qui agissait. Roblot est français, la sûreté publique de l’époque est tenue par des Français, bref, Paris donnait des instructions et le régime de Vichy s’appliquait à Monaco. Les juifs riches et connus étaient des victimes désignées. Comme, par exemple, le couple et le garçon d’une famille de bijoutiers très connue de Monaco, qui ont été traités par la gestapo comme des malpropres et envoyés à la guillotine 15 jours après.

M.H.?: Seuls les juifs ont été déportés?? Pas d’homosexuels, tziganes ou francs-maçons, autres cibles du nazisme??
F.L.?: A Monaco, il n’y a eu que des déportations de juifs et de résistants mais ce n’est pas de notre compétence car les familles de résistants ont déjà été indemnisées.

M.H.?: Comment évaluez-vous l’antisémitisme à Monaco à cette époque??
F.L.?: Contrairement à ce qui s’est passé en France, nous n’avons vu aucun cas de délation d’un concierge ou autre.

M.H.?: La commission a eu accès à toutes les archives qu’elle souhaitait consulter??
F.L.?: Nous avons eu accès à toutes les archives de Monaco (ministère d’Etat, palais, sûreté publique) mais nous avons été obligés d’aller également chercher ailleurs les informations. J’ai ainsi établi une relation de confiance avec le président de la commission d’indemnisation française, qui a accès à tous les documents officiels de l’Hexagone.

M.H.?: Sur quels éléments vous basez-vous pour chiffrer l’indemnisation??
F.L.?: Dès qu’une requête est formulée, nous demandons aux banques locales de l’époque de nous confirmer s’il y avait un compte ouvert au nom du requérant. Souvent les réponses se borne à un « demandez aux archives, on les a pas ». Dans ce cas, j’écris aux archives centrales, et si elles ne répondent pas, je préviens que je vais faire un scandale… Alors elles sont obligées de répondre.

M.H.?: Vous tapez souvent du poing sur la table??
F.L.?: Oui mais je le fais pour activer les recherches. A Drancy, était délivré aux déportés un reçu qui recense les bons du trésor, les titres de banques, les montres et chaines en or qui leur appartenaient. Tout est noté et acté dans les reçus de Drancy. On peut légitimement supposer que ces gens-là avaient aussi des comptes en banque. Qu’on ne vienne pas me dire que les archives ont disparu.

M.H.?: Vous avez l’impression d’accomplir un devoir de mémoire??
F.L.?: Bien entendu. Le travail de la commission est un travail de justice et de vérité. La commission est même allée au-delà de son champ de compétence?: lorsque je trouvais des éléments de spoliation en France, j’ai incité les requérants à exercer leur recours auprès des commissions françaises. D’ailleurs, certaines familles n’ont pas déposé de requête pour l’argent. Certains requérants veulent juste connaître l’histoire de leur frère qui a disparu. C’est pourquoi, même s’il n’y a pas spoliation, nous effectuons la recherche. Nous ne nous arrêtons pas à la loi successorale monégasque, nous traitons les dossiers en droit et en justice pour pouvoir tourner cette page de l’Histoire la tête haute.
C’est un moment capital dans l’histoire de Monaco.

M.H.?: Ce qui a pourtant frappé depuis 5 ans, c’est la discrétion de votre commission??
F.L.?: La discrétion avait pour but de réussir à boucler les requêtes et d’allouer un montant satisfaisant en toute sérénité.

M.H.?: La commission va perdurer??
F.L.?: Nous sommes installés pour 3 ans renouvelés. Je ne sais pas si moi, je vais continuer mais à mon avis, la commission doit être perpétuée. D’autant qu’on peut très bien accueillir de nouvelles requêtes.

journalistMilena Radoman