«?Tout est faux?»

Milena Radoman
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Albert II

© Photo Charly Gallo / Centre de Presse.

Après avoir exprimé son indignation de retour de son voyage de noces, le prince Albert a accepté de revenir sur l’origine des rumeurs qui frappent le couple princier mais aussi sur les lourdes accusations que porte l’Américain Robert Eringer sur son blog depuis trois ans. Interviewé juste après l’émission C dans l’air consacrée à « Monaco, le rocher des rumeurs », le prince Albert défend l’indépendance du pays. Et réaffirme les règles de transmission de la couronne.

Propos recueillis par Milena Radoman.

Monaco Hebdo?: Monseigneur, selon vous, comment sont nées ces rumeurs de fuite à l’aéroport et d’enfant illégitime??
Albert II?: Ecoutez, tout cela est faux. Sur la supposée fuite à l’aéroport, nous avons même un document de la police nationale française que nous n’avons pas voulu divulguer, qui atteste qu’à aucun moment, elle n’est intervenue pour stopper Charlène. Ni pour l’intercepter, ni pour bloquer le départ d’un avion?! Ces rumeurs avaient déjà débuté quelques semaines avant notre mariage. Charlène était partie en avion à Paris avec sa mère pour les derniers essayages de sa robe de mariée. Elle avait également effectué un aller-retour à Athènes car elle était invitée à la cérémonie d’ouverture des jeux Special Olympics. Mais les rumeurs avaient commencé avant ces déplacements. Je puis vous affirmer qu’à aucun moment, elle n’a souhaité s’échapper. C’est absurde, totalement délirant.

M.H.?: Y a-t-il un élément qui aurait pu les déclencher??
A.?II?: Il y a eu un incident le samedi soir du Grand Prix. Nous avions rendez-vous sur le yacht d’un ami. Je suis arrivé avant Charlène. Quand Charlène s’est présentée à la passerelle, le commandant du bateau — qui ne l’avait pas reconnue — lui a refusé l’accès parce qu’il y avait déjà trop de monde. A ce moment là, elle n’a pas appelé le propriétaire du bateau qui l’aurait fait immédiatement monter. Elle n’a pas voulu insister et elle a préféré rentrer. Certaines personnes ont alors pu monter cet incident en épingle et de là est peut-être née une rumeur de départ. C’est en tout cas ridicule.
Quant à cette histoire d’enfant illégitime, je ne sais absolument pas d’où cela peut venir. Mais ceci est absolument faux.

M.H.?: Qui a lancé ces rumeurs selon vous?? Pensez-vous que ce soit quelqu’un de votre entourage?? Et dans ce cas, allez-vous prendre des mesures??
A.?II?: Je pense qu’il y a des personnes à Monaco qui n’ont pas accepté certaines décisions, par exemple de ne pas être invitées à toutes les manifestations du mariage. Il y a certainement un mélange de frustration et de ressentiment mêlé à tout cela. En tout cas, nous allons mener une enquête et je saurai un jour qui a lancé ces rumeurs.

M.H.?: Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L’Express, a évoqué dans l’émission C dans l’air une « normalisation » de Monaco, qui devrait, à terme, devenir un département français. C’est remettre en cause la souveraineté de la Principauté. Comment réagissez-vous??
A.?II?: M. Barbier, dans sa méconnaissance de mon pays, oublie visiblement la constitution qui régit nos institutions. Monaco est un Etat reconnu de longue date par la communauté internationale qui a les institutions et le statut d’un Etat souverain et indépendant. Nous ne sommes pas un territoire sous protection française. On ne peut pas parler ainsi « d’annexion » ou de « normalisation » de Monaco. C’est très grave.
Dans un courrier, le Ministre d’Etat a rappelé à ce Monsieur qui s’avère être le directeur d’un magazine reconnu, ce qu’étaient la Principauté et ses relations d’amitié historique avec la France. Dans cette émission, j’aurai tout entendu, y compris que Monaco n’existait pas pendant 700 ans. Les bras m’en tombent. C’est faire fi de l’Histoire, de la reconnaissance par Louis XI dès 1512 du seigneur de Monaco comme étant le seul seigneur de ce territoire, du Traité de Péronne de 1641. Comment balayer l’Histoire d’un pays avec tant d’inexactitudes?? Dans ces débats, on revient toujours aux mêmes clichés qui frappent Monaco.

M.H.?: Pensez-vous que ce soit si innocent que cela??
A.?II?: Si la finalité de toutes ces rumeurs, c’est de déstabiliser la Principauté et ses habitants, c’est l’œuvre d’un esprit machiavélique et pervers. Ça ne réussira pas.

