L’adieu à l’aînée des Grimaldi

Sabrina Bonarrigo
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La princesse Antoinette, sœur ainée du prince Rainier III, s’est éteinte à l’âge de 90 ans dans la nuit du 17 mars. Retour sur le parcours de cette princesse atypique à la forte personnalité qui a consacré les 25 dernières années de sa vie à la protection des animaux.

La princesse Antoinette était une de ces princesses « à part » dans la dynastie des Grimaldi. Avec en fil rouge, un lien profond avec le peuple monégasque. L’annonce de sa disparition le 17 mars a aussitôt provoqué une vive émotion dans le pays. Les drapeaux ont été mis en berne. Des dizaines de Monégasques et de résidents ont pris le chemin de la Rampe Major pour voir sa dépouille dans la chapelle du palais. Même le Bal de la Rose, le samedi 19 mars, a pris des allures de recueillement. Le prince Albert, ses sœurs et Charlène Wittstock ont logiquement renoncé à la fête. Seuls les enfants de la princesse Caroline ont fait un passage éclair à cette soirée. Andrea, Charlotte et Pierre Casiraghi, tous les trois vêtus de noir, ont adressé devant l’assemblée un message à leur grand-tante?: « Elle restera pour nous une figure aimante et chaleureuse, à l’image d’une vie riche et bien remplie au service des actions caritatives. Elle n’aurait pas aimé que ce bal n’ait pas lieu ce soir à cause d’elle », ont-ils déclaré au nom de la famille princière. Le ministre d’Etat, Michel Roger, a de son côté souligné « le souvenir d’une princesse dévouée, courageuse et forte de ses convictions ». Le président du conseil national Jean-François Robillon garde, quant à lui, « le souvenir de sa personnalité si attachante, fidèle aux traditions de la principauté ». Le maire Georges Marsan se souvient enfin d’une femme qui « honorait de sa présence les manifestations et fêtes traditionnelles organisées par la mairie. Fidèle à l’académie de musique et du théâtre Prince Rainier III, où elle fut elle-même élève ».

« Elle aimait provoquer »

Dans la mémoire de ceux qui l’ont côtoyée, la sœur ainée du prince Rainier reste avant tout cette femme « proche du peuple ». Avec une personnalité très affirmée. « C’était une dame avec une grande répartie. Toujours jeune dans son esprit et très malicieuse », résume son amie de 15 ans, Nicole Manzone, présidente de l’union des femmes monégasques. Une femme « infiniment joviale avec un humour très caustique qui aimait aussi provoquer, se souvient à son tour Bernard Spindler, journaliste et écrivain. Elle pouvait par exemple pendant un dîner chanter soudainement l’Internationale ». D’autres encore se remémorent pêle-mêle des souvenirs de guerre. Jean-Joseph Pastor, cardiologue et conseiller national pendant près de 40 ans, garde ainsi en mémoire les soins que la princesse Antoinette prodiguait aux blessés lors de la seconde guerre mondiale?: « Elle se rendait à l’hôpital de Monaco, qui était au même endroit que le CHPG et organisait les soins aux blessés avec les docteurs Orecchia et Drouard. » Selon ses proches, elle avait même l’habitude de déposer chaque année une rose sur les tombes abandonnées…

pique-nique organisé pour fêter les 25 ans des colonies de vacances

La princesse Antoinette participait à la vie des Monégasques. On peut la voir ici, avec le prince Rainier, la princesse Grace et leurs enfants, à un pique-nique organisé pour fêter les 25 ans des colonies de vacances qu’elle organisait pendant la guerre. © Photo collection privée de Jean-Joseph Pastor.

Femme passionnée

Pour d’autres observateurs de la famille Grimaldi, la princesse Antoinette, fille de la princesse Charlotte de Monaco et du comte Pierre de Polignac, était une femme qui, dès son plus jeune âge, «?a voulu affirmer son anti-conformisme?», estime l’écrivain et journaliste au magazine Point de vue Philippe Delorme. Une soif de « s’affranchir » des règles de son rang qu’elle a manifestée très tôt. En pleine seconde guerre mondiale, elle tombe amoureuse d’un officier allemand rencontré en 1943 à Cap d’Ail. Une union que son grand-père Louis II désapprouve. « En fin de compte, le malheureux sera envoyé sur le front de l’Est, d’où il ne reviendra pas »,  précise Philippe Delorme. Le docteur Michel-Yves Mourou rappelle également dans son livre Princesses de Monaco, qu’elle était une femme « courtisée et adulée. Relativement épargnée par une presse qui n’avait pas encore pris l’habitude du harcèlement médiatique ».

