Eurovision?: Monaco, 40 ans plus tard

Adrien Paredes
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Philippe Boscagli

Philippe Boscagli © Photo D.R.

En 1971, Monaco remportait l’Eurovision avec la chanteuse Séverine. Quarante ans après, la principauté n’y est plus représentée. Retour sur les participations de Monaco avec Philippe Boscagli, ancien chef de la délégation monégasque, au moment où l’Eurovision fête sa 55ème édition.

Monaco Hebdo?: Pouvez-vous nous rappeler les participations de Monaco à l’Eurovision??

Philippe Boscagli?: L’Eurovision, inspiré du festival de San Remo, a été créé en 1956 par Marcel Besançon. Monaco y a d’abord participé de 1959 à 1979. Une période marquée par la victoire de Séverine avec sa chanson Un banc, un arbre, une rue en 1971. L’année suivante, la principauté, en tant que gagnante en 1971, aurait dû accueillir le concours, mais elle ne disposait pas des infrastructures suffisantes. En 1980, TMC a stoppé l’Eurovision, faute de motivation.

M.H.?: Et vous avez repris le flambeau…

P.B.?: C’était en 1999, avec un ami, nous avions remarqué que Monaco n’avait plus disputé l’Eurovision depuis longtemps. Je suis allé me renseigner auprès de l’ancien chef de la délégation monégasque, Georges Caisson. J’ai fait une demande auprès du gouvernement pour que Monaco retourne à l’Eurovision. Les démarches ont mis cinq ans pour aboutir. La principauté a été réinscrite au concours en 2004, avec l’aide du conseil national et de son président Stéphane Valeri, et avec le soutien du prince Albert.

M.H.?: Comment s’est passé le retour à l’Eurovision en 2004??

P.B.?: TMC a organisé un concours interne. Avec un jury composé de spectateurs et de professionnels. Nous avons eu de bons retours. Plusieurs personnalités de la Star Ac’ et de la Nouvelle Star ont postulé. C’est finalement Maryön, qui a représenté Monaco en Turquie. Pas de chance. Les pays émergents ont voulu participer en nombre au concours et pour la première fois, l’Union Européenne de Radio Télévision (UER) a instauré des demi-finales. Nous avions composé une chanson au message environnemental, intitulée « Notre planète ». Maryön n’a pas passé les demi-finales mais la chanson a été reprise dans un album réalisé par l’Unesco.

M.H.?: En 2005, vous remettez ça…

P.B.?: En 2004, Lise Darly était arrivée 2ème du concours interne de TMC. Sa voix avait impressionné le jury. Il lui a donné sa chance pour 2005. Nous avions enregistré la chanson Tout de moi avec l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo. Sa prestation a été ovationnée. Nous étions très confiants mais au moment du vote, les pays se sont comme d’habitude échangés les points. Elle n’a pas passé le cap des demi-finales, mais c’est loin d’être un échec car elle a remporté le prix Marcel Besançon. Il était attribué par les professionnels du jury du concours et lui a été remis devant des millions de téléspectateurs. Lise brandissait fièrement le drapeau monégasque. Certains journalistes nous disaient?: « C’est vous qui avez gagné l’Eurovision »…

M.H.?: La fameuse entraide des pays existe toujours selon vous??

P.B.?: Le vote géopolitique existe toujours. La proximité et les frontières communes facilitent les échanges de points et les tractations de couloirs. Il faut distinguer trois blocs?: les pays de l’Est, les pays nordiques et ceux de la Vieille Europe. Il y a un phénomène d’échanges de votes automatiques. Nous nous étions plaints de telles pratiques auprès de l’UER avec d’autres petits pays comme Andorre ou la Belgique. C’est plus difficile aujourd’hui car d’autres modes de votes comme le SMS ont été instaurés. Les pays de l’Est sont réunis dans une même demi-finale. Si les spectateurs plébiscitent une chanson en finale, alors elle gagne.

M.H.?: Il faut chanter en anglais pour gagner??

P.B.?: L’anglais touche le plus grand nombre de spectateurs. Même si on chante la chanson avec un accent un peu « spécial », on a plus de chances d’être compris. Aujourd’hui, sur 43 pays, les trois quarts choisissent l’anglais.