M.H.?: Dans la même émission C dans l’air, votre avocat Thierry Lacoste indique qu’il est envisageable de reconnaître à terme, si nécessaire, vos enfants nés hors mariage. Est-ce une réalité??
A.?II?: Me Lacoste n’a pas évoqué toutes les dispositions qu’édictent la Constitution et les statuts de la famille souveraine. Avant toute chose, la lignée se transmettra par les enfants issus du mariage avec Charlène. Ne vient qu’ensuite la possibilité d’adopter un enfant. Mais la lignée peut être transmise à travers mes sœurs et leurs enfants si j’en décidais ainsi. Il n’est pas question de légitimer des enfants nés hors mariage.

M.H.?: Pensez-vous aujourd’hui qu’il a été utile de communiquer votre colère?? Lutter contre une rumeur est toujours un piège en terme de communication. Se taire ou répondre, c’est un dilemme??
A.?II?: Je me sens soulagé aujourd’hui. Je crois intimement qu’il fallait réagir. Nous avions le besoin de dire que tout était faux, que ça suffisait. Cela a beaucoup attristé Charlène, elle n’est pas habituée à ce tourbillon médiatique. J’ai essayé de la protéger car hélas, je suis soumis à ces rumeurs depuis mon enfance, mais je ne pensais pas que ce serait aussi violent.

M.H.?: Pourquoi la presse internationale s’est déchaînée selon vous??
A.?II?: Avec les nouvelles technologies, nous sommes rentrés dans une époque où la moindre information, vérifiée ou non, est démultipliée et amplifiée. Sans parler de la fulgurance avec laquelle celle-ci se répand grâce notamment aux réseaux sociaux et Internet. C’est également la course aux buzz et ce qui me choque le plus aujourd’hui, c’est que nos expressions et nos comportements soient interprétés et disséqués. Par exemple, suite aux images du mariage, on estime que Charlène a l’air triste et moi pas assez expansif. C’est bien la première fois qu’on me reproche de ne pas être assez chaleureux… On oublie tout simplement que notre attitude, dans une manifestation officielle, n’est pas la même que dans le privé. Je tiens à rassurer ceux qui s’inquiètent pour notre bonheur (sourire entendu…), Charlène et moi sommes très heureux.

M.H.?: Dans son blog, Robert Eringer vous met en cause personnellement ainsi que de nombreux hauts fonctionnaires tout comme votre entourage direct et indirect. Pourquoi avoir fait appel à lui??
A.?II?: J’ai connu Monsieur Eringer à la fin des années 80. Son père, qui vivait dans un appartement à la Condamine, était un artiste peintre qui a travaillé pour Disney. Des amis me l’ont présenté. Il se décrivait comme journaliste écrivain et était par ailleurs ami avec la famille Powers. Dans les années 90, il avait sorti un livre sur Monaco, où il dépeignait les gens qu’il avait rencontré de manière acerbe. Mike Powers nous l’a fait rencontrer en 2001 car il apportait des renseignements sur une personne qui voulait être sponsor d’un évènement à Monaco. A ce moment-là, il a affirmé qu’il avait collaboré avec le FBI et la CIA sur certains dossiers et que les renseignements qu’il pouvait fournir seraient un complément d’information au travail des services de la Sûreté publique.

M.H.?: Est-il vrai que vous lui avez demandé de faire des rapports sur votre entourage??
A.?II?: Non. C’est lui qui a indiqué qu’il entendait beaucoup de rumeurs à Monaco et qui a pris l’initiative de rédiger des notes sur diverses personnes. En fait, la Sûreté publique nous a rapidement confortés dans le fait qu’il n’avait pas le moindre commencement de piste à explorer, et ne faisait que citer quelques noms de personnes déjà parues dans les médias, notamment des pays de l’Est et plus précisément de la Russie qui selon lui, étaient des mafieux. Il voyait des complots maçonniques partout. Il ne faisait que procéder à la compilation générale d’éléments, qui plus est, en les exagérant. La Sûreté publique a indiqué avoir les plus grands doutes quant aux compétences et à la crédibilité d’Eringer. J’avais compris qu’à partir de rumeurs très répandues et infondées, il ne faisait que reprendre et amplifier ces dernières pour justifier son travail. C’est alors qu’il a été décidé de tout arrêter.

M.H.?: Robert Eringer a monté une structure de renseignements??
A.?II?: Jamais, à aucun moment, il ne lui a été demandé de monter une unité de renseignements. La structure MIS, qu’il évoque, n’a eu aucune existence ni administrative, ni légale.

M.H.?: Toute collaboration avec Eringer a cessé??
A.?II?: Oui. Depuis plusieurs années.