Quelques années plus tard, la princesse Antoinette rencontre l’avocat et champion de tennis Alexandre Noghès. Un Monégasque avec qui elle aura ses trois enfants?: la baronne Elizabeth-Ann de Massy née en 1947, Christian Louis de Massy né en 1949 et Christine-Alix de Massy née en 1951 et décédée des suites d’un cancer, en février 1989. Elle n’était alors âgée que de 37 ans.

« La princesse Antoinette a conçu ses trois enfants hors mariage ce qui, dans les années cinquante, était peu courant , précise encore Philippe Delorme. Elle a finalement épousé le père de ses enfants en décembre 1951, très discrètement, au consulat de Monaco à Gênes ». Ce n’est que trois ans plus tard, en juin 1954, que le couple décide de divorcer.

Dernier hommage

Mais c’est son union avec le notaire et figure éminente du conseil national, Jean-Charles Rey, qui a également marqué les esprits. A l’époque, un épisode politique agite la vie du pays. En 1955, alors que la Banque des métaux précieux est déclarée en faillite, la rumeur court que la princesse Antoinette était en désaccord avec  son frère. Avec pour principal allié celui qui deviendra son mari en 1961, Jean-Charles Rey. Cette période agitée, le fils de la princesse Antoinette, Christian de Massy, en parlera lui-même dans son livre Palace. Pour autant, la rumeur a toujours été démentie. Dans son livre Le Prince sur son Rocher, le journaliste Frédéric Laurent retranscrit ainsi les propos du prince Rainier III, confiés à l’époque à l’un de ses biographes qui l’avait interrogé sur cet épisode?: « Vous dites qu’elle a tenté de s’emparer du trône, mais je n’irai pas si loin. Elle m’a sans doute critiqué, c’est peut-être même allé un peu loin. Mais nous avons toujours été en bons termes. A l’époque, l’incident a été largement exagéré », avait alors indiqué le prince. « Les relations de la princesse Antoinette avec son frère et puis plus tard avec son fils se sont apaisées et normalisées », affirme également un de ses proches.

Loin des turbulences politiques des années 50, c’est ensuite son ami de jeunesse, le danseur étoile John Gilpin qu’elle épouse en 1983 dans le salon des glaces du palais. Mais l’homme décédera quelques semaines plus tard d’une crise cardiaque. « La mort brutale de son troisième mari a été un gros choc pour elle. Tout comme celle de sa fille », indique un proche.

La princesse Antoinette a vécu les dernières années de sa vie entourée de ses chiens et chats dans sa villa à Eze surplombant la principauté, qu’elle avait baptisée Le bout du monde. « Je garde pour ma part l’image d’une femme très entourée, de ses enfants, de ses petits enfants et de ses nièces, qui avait une vraie place dans la vie monégasque. On l’a vu lorsqu’elle a fêté ses 90 ans, on a réuni près de 180 convives autour d’elle. C’était sa dernière apparition publique », (4) conclut son amie Nicole Manzone.

Sa famille et ses proches rendront un dernier hommage à la princesse Antoinette à la cathédrale le 24 mars pour ses funérailles. L’inhumation aura lieu dans la chapelle de la paix, « dans la plus stricte intimité » indique le palais.