M.H.?: Le représentant français, Amaury Vassili, qui chantera en corse, samedi, ça vous étonne??

P.B.?: Ça ne m’étonne qu’à moitié. Il y a bien eu quelques tentatives en anglais mais les défenseurs de la francophonie ont fait savoir leur mécontentement.

M.H.?: En 2006, c’est Séverine Ferrer qui s’y est collée pour Monaco, avec la Coco-Dance…

P.B.?: Nous avions remarqué que les spectateurs votaient plus pour le show que pour la voix. Aujourd’hui, on peut chanter faux et gagner le concours grâce au visuel que l’on propose. On a trois minutes pour épater le spectateur européen. On a essayé de faire un beau show avec des percussions, des danseuses vahinées. Il fallait mettre le feu sur scène. Le chorégraphe Bruno Vandelli était très intéressé par le challenge, Séverine Ferrer aussi. Mais une fois sur place, Séverine a été impressionnée et sa prestation a été un peu manquée. Monaco s’est arrêté en demi-finale.

M.H.?: Et depuis, plus rien.

P.B.?: En 2007, j’avais commencé à prendre des contacts pour relancer la principauté à l’Eurovision. J’avais songé à des artistes internationaux comme par exemple, les Jonas Brothers. La décision a été prise de mettre un terme à la participation de Monaco à l’Eurovision. Une partie incombe certainement à nos mauvais résultats. Mais je pense que cette décision était aussi justifiée par le fait que les votes géopolitiques existent toujours et que dans ces conditions, nous n’avions que très peu de chances. Je remercie le gouvernement car sans son aide, la principauté n’aurait jamais pu participer à nouveau. La mairie aussi qui organisait la réception des candidats. Et puis, le fait est que les autres pays peuvent se tourner vers une maison de disques pour la production et le choix d’un représentant, et ils ont un diffuseur qui prend en charge les frais du déplacement de la délégation. Même si le gouvernement l’a fait pour les trois dernières participations, ce n’est en aucun cas le rôle d’un gouvernement de prendre en charge de tels évènements, c’est celui d’un média ou d’un producteur.

M.H.?: L’Eurovision, ça peut tuer une carrière??

P.B.?: Je ne pense pas. Le concours fait peur aux maisons de disques. Elles ne jugent utile d’y aller que si cela permet de promouvoir l’album d’un artiste qui va sortir dans les bacs et s’il y a une possibilité de retour sur les ventes de cet album. Chacun y cherche un intérêt.

M.H.?: Pour vous, Monaco a-t-il renoncé au concours??

P.B.?: Rien n’est jamais définitif, mais les conditions d’une participation ne sont pas actuellement remplies. Pour que Monaco revienne, il faudrait une vraie ambition de la chaîne et d’une maison de disques. Sauf qu’actuellement, TMC est dans le giron de TF1. Or, TF1 n’a aucun intérêt à faire la promotion d’un événement qui est diffusé sur France Télévisions et que la chaîne ne peut, elle-même, pas retransmettre. Les audiences du concours sur TMC n’étaient pas mauvaises mais pas excellentes non plus.

M.H.?: L’Eurovision, c’est devenu kitsch??

P.B.?: C’est une vision très française du concours, à snober ce qui peut être populaire. Dans d’autres pays, comme en Suède, l’Eurovision représente l’audience de l’année.

M.H.?: Vous regarderez la 55ème édition du concours, qui se déroule du 10 au 14 mai??

P.B.?: Je le regarde avec beaucoup de nostalgie car je m’étais lié d’amitié avec de nombreuses délégations avec qui je suis toujours en contact. Nous avons fait le maximum pour promouvoir l’image de la principauté à l’étranger et de ce côté-là, je pense que cela a été une réussite. A travers les pays ou nous sommes allés, j’ai pu mesurer la très grande sympathie dont Monaco et la famille princière bénéficient. Pour moi, l’Eurovision reste une grande fête européenne de la musique, où toutes les barrières tombent.

journalistAdrien Paredes