M.H.?: Il réclamait 40?000 euros. Pourquoi ne pas lui avoir réglé cette somme??
A.?II?: Il a effectivement à de nombreuses reprises demandé le règlement d’une facture mais pour des prestations de service qui ne lui ont jamais été demandées et qu’en tout état de cause, il n’a jamais fournies. Il n’y avait donc évidemment aucune raison de régler cette somme d’argent.

M.H.?: Pourquoi à votre avis, vous prend-il aujourd’hui comme cible??
A.?II?: Son obsession et son acharnement sur la Principauté et sur ma personne sont pathétiques. Je ne l’ai pas attaqué tout de suite en justice pensant que cette affaire, de par son inconsistance et son ridicule, s’arrêterait d’elle-même. Mais j’ai compris que ce n’était pas possible lorsqu’il a indiqué être prêt à cesser d’écrire ses articles diffamatoires et injurieux s’il lui était versée une somme de 1 million de dollars en contrepartie.
C’est une personne aigrie qui ne fait que déverser son fiel et sa rancœur sur internet. Il m’avait affirmé qu’il avait d’autres missions et d’autres sources de revenus. Visiblement ce n’est pas le cas.

M.H.?: Où en sont les procédures judiciaires??
A.?II?: A ce jour, je l’ai fait condamner à plusieurs reprises par le juge des référés du Tribunal de grande instance de Paris pour avoir publié des propos diffamatoires et mensongers à mon égard. Il a de même été condamné à l’initiative d’autres personnes mises en cause par lui de par leur attachement à la Principauté. Un certain nombre de procédures sont actuellement en cours devant ce même tribunal à mon initiative et à celle d’autres personnes de la Principauté à la fois devant les juges civil et administratif.

M.H.?: Pensez-vous que dans la propagation de ces rumeurs, il y ait eu des dysfonctionnements ou un rôle joué par des personnes de votre entourage??
A.?II?: Il est très difficile de lutter contre la propagation de rumeurs, qui par définition ne reposent sur rien de concret. A l’évidence, si des personnes de Monaco se sont rendues complices de telles infamies, elles ont malheureusement agi contre leur pays et contre moi-même.

M.H.?: Vous réaffirmez votre désir d’éthique??
A.?II?: Je le répète fermement?: s’il y avait le moindre manquement à l’éthique ou à la bonne gouvernance, je prendrai immédiatement des sanctions. Je ne me suis jamais départi de cette intention.

Le “coup de gueule” du couple princier
20 juillet 2011. A peine rentré de son voyage de noces au Mozambique, le couple princier a reçu, dans le bureau d’apparat du palais princier, certains titres de la presse monégasque (Monaco-Matin, La Gazette de Monaco et Monaco hebdo). Objectif?: pousser un coup de gueule. Le message est clair?: « Nous voulons exprimer notre indignation face aux rumeurs. Tout cela est insupportable. » Albert II prévient?: « J’ai toujours respecté la liberté d’expression. Mais la diffusion de fausses informations est lamentable et passible de sanctions pénales. » Le prince met ces rumeurs sous le compte des « jalousies » dont fait l’objet la famille Grimaldi. Affirme que « une ou des personnes à Monaco cherche à nuire. » Ce jour-là, le prince n’ira pas plus loin. De son côté, son épouse se refusera à ajouter le moindre commentaire. « Je crois que tout est dit », indique en anglais la princesse, visiblement meurtrie par une affaire qui a pris des dimensions hors normes. Dans le bureau, l’ambiance est pesante, la tension extrême. A l’image sans doute des relations actuelles avec les médias.
Pour autant, si à ce moment précis le couple princier n’a pas souhaité accorder d’interview, le chef d’Etat monégasque a décidé, deux jours plus tard, de se confier à Monaco Hebdo. Une interview dans laquelle Albert II évoque les rumeurs, bien sûr, mais aussi, l’affaire Eringer, la transmission dynastique du pouvoir et l’éventuelle volonté de déstabilisation de l’Etat.
Couv-presse

© Photo Monaco Hebdo.

Chronologie d’une rumeur

Trois semaines avant le mariage princier, le tout-Monaco en parlait déjà. Fuite présumée de Charlène Wittstock, troisième enfant illégitime du prince Albert…
Retour sur l’évolution de ces allégations. De leur publication dans la presse jusqu’aux démentis formels du palais et des époux.

Par Sabrina Bonarrigo.

Acte I?: la rumeur se chuchote à Monaco
Trois semaines avant le mariage princier, dans les rédactions monégasques et dans les rues de Monaco, des rumeurs commencent à se répandre. Il est question d’une tentative de fuite de Charlène Wittstock. En cause?? La future princesse aurait appris l’existence d’un troisième enfant illégitime du prince Albert. La toute première trace écrite de cette rumeur aurait été trouvée le 25 juin sur Twitter. Publiée par un journaliste de France 3.