“Première dame provisoire”
Dans la vie de la princesse Antoinette, il y a eu un avant et un après 1956. La sœur aînée du prince Rainier a en effet assuré le rôle de « première dame provisoire » aux côtés de son frère, à l’époque célibataire. L’arrivée de Grace Kelly à Monaco bouleverse logiquement la donne. Après « le mariage du siècle », la princesse Antoinette s’est peu à peu effacée de la scène publique et politique pour se consacrer davantage à ses engagements associatifs. « Elle a su avec délicatesse et discrétion céder la place alors que sa naissance l’autorisait à occuper un rang prépondérant dans l’histoire de son pays. Elle est restée présente avec un certain recul à tous les évènements de la principauté », écrit d’ailleurs à son sujet Michel Yves Mourou dans son livre Princesses de Monaco. « Après l’arrivée de Grace Kelly, elle s’est volontairement mise au second rang. Elle a compris intelligemment qu’il y avait une princesse à Monaco », rajoute le journaliste Philippe Delorme.
Passion animale
Comme elle disait toujours, les animaux n’ont pas de passeport ni d’identité. Qu’ils soient de Monaco ou d’ailleurs, il faut les protéger ». René Raimondo, vice-président de la SPA, était l’un des amis les plus proches de la princesse Antoinette. Présidente de la société protectrice des animaux depuis 1984, la doyenne des Grimaldi avait une passion dévorante pour les bêtes. Dans sa villa, elle vivait d’ailleurs avec plus d’une dizaine de chiens et de chats. « S’il existe encore un refuge pour animaux sur la moyenne corniche, c’est grâce à elle », rappelle sur ce point le journaliste Bernard Spindler. L’abri situé sur la commune d’Eze accueille encore aujourd’hui pas moins de 60 chiens et chats. En véritable passionnée, elle présida également l’exposition canine internationale sous le chapiteau de Fontvieille et l’exposition féline de l’auditorium Rainier III. Dans un tout autre domaine, la princesse Antoinette fonda également « Les entretiens internationaux de Monaco » en 1983. Une association à vocation scientifique qui s’intéresse aux médecines complémentaires et alternatives. « Elle a été l’une des premières à croire aux médecines parallèles et anciennes, qu’elles soient chinoises ou indiennes. Loin des thérapeutiques agressives », rappelle le docteur Michel-Yves Mourou.
Le docteur Pastor à sa première colonie de vacances

Le docteur Pastor à sa première colonie de vacances à Veyrier, en Suisse, en 1941. © Photo collection privée de Jean-Joseph Pastor.

“Ma marraine de cœur”

Le docteur Pastor a connu la princesse Antoinette en 1941, pendant la seconde guerre mondiale. Une rencontre qui a changé sa vie.

Par Milena Radoman.

C’est un lien quasi-familial qui unissait le docteur Pastor à la princesse Antoinette. Un profond lien d’affection qui date de la seconde guerre mondiale. « J’ai connu la princesse Antoinette en 1941. A 21 ans à peine, elle avait décidé, avec son frère, le prince Rainier, d’envoyer les enfants monégasques issus de familles modestes en colonies de vacances pour ne pas les laisser dans les privations de la guerre. »Après avoir envoyé 15 enfants en 1941, ces colonies organisées par le comité monégasque d’assistance et de secours en mettront à l’abri 75 puis 150 les années suivantes en Suisse ou dans les Hautes-Alpes. Et ce durant trois mois. Le jeune Jean-Joseph, alors âgé de 10 ans, participe à la première à Veyrier, à 10 km de Genève. Dans un contexte de restrictions, avec ses camarades, il boit du lait, se régale de chocolat, joue au ping-pong, dirige la chorale. « Ce sont des souvenirs fabuleux. La princesse Antoinette venait nous voir à chaque colonie. C’était une maman pour nous. C’est elle qui m’a appris l’hymne monégasque. » Et d’ajouter, en plaisantant?: « Elle était jolie comme un cœur. A l’époque, il ne fallait pas me toucher ma princesse Antoinette… »

“Elle était non conformiste”

