
Vincent Treulet, responsable de la stratégie d’investissement de BNP Paribas Asset Management. © Photo Monaco Hebdo.
Crise bancaire, mutualisation de la dette, risque de récession. Vincent Treulet, responsable de la stratégie d’investissement de BNP Paribas Asset Management, livre son analyse.
Monaco Hebdo : Votre analyse de la situation actuelle des marchés ?
Vincent Treulet : Dans le décrochage qui se passe depuis cet été, vous avez deux grands types d’inquiétude. D’abord une peur que le ralentissement de l’activité des économies développées aux Etats-Unis et en Europe se transforme en récession. Ensuite, les craintes viennent du risque souverain, très focalisé sur la zone euro mais pas seulement avec, notamment, la perte du triple A américain au mois d’août. La crise bancaire dans la zone euro est liée à cette inquiétude.
M.H. : Justement, comment se portent les banques françaises et notamment la BNP ?
V.T. : Le problème posé au secteur bancaire – et les banques françaises sont davantage secouées en raison de leur exposition à certains pays de la zone euro – est celui du risque souverain dans la zone euro. Depuis 2008, le secteur bancaire s’est énormément renforcé. Il y a plus de capital, une meilleure compréhension des risques et des actifs, beaucoup plus de transparence avec les processus de stress tests, etc. Ce qui pose problème maintenant, c’est ce risque souverain. Pour les grands Etats de la zone euro, Espagne ou Italie, il est très exagéré. En revanche, un défaut grec est très probable. Même si le risque est relatif par rapport à la capacité d’absorption des banques européennes.
M.H. : Comment sortir de cette crise bancaire ?
V.T. : Il faut que les Européens mettent en place des structures qui garantissent la pérennité de la zone euro, et notamment de mutualisation de la dette publique. En fait, discuter de la crise bancaire, c’est avant tout discuter de la crise politique de la zone euro. Si la zone euro était un seul pays, la crise n’aurait pas lieu ou aurait lieu ailleurs. Le ratio de dette publique sur PIB dans la zone euro, c’est un peu plus de 80 %. Soit à peine plus que les Etats-Unis ou l’Angleterre, beaucoup moins que le Japon. Il y a crise parce qu’il y a une incertitude sur le degré de solidarité entre les pays et sur les garanties mutuelles qu’ils sont prêts à s’accorder. Ce qui implique que la crise peut durer durant plusieurs mois.
M.H. : Et à plus long terme ?
V.T. : A terme, je suis confiant sur l’intégration européenne. Depuis 60 ans, il y a un investissement très fort des pays du cœur de la zone euro dans le projet politique européen. Et depuis début 2010, à chaque fois que la zone euro est au bord du gouffre, elle met en place des mesures pour ne pas la faire tomber. De plus, pour être prosaïque, les conséquences sur les économies et sur le secteur financier d’une dislocation de la zone euro seraient très coûteuses. Si on laisse tomber l’euro, on parle de centaines de milliards d’euros et de récession probable dans tous les pays européens.
M.H. : Pourtant en France notamment, le discours prônant la sortie de l’euro est de plus en pus audible ?
V.T. : Peu d’économistes sérieux peuvent croire que c’est l’intérêt de la France… Première raison : si demain la France sort de l’euro, le nouveau franc qui remplacerait l’euro serait une monnaie affaiblie par rapport à la zone euro. Si je suis un ménage français et que j’apprends que demain la France sort de l’euro, mon réflexe immédiat est de courir à ma banque, de retirer les euros et de les placer dans un compte en Allemagne afin d’éviter la conversion de mon patrimoine dans une nouvelle monnaie qui vaut moins cher ! Concrètement, tout le monde se précipiterait dans les banques et elles ne pourraient pas rembourser les gens. Cela créerait un chaos économique et financier terrifiant. C’est ce qui s’est passé en Argentine quand la parité entre le peso argentin et le dollar américain a été rompue.
M.H. : Quelles sont les autres raisons ?