Acte II?: la bombe est lâchée sur lexpress.fr
Trois jours avant le mariage civil, lexpress.fr jette un pavé dans la mare en publiant le mardi 28 juin à 11 heures un article non signé intitulé Albert-Charlene, péril sur le mariage. Le site indique que « Charlene Wittstock, aurait voulu interrompre les préparatifs de son mariage et repartir en Afrique du Sud ». Selon l’article, la princesse aurait été rattrapée in extremis à l’aéroport de Nice par la police. Raison invoquée?: « La vie privée de l’homme qu’elle s’apprête à épouser n’était pas aussi exemplaire qu’elle l’imaginait ». Aussitôt publié, effet boule de neige immédiat. L’article est repris par tous les médias sur Internet, français et étrangers. Le lendemain, la rumeur fait également la Une de nombreux quotidiens de presse écrite.

Acte III?: « C’est du délire, tout est faux »
Deux heures après la publication de l’article sur lexpress.fr, l’avocat du prince Albert, Thierry Lacoste, réagit vivement sur le site du Figaro?: « C’est du délire, tout est faux. C’est comme le sida d’Isabelle Adjani. Cela fait trois semaines que la rumeur tourne. On nous annonce régulièrement la parution d’enquêtes sulfureuses dans plusieurs magazines allemands mais il n’y a rien. J’étais avec le prince et Charlène Wittstock à Paris il y a trois jours et je peux vous promettre que tout va bien », a-t-il déclaré avant d’annoncer qu’il lançait une procédure en référé contre L’Express.

Acte IV?: « Allégations mensongères »
A 13h24, le 28 juin, le palais envoie à toutes les rédactions un démenti officiel. Laconique mais clair?: « Le palais princier dément formellement les allégations mensongères parues ce matin sur le site Express.fr. Ces rumeurs n’ont pour but que de nuire gravement à l’image du souverain, par conséquence à celle de Mlle Wittstock, et portent un préjudice grave à cet événement heureux. »

Acte V?: Charlène Wittstock s’indigne dans Vogue
Quelques jours après le mariage religieux, alors que toute la presse, nationale et étrangère, s’est emparée de l’affaire, Charlène Wittstock décide pour la première fois de parler dans le Vogue américain pour démentir. « C’est honteux que ces rumeurs soient sorties à un si mauvais moment. Mais je pense qu’elles étaient planifiées pour saboter une si belle occasion. Ce sont clairement des mensonges, a déclaré la princesse. Je ne daignerai pas y répondre à part en disant ceci?: regardez les photos d’Albert et de moi, amoureux, lorsque nous nous sommes mariés. Elles sont d’une vérité plus criante que n’importe quel ragot ou autre rumeur sans fondements ».

Acte VI?: La lune de miel fait parler
Après le mariage, les époux s’envolent pour l’Afrique du sud. Ils séjournent près de Durban, mais dans deux hôtels différents, distants de 16 km. La princesse Charlène réside à l’hôtel Oyster Box et le prince Albert à l’Hôtel Hilton. Les journaux s’interrogent alors sur ce qu’ils nomment une « étrange lune de miel » durant laquelle le couple fait « chambre à part ». Le Palais explique donc que c’est pour des « raisons pratiques » que le couple n’était pas dans le même hôtel. Avant la lune de miel, le prince Albert devait se rendre très tôt le matin à une réunion des membres du Comité international olympique (CIO). A l’affût de chaque geste, la presse pointe également du doigt un élément?: lorsque des photographes ont demandé au couple de s’embrasser, Charlène aurait détourné la tête. Le prince lui aurait donc simplement fait un bisou sur la joue…

Acte VII?: Le père de la princesse Charlène parle
Mike Wittstock, le père de la princesse Charlène, s’exprime à son tour sur la polémique autour du voyage de noces. Il confirme la version du palais en expliquant à la presse que si le couple ne résidait pas dans le même hôtel?: « C’est parce qu’Albert était attendu à la conférence du Comité international olympique au Hilton. Elle débutait à 7 heures du matin et Albert ne voulait pas se lever à l’aube pour se retrouver bloqué dans les embouteillages ».

Acte VIII?: Le couple réagit devant la presse locale
A leur retour de voyage de noces, les mariés convoquent la presse monégasque le mercredi 20 juillet au palais pour s’exprimer sur les allégations persistantes qui les touchent. Le prince s’est dit « indigné ». Avant de déclarer?: « La diffusion de fausses informations est lamentable et passible de sanctions pénales. Il y a une ou des personnes à Monaco qui cherchent à nuire ».

