Montse Aguer « Dali aurait aimé
le thème de cette exposition »

Raphaël Brun
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Dali, une histoire de la peinture, c’est le titre de la grande exposition de l’été 2019 au Grimaldi Forum (1). Visite guidée, en compagnie de la commissaire de cette exposition, Montse Aguer, directrice des musées Dali et du centre d’études dalinien de la fondation Gala-Salvador Dali.

Comment est venue l’idée de cette exposition ?

En 2016, le Grimaldi Forum nous a contactés pour monter une exposition consacrée à Salvador Dali (1904-1989). On a travaillé très en amont, car on a besoin de beaucoup de temps pour préparer ce genre d’exposition.

Votre objectif ?

L’objectif, c’était d’évoquer le Dali peintre, pas de faire une rétrospective plus classique. On a donc beaucoup réfléchi. Et, finalement, on a décidé de faire cette « histoire de la peinture ». Car Dali voulait lui-même écrire une histoire de la peinture. Chez Dali, il y a un mélange d’avant-garde, de contemporain, et de tradition. Nous avons donc voulu montrer ce Dali qui oscille entre tradition et contemporain.

En 2019, est-il encore possible de se renouveler sur une exposition sur Dali, car tout, ou presque, a déjà été fait ?

C’est la première fois que l’on organise une exposition avec ce sujet. On peut toujours se renouveler, car Dali était en avance sur son temps. Et puis, on découvre toujours de nouvelles lectures de Dali. De plus, les jeunes adorent Dali.

Vraiment ?

On a récemment organisé une exposition à Naples et les étudiants italiens me disaient que Dali était le précurseur du selfie. Il faut dire qu’il y avait dans cette exposition beaucoup de photographies et d’auto-portraits. Comme Pablo Picasso (1881-1973), Dali est tellement connu qu’il est finalement très méconnu. Quand on dit Dali, on pense immédiatement au Dali surréaliste. Mais Dali, c’est beaucoup plus que ça. Il y a le Dali mystique nucléaire, le Dali impressionniste, le Dali symboliste, le Dali pop art, le Dali scientifique…

Selon quelle logique avez-vous organisé cette exposition ?

Nous avons opté pour une présentation chronologique, qui couvre la période 1912-1983. Nous l’avons divisée par période artistique. Nous avons aussi dédié une salle centrale à la maison de Salvador Dali, à Portlligat. Car cette maison était le seul atelier fixe qu’il avait. On y trouve des photographies, des documents… Ce qui permet au visiteur de mieux comprendre l’univers et le paysage de Dali. Car on ne peut pas comprendre cet artiste sans son paysage. La lumière, le vent très fort appelé tramontane, l’eau… Tout cela compte.

Comment avez-vous sélectionné la centaine d’œuvres de cette exposition ?

On a choisi en pensant aux références de l’histoire de l’art, comme Léonard de Vinci (1452-1519), Picasso, Raphaël (1483-1520), au cubisme, au symbolisme, à l’impressionnisme… Ensuite, on a aussi pris en compte la technique de Dali, son atelier et les éléments qui permettent de définir un peintre.

C’était difficile de choisir ?

Oui, c’est toujours difficile de choisir. Mais je crois qu’on a fait une bonne sélection. Car il y a dans cette exposition de la passion et de la magie, comme le voulait Dali. Cette centaine d’œuvres vient du théâtre-musée Dali de Figueras, en Espagne, mais aussi du musée Reina Sofia de Madrid, du Salvador Dali museum, situé sur le campus de l’University of South Florida à Saint Petersburg, en Floride, et de quelques collections privées.

Est-il exact que, même si une très grande majorité de gens ne connaissent Dali qu’à travers sa peinture, cela est très loin de représenter la majorité de son travail ?

Dans le catalogue raisonné, on trouve environ un millier de peintures. Dali était obsédé par la peinture et ses secrets. Mais c’est vrai qu’il a aussi été un très grand écrivain. Il a aussi travaillé dans le secteur du cinéma, notamment avec Alfred Hitchcock (1899-1980) et Luis Bunuel (1900-1983). Il a également fait des décors pour des théâtres et des ballets, mais aussi des dessins, car il aimait beaucoup la Renaissance italienne.