V.T. : C’est vrai que dévaluer une monnaie apporte une compétitivité supplémentaire mais c’est juste une façon moins douloureuse de s’appauvrir vis-à-vis du reste du monde. Notamment avec un renchérissement des importations. Troisième raison : certes l’euro n’est pas la formule d’un monde complètement idéal mais il faut se souvenir que les années avant l’euro étaient des années très secouées sur le plan monétaire. Quatrième raison : Est-ce que la population en France a vraiment envie d’avoir une nouvelle monnaie où les taux d’intérêts seraient plus élevés qu’ils ne le seraient en ayant accès à l’euro ?
M.H. : Aujourd’hui, craignez-vous une récession ?
V.T. : Je ne suis pas très inquiet car traditionnellement les segments d’économie qui conduisent les cycles — c’est-à-dire qui déterminent les retournements quand on est très haut et les inversions de tendance quand on est très bas — sont aujourd’hui sur des niveaux d’activité (soit l’investissement en entreprise, les stocks, la construction) qui ne sont pas très élevés. Nous ne sommes pas dans une situation traditionnelle pré-récession. Ça ne veut pas dire que la récession est impossible mais ça réduit les chances qu’on y arrive.
M.H. : Certains économistes comme Nouriel Roubini — qui a prédit la crise des subprimes de 2008 — annoncent pourtant une récession ?
V.T. : Il l’annonce souvent… Mais historiquement, si on prend les 60 dernières années, on n’a pas un exemple de récession qui démarre alors que les conditions monétaires sont aussi favorables. Et puis, le ralentissement économique est dû à des facteurs temporaires : par exemple, le Japon a pas mal perturbé la chaîne de production internationale. Le fait qu’il soit en train de se remettre va permettre de garder la tête hors de l’eau au troisième ou quatrième trimestre. Si on additionne tous ces paramètres, il n’y a pas de quoi craindre une forte récession. En revanche, la grosse question que l’on se pose, c’est dans quelle mesure la crise actuelle des marchés peut affecter l’économie réelle. Surtout si comme après la faillite de Lehman Brothers, les banques arrêtent de prêter.
M.H. : On parle pourtant déjà de 40 millions de chômeurs dans les pays du G20 en 2012 ?
V.T. : C’est un problème économique structurel. Quand on regarde l’histoire économique des 20 dernières années, on voit que les économies occidentales ont été tirées par la constante hausse du levier de l’endettement. La crise dans laquelle on est depuis trois ou quatre ans pose la limite d’un tel modèle. Or l’entrée dans un nouveau régime, pour lequel on a besoin de se désendetter, implique des taux de croissance plus faibles, une hausse du chômage et une montée de la protestation sociale face aux politiques d’austérité. Socialement et politiquement, on est dans un contexte tendu.
M.H. : Certains sociologues et historiens parlent même de la fin de la civilisation occidentale. C’est du catastrophisme selon vous ?
V.T. : Je pense que c’est catastrophiste. A chaque crise, les prédictions sur la fin de la civilisation et la chute du modèle reviennent, mais il est dans la nature même du modèle économique d’évoluer. Aujourd’hui, on est à une période charnière. On sort d’une période qui, depuis la fin des années 70, a privilégié les politique monétaristes, de dérégulation et de réduction de tous les mécanismes de représentation des salariés. Les excès du modèle ont en partie généré la crise actuelle. Les pessimistes peuvent voir cela comme une source de trouble. Moi je le vois comme une source de transformation du modèle.
M.H. : Transformation oui mais en quoi ?
V.T. : Il y a plusieurs directions possibles. Mais se pose surtout la question du partage de la richesse dans les pays occidentaux. Depuis les années 80, la transformation du modèle économique s’est accompagnée d’un écartèlement des revenus et des capitaux. Il faut peut-être accepter, pour sauver le système, de revenir en arrière sur cette inégalité dans la répartition du capital. Peut être par la taxation. Par ailleurs, dans la plupart des pays occidentaux, il y a eu une déformation importante du partage de la valeur ajoutée depuis 20 ans au détriment des salariés et au profit des entreprises. On peut se demander si la position favorable des entreprises ne va pas être attaquée pour repartager la valeur ajoutée de manière différente. Reste à savoir si ça passera par les forces du marché — mais on voit mal comment —, ou de la protestation sociale.


Milena Radoman