Acte IX?: L’émission C dans l’air met le feu aux poudres
Le mercredi 20 juillet sur France 5, l’émission C dans l’air intitulée « Monaco?: le Rocher des rumeurs » suscite l’indignation des autorités monégasques. Sur le plateau, sont réunis l’avocat du couple princier Thierry Lacoste, le directeur de la rédaction de l’Express Christophe Barbier, le journaliste et historien né à Monaco Pierre Abramovici, et la directrice de la rédaction de Point de vue Colombe Pringle. Lors de l’émission, le directeur de l’Express a affirmé que les allégations sur le couple n’étaient « pas une rumeur mais une information, avec des sources au plus près des parties concernées ». Ce à quoi Thierry Lacoste réplique qu’il a du « se faire rouler dans la farine par ses sources », annonçant en direct qu’il va introduire une action en justice. Plus tard, Christophe Barbier va même jusqu’à prôner carrément l’annexion de la Principauté à la France. En soutenant que Monaco devait devenir un « département français » au nom de la « modernité » et de « l’intérêt de la France ».

Acte X?: La vive réaction de la classe politique
Après la diffusion de l’émission C dans l’air sur France 5, le ministre d’Etat Michel Roger réagit vivement en rappelant que « Monaco est un Etat indépendant et souverain, reconnu de longue date par la communauté internationale ». Le ministre d’Etat a qualifié les propos de Christophe Barbier de « surréalistes et totalement infondés ». Avant de rappeler que le prince Albert et la princesse Charlène ont assigné L’Express pour atteinte à la vie privée et diffusion d’informations mensongères. C’est ensuite Jean-François Robillon qui réagit avec virulence dans un communiqué. Le président du conseil national fustige le « vocabulaire néocolonialiste » employé pendant l’émission. Des propos qu’il a qualifiés « d’irresponsables ». Il a appelé « tous les résidents de la Principauté à manifester fermement leur mécontentement » auprès de L’Express. Par communiqué également, le groupe Rassemblement & Enjeux, lui, invite l’éditorialiste à débattre publiquement. En appelant à ne pas donner trop d’importance à des « déclarations provocatrices, comme certains pourraient être tentés de le faire aux fins de récupération politicienne. » Si le ministre d’Etat Michel Roger s’est fendu d’une lettre au directeur de la rédaction de L’Express pour lui rappeler la teneur des relations franco-monégasques, ce n’est pas le seul. Dans un courrier, Christophe-André Frassa, sénateur des Français de l’étranger invite carrément Christophe Barbier à « élargir (ses propos) à tous les état limitrophes de l’hexagone dans lesquels iraient se cacher tous ces « mauvais » Français pour y jouir de leurs immenses richesses… »

Acte X?: Rumeur avec Rachida Dati
Le 22 juillet, la presse italienne en rajoute une couche en supposant que le prince Albert pourrait être le père de l’enfant de l’ancienne garde des sceaux Rachida Dati. L’ex-ministre a une petite fille prénommée Zohra âgée de deux ans et demi.

Acte XI?: Sean Wittstock soutient sa sœur
Fin juillet, dans le magazine sud-africain You, le frère de la princesse Charlene la soutient en déclarant?: « Tout le monde raconte des histoires. Je peux vous le garantir, ma sœur est très heureuse ».

L'express

Le Palais contre-attaque

Attaquer ou faire le dos rond et attendre que la rumeur se taise d’elle même?? Le choix est cornélien. Le Palais a décidé d’intenter une action en justice.

Par Milena Radoman.

L’Express, VSD, Oggi et même Le Figaro… Impossible de lister les innombrables sites Internet ou médias ayant relayé les rumeurs répandues comme une trainée de poudre à travers la planète Web. Attaquer en justice chacun d’entre eux était impensable. Me Lacoste a décidé d’intenter une action en justice contre le média par lequel tout a commencé?: L’Express. « Nous assignons le magazine au fond, devant le tribunal de Nanterre, pour atteinte à la vie privée et publication de faits inexacts relatifs à la vie privée », nous a ainsi confié l’avocat du couple princier. A l’heure où nous écrivons ces lignes, L’Express, qui venait de recevoir l’assignation, n’a pas souhaité faire de commentaire.