D’autant que c’est à cette période que la princesse repère son « petit Jo ». « Au retour des vacances, la princesse Antoinette a dit à mon père que j’étais dégourdi et que je devais poursuivre mes études. Elle m’a inscrit au lycée de Monaco, qui était alors payant, et a pris en charge toutes mes études. Si je suis médecin, c’est grâce à elle », raconte le docteur Pastor. La princesse Antoinette se fait envoyer les bulletins trimestriels du jeune Pastor, le félicite pour sa thèse puis sa première place au concours de cardiologie à Paris. En redécouvrant les nombreux courriers que la princesse lui avait adressés, Jean Joseph Pastor est bouleversé?: « La princesse Antoinette, c’est non seulement ma bienfaitrice, mais ma marraine de cœur. Une marraine qu’il retrouvera aussi dans le cadre de sa vie politique?: « Elle était la femme d’un homme politique monégasque, Jean-Charles Rey. C’était complètement inédit à Monaco. » Pour le docteur Pastor, si la princesse Antoinette « n’a jamais eu de velléité de prendre le pouvoir », elle s’intéressait vivement aux problèmes des Monégasques?: « Il ne fallait pas lui toucher Monaco. Elle adorait son pays et souhaitait que l’on conserve les privilèges des nationaux. » Avant d’ajouter, tout sourire?: « Elle était non conformiste et avait son franc parler, je pense qu’elle aurait été souvent dans l’opposition… »

“Une femme originale?!”

Le professeur René-Philippe Halm a fondé les Entretiens internationaux avec la Princesse Antoinette en 1983. Un congrès dédié aux médecines non conventionnelles, auxquelles la princesse était sensibilisée.

Propos recueillis par Milena Radoman.

M.H.?: Comment avez-vous connu la princesse Antoinette??
R.P.H.?: Je connaissais très bien ses filles Christine et Elisabeth-Ann. C’est ainsi qu’une amitié de 30 ans est née. La mort de Christine fut d’ailleurs un gros choc, un cauchemar. J’y pense encore.

M.H.?: Pourquoi a-t-elle fondé les Entretiens internationaux??
R.P.H.?: Notre objectif était d’organiser en toute indépendance des congrès sur les médecines non conventionnelles?: l’homéopathie, l’acupuncture, la phytothérapie, etc. Nous souhaitions dépassionner les débats car les médecines alternatives étaient alors presque tabous. Il y avait une chape de plomb sur le sujet. C’est pourquoi ce congrès d’envergure, doté d’un comité scientifique en béton, a toujours avancé dans le silence. Le sujet intéressait grandement la princesse Antoinette. Elle était marginale dans ses idées et c’était une forte personnalité.

M.H.?: Pourquoi ce congrès n’a-t-il jamais été ouvert au public??
P.H.?: Il n’a jamais été ouvert au public mais on n’a jamais refusé à quelqu’un d’y venir. C’était un congrès de spécialistes très pointu et cela n’était pas vraiment destiné au grand public.

M.H.?: La princesse Antoinette avait-elle une dimension politique??
R.P.H.?: Pas vraiment. Mais elle me racontait que dans sa jeunesse, elle connaissait l’internationale par cœur et qu’elle l’entonnait dans la cour du palais… La princesse Antoinette a toujours été une femme originale?!

M.H.?: A-t-elle eu des velléités de prendre le pouvoir comme l’affirment certains ouvrages??
R.P.H.?: Elle l’a toujours nié. Je ne comprends pas pourquoi on a sorti ça. Il y a toujours eu la loi salique et elle n’a jamais eu d’ambitions de pouvoir pour elle ou ses enfants.

M.H.?: Quels étaient les liens avec la famille princière??
R.P.H.?: La princesse Antoinette a toujours été proche de son frère, le prince Rainier. Ils avaient des petits gestes l’un pour l’autre. D’ailleurs, je me rappelle que quand je venais lui rendre visite dans sa villa d’Eze, Le bout du monde, elle recevait des caisses de légumes venant du Roc Agel. Ce n’était pas du tout la guerre entre eux comme certains ont voulu le faire croire?! Mais avec son esprit d’indépendance, elle avait toujours peur de le déranger. Tout comme le prince Albert, depuis qu’il a succédé à son père. D’ailleurs, pour Antoinette, le prince, c’était son frère. Du coup elle appelait affectueusement Albert II « le petit prince ».

M.H.?: Comment définiriez-vous la princesse Antoinette??
P.H.?: La princesse Antoinette n’était absolument pas mondaine. C’était quelqu’un de vrai, d’authentique, en dehors du monde des paillettes et pas du tout à la recherche des médias. Elle avait 25 chiens à la maisons, autant de chats. Elle avait même recruté deux infirmières vétérinaires pour être là 24 heures sur 24. Elle avait de plus un humour extraordinaire.

journalistSabrina Bonarrigo