Question de timing

Pourquoi ne pas avoir attaqué le magazine dès la parution de l’article en ligne le 28 juin, soit il y a un mois?? « Lorsque j’ai été informé de l’existence de ce papier par l’AFP, j’ai indiqué que je songeais à faire un référé. L’Express l’a retiré durant quelques heures avant de le remettre en ligne plus tard. Mais la nouvelle avait déjà fait le tour des médias. Un référé ne se justifiait plus. Il fallait faire une procédure au fond. Ce délai de quelques semaines m’a permis de collecter tous les articles de presse qui ont surgi depuis la diffusion de l’article de L’Express. »
Le choix de porter l’affaire devant les tribunaux semble en tout cas mûrement réfléchi?: « Le premier réflexe du prince et de la princesse fut de penser qu’il ne fallait pas donner de l’importance à des absurdités. Mais arrive un moment où il faut agir car en l’espèce, tous les verrous de sécurité des journalistes ont sauté, indique fermement Thierry Lacoste. La déferlante médiatique n’a eu aucune retenue. VSD a tout de même osé titrer en couverture La prisonnière de Monaco?! » D’autres actions, en diffamation cette fois-ci, devraient être intentées en Italie et en Angleterre.
Reste désormais à savoir si cette action en justice va réellement calmer le jeu. « Les journalistes vont se rendre compte d’eux-mêmes que cette histoire ne rime à rien et que tout est faux. Le mariage a eu lieu, le couple princier s’est exprimé à diverses reprises pour tout démentir. Un mois après, où est la fameuse mère qui demandait soit disant un test de paternité?? Nulle part?! », lance Me Lacoste.

Protection des sources

L’affaire devrait a priori être plaidée à la fin de l’année. Après les vacations judiciaires et les échanges de conclusions. Pour le tribunal, tout dépendra alors de la défense de L’Express et des éléments probants ou pas qui seront apportés par le magazine. Ce dernier fera sans aucun doute jouer la protection des sources et le droit à l’information. « On ne peut pas se retrancher derrière la protection des sources pour divulguer n’importe quoi, c’est trop facile », réplique Me Lacoste. Le 29 juin, Christophe Barbier, le directeur de la rédaction de L’Express a en tout cas défendu le principe au micro d’Europe 1 et l’a répété lors de l’émission C dans l’air, sur France 5, le 20 juillet?: « On a recoupé l’information de trois sources différentes qui sont toutes les trois fiables. » Mais est-ce suffisant face, notamment, au rapport de la police française attestant d’une absence totale d’intervention, évoqué par le prince??

Tribunal de Paris

© Photo D.R.

Eringer aussi

Depuis février, le prince ainsi que des personnalités mises en cause par le blog de Robert Eringer ont décidé de répliquer.

Par Milena Radoman.

«Il n’y a rien de plus simple que de nuire à quelqu’un. A partir d’un fond de vérité basé sur la connaissance du terrain, sur ce terreau, vous pouvez faire pousser n’importe quelle plante venimeuse. » Me Olivier D’Antin sait de quoi il parle. C’est, à côté de Thierry Lacoste, l’avocat du prince dans le dossier Eringer, « l’espion » qui a travaillé pour le compte du prince Albert entre 2002 et 2007. La stratégie de l’avocat, qui défend également certaines des personnalités raillées et accusées sur le blog de l’Américain, est claire?: après avoir traité par le mépris les accusations très lourdes de Robert Eringer, pour les personnalités visées, la meilleure défense semble être aujourd’hui l’attaque. Sept condamnations ont été rendues par le tribunal de grande instance de Paris exigeant la suppression de propos diffamatoires et mensongers du blog d’Eringer, et sanctionnant l’atteinte à la vie privée et au droit à l’image. Et à la rentrée, dès le 4 septembre, de nouvelles actions suivront. Au total, 13 actions, dont 7 devant le juge pénal, sont actuellement en cours.

Guerre ouverte

La guerre semble aujourd’hui ouverte contre l’Américain. En février, pour le prince, la coupe est pleine?: Eringer met en cause sa probité en tant que membre du CIO. « Suite aux nombreuses allégations mensongères et diffamatoires diffusées par Robert Eringer à l’encontre du prince Albert II de Monaco, ce dernier a décidé de porter plainte devant les tribunaux français », indique alors un communiqué officiel du palais, le 15 février. Depuis lors, des actions en justice sont intentées par les avocats des personnes mises en cause par Eringer tous les 3 mois (1). Une réaction à retardement pour contrer les « révélations » de l’homme qui se présente comme un « maitre espion » ayant collaboré avec la CIA et le FBI. Depuis 2008, le blog de l’Américain tire à boulets rouges sur Monaco, le prince, son avocat, un bon nombre de hauts fonctionnaires de la Principauté ainsi que des personnes étrangères souhaitant investir ou s’installer à Monaco. Son leitmotiv?? Tous pourris. Les accusations sont lourdes. Il parle de corruption, de conflits d’intérêts, de complicités maçonniques, de blanchiment ou de proxénétisme. En se basant, pour étayer ses affirmations, de détails factuels (concernant, par exemple, l’extension en mer, l’opération Odéon, etc), de fiches de police ou de renseignements. Dans une interview à Paris Match en octobre 2009, Eringer avait d’ailleurs dépeint la mission que lui avait prétendument confiée le prince?: « Il s’agissait de mener une opération « mani pulite » à Monaco. »

« Délire et fantasme »

« La seule chose qui est vraie, c’est qu’il a travaillé pour le prince Albert jusqu’au jour où ce dernier s’est rendu compte qu’Eringer l’enfumait, indique Me d’Antin. Après, c’est une espèce de délire autour des mafias russo-arabes. Eringer vit dans le fantasme et se prend pour un chevalier blanc. » Un chevalier pas si blanc que cela selon l’avocat?: « Sur son site, c’est un matamore. Il clame détenir toutes les preuves de ses allégations mais il se dérobe au débat judiciaire qu’il prétend vouloir de ses propres vœux. C’est un comportement très lâche. » La justice française a en effet condamné l’Américain par défaut. Robert Eringer, qui se réfugie derrière le premier amendement de la constitution US (la liberté d’expression), mise pour sa part sur la justice américaine?: il demande en effet réparation à l’Etat monégasque pour non paiement d’honoraires, suite à son limogeage. Soit 40?000 euros mais aussi 300?000 de dommages et intérêts. Pendant ce temps, malgré les suppressions de propos diffamatoires demandées par la justice française, le blog d’Eringer continue. « C’est un diffamateur répétitif », constate Olivier D’Antin. Jusqu’à quand??

(1) Sur Internet, le délai de prescription de l’action en diffamation est de 3 mois, à compter de la première mise en ligne de l’écrit jugé diffamatoire.

Pascal Froissart

Pascal Froissart © Photo DR

« Une rumeur donne à discuter sur la plage ou à la machine à café »

Auteur de l’ouvrage La rumeur. Histoire et fantasmes, le sociologue et maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris VIII, Pascal Froissart, explique comment les rumeurs naissent et prolifèrent.

Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo.

Monaco hebdo?: En général comment naissent les rumeurs??
Pascal Froissart?: A l’origine d’une rumeur, il peut y avoir de multiples sources différentes. Aussi bien un canular, qu’une information déformée, voire une erreur journalistique. Mais il y a globalement deux type de rumeurs. Celles qui circulent par le bouche-à-oreille. Dans ces circonstances, la rumeur est très inefficace. Parce qu’elle se propage sans contrôle d’une personne à l’autre. Au final, c’est un peu comme le jeu du téléphone dans les salles de classe. En passant de voisin en voisin, l’histoire au final est déformée par rapport à la version initiale. Le bouche-à-oreille, par nature donc, déforme la rumeur. A l’inverse, dès qu’une rumeur passe dans le circuit médiatique, la variation de la rumeur est quasiment nulle. Ce qui est normal puisque tous les médias reprennent globalement la même idée. Et ce de manière massive. Nous sommes distants de 1?000 kilomètres, mais je vous donnerai probablement la même version des rumeurs sur le couple princier que vous.

M.H.?: Quels sont les éléments qui font qu’une rumeur résiste et prolifère??
P.F.?: C’est le même principe que pour une information. Pour être efficace, une rumeur doit être suffisamment pertinente. C’est-à-dire qu’il faut qu’elle rentre dans un cadre d’intelligibilité. La pertinence d’une rumeur dépend aussi beaucoup des gens qui l’écoutent. Il faut qu’ils la comprennent et qu’ils y croient. Cela dépend également d’éléments conjoncturels, par exemple de l’actualité. Cette rumeur sur le couple princier est tombée juste avant le mariage qui était, à ce moment-là, un évènement extrêmement médiatisé. Elle aurait eu sans doute un impact beaucoup moins grand si elle s’était ébruitée bien avant ou bien après.

M.H.?: Internet est-il devenu un champ propice à la production et à la circulation de rumeurs??
P. F?: C’est une réputation un peu surfaite. Si par exemple vous lancez une fausse information sur le réseau Facebook, l’impact se fera sur vos 80 amis. C’est très peu. Pareil sur un fil Twitter. En revanche, si un média de masse diffuse la rumeur, cela touche forcément une audience beaucoup plus large. Pour L’Express, c’est 700?000 potentiels lecteurs, France 2 ou France inter plusieurs millions d’auditeurs ou de téléspectateurs. L’impact à ce moment-là est totalement démesuré. Avec Internet effectivement, une information ou une rumeur se propage plus vite et dépasse la seule frontière nationale. Mais la Toile n’a pas qu’un rôle de propagateur. Internet devient aussi un centre de référence, de contrôle, et d’archivage. En clair, Internet nous donne le moyen de vérifier quel est l’état des informations et des rumeurs qui circulent.

M.H.?: Cela pose la question aussi de la frontière entre la rumeur et l’information…
P.F.?: C’est un grand paradoxe. La rumeur n’est pas toujours vraie, en revanche le fait qu’il y ait une rumeur, ça c’est vrai… Du coup, les journalistes peuvent rédiger des articles sous l’angle « Je ne sais pas si la rumeur est vraie, mais ce qui est vrai, c’est qu’elle circule… » L’effet est étrange, car cela donne une sorte de caution de vrai à une rumeur qui n’est pas forcément vérifiée ou vérifiable.

M.H.?: Vous dites également que la rumeur a un rôle social??
P.F.?: Oui. Une rumeur comme celle du mariage à Monaco donne à discuter sur la plage ou à la machine à café. Elle donne aussi matière à interprétation. Est-ce que c’est vrai, est ce que c’est faux?? Qui l’a lancée?? etc.. On peut ensuite lancer des débats plus vastes sur l’image de la Principauté, son rôle etc.. Bref, que ces rumeurs soient vraies ou fausses, elles permettent d’entamer une discussion. En anthropologie, cela s’appelle tout simplement créer du lien social. C’est tout à fait désagréable pour les personnes qui sont victimes de ces rumeurs. A contrario, c’est tout à fait anodin pour les locuteurs, et pour ceux qui interprètent.

M.H.?: Lorsque l’on est victime d’une rumeur, quels sont les moyens de contre-attaquer??
P.F.?: Il n’y a pas véritablement de recette. Par voie judiciaire, le mot rumeur n’est contenu dans aucun texte de loi. On peut éventuellement attaquer pour diffamation. Mais en ce qui concerne le couple princier, il n’y a pas vraiment matière. On peut attaquer également sous l’angle de la propagation de fausses nouvelles. Mais encore faut-il prouver que c’est une fausse nouvelle. Il y aurait éventuellement un texte ancien sur l’injure au chef de l’Etat issue de la loi de la presse de 1?880.

M.H.?: Et d’un point de vue médiatique??
P.F.?: De manière médiatique, certains personnages publics par exemple font appel à des agences de communication qui peuvent vous vendre un plan anti-rumeur. Un vrai produit qui s’intègre généralement dans le cadre d’une communication de crise. Ce sont généralement des actions publiques pour mettre en avant le point de vue de la victime. Certains personnages publics sont également très bien entourés. Par exemple, Dominique Strauss-Kahn ou Lagardère ont derrière eux Ramzi Khiroun, un gourou de la communication. Son métier est aussi de prévoir et de contre-attaquer ce genre de mésaventures. Ce sont des individus redoutables car ils ont un flair qui est très développé pour sentir l’opinion et pour contenir la meute journalistique.

M.H.?: Avez-vous des exemples de personnalités qui ont vu leur carrière ou leur vie personnelle brisée à cause de rumeurs??
P.F.?: Il existe toujours le fantasme qu’une rumeur puisse pousser au suicide. Il y a certes des rumeurs médiatiques qui font très mal. Mais heureusement, une rumeur ne suffit pas pour briser totalement une carrière. Mais ça marque inexorablement les personnes qui en sont victimes. Par exemple, l’affaire Dominique Baudis en 2003 ou Isabelle Adjani en 1987 qu’on disait morte du sida.

M.H.?: Pendant combien de temps cette rumeur sur le couple princier risque-t-elle de durer??
P. F?: La rumeur fonctionne sur le même régime que l’information. Il faut qu’il y ait une actualité, du nouveau pour la réalimenter. Les journalistes n’auront donc peut-être plus de matière à publier sur le couple princier.

M.H.?: En France, concernant le déferlement de rumeurs qui touche la socialiste Martine Aubry — rumeurs qui la disent tantôt « alcoolique », tantôt « lesbienne », tantôt « mariée à un avocat islamiste » —, est-ce que cela aura un impact sur l’opinion publique??
P. F?: Je pense qu’il n’y aura aucun impact. Ni sur l’opinion publique, ni sur le vote des électeurs pour les primaires ou éventuellement la présidentielle. Sur ce sujet, des théories ont été développées dans les années 40 aux Etats-Unis. Et elle se vérifient encore aujourd’hui. Il y a en réalité une différence entre l’information et l’opinion. Car l’opinion se forge par ce que l’on appelle les réseaux interpersonnels, à savoir la famille, les enfants, ou encore les amis. C’est en discutant avec les gens qui nous sont proches que l’on se forge véritablement une opinion et non par une simple information ou rumeur diffusée dans les médias.

journalistMilena Radoman