On pourra voir des dessins de Dali dans votre exposition ?

On pourra voir des dessins qui viennent autour d’un traité de la peinture que Dali a écrit : 50 secrets magiques. Il voulait écrire un traité à la façon de Léonard de Vinci. Il parle donc de secrets de peinture, de la technique, de comment doit penser un peintre, comment il doit se comporter lorsqu’il est dans son atelier… On expose donc des dessins qui font référence à ce traité. J’aime beaucoup ces dessins. Ils sont merveilleux.

Vous avez rencontré Dali ?

J’ai rencontré Dali quand j’étais étudiante à l’université. C’était en 1986. Il était âgé. Je lui lisais des articles de presse, notamment des articles scientifiques issus de la presse américaine. Et je crois qu’il aurait beaucoup aimé le thème de cette exposition. Car c’est un hommage à la peinture, mais avec la complexité de Dali. Le personnage de Dali, c’est aussi l’une de ses créations. Il a créé ce personnage comme une œuvre de lui-même.

C’est vrai que, parfois, Dali se contentait de signer un objet pour le vendre ?

Il l’a fait quelques fois. Il y avait en Dali un peu de Marcel Duchamp (1887-1968). Dali défendait le “ready made”. Il disait que si un objet est dans un musée et qu’il a été choisi par un artiste, cet objet peut devenir un objet d’art. On peut être d’accord, ou pas, avec ça.

Quelles sont les différentes étapes de la carrière de Dali ?

Il y a l’impressionnisme qui est très important pour lui. Très jeune, il dit d’ailleurs qu’il est un peintre impressionniste. Dans cette première période, il y a aussi le cubisme, le symbolisme, la nouvelle abstraction et l’abstraction. Il y a également le surréalisme qui est très important. Mais il faut aussi citer la peinture classique, dite aussi mystique nucléaire, qu’il développe à partir de l’explosion de la bombe atomique. Il y a également les expérimentations scientifiques, les expérimentations en relation avec le pop art et l’hyper réalisme.

Et la dernière période ?

Enfin, il y a une dernière période, que nous avons intitulé « évocations ». Car c’est une période pendant laquelle il est malade. Il pense beaucoup à la mort, mais aussi à l’immortalité. Il est d’ailleurs obsédé par l’immortalité. Il veut être immortel. Et je crois qu’à travers la peinture, à travers son théâtre-musée de Figueras, Dali est réellement devenu immortel.

La mort a traversé toute son œuvre ?

Oui. Car Dali est né 9 mois avant la mort de son frère qui s’appelait lui aussi Salvador. Ça l’a obsédé toute sa vie. Il disait que le vrai génie, c’était son frère et que toute sa vie serait une lutte pour vaincre la mort. C’était un peu freudien. Quand il était jeune, en 1921, sa mère est morte, ce qui l’a beaucoup marqué aussi. La mort l’a accompagné toute sa vie.

Dali a aussi imaginé la méthode paranoïaque-critique : de quoi s’agit-il ?

Autour de la paranoïa, il allie Sigmund Freud (1856-1939) et Jacques Lacan (1901-1981). Dali a développé sa méthode paranoïaque-critique qui dit que la réalité n’est jamais comme elle nous paraît. Il faut donc toujours approfondir et voir différentes réalités. Car chaque personne peut avoir sa propre réalité, avec sa propre lecture et sa vision.

Un exemple ?

Dans le tableau Eléments énigmatiques dans un paysage (1934), il n’y a pas seulement un paysage. Il y a aussi un portrait du peintre néerlandais Johannes Vermeer (1632-1675), il y a cette tour, le yin et le yang, un enfant avec un cerceau qui est Dali enfant, et surtout, cet espèce de fantôme. On voit donc des éléments énigmatiques, qui sont autant de moyens de montrer que la réalité n’est pas ce qu’elle paraît au premier regard.

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« J’ai rencontré Dali quand j’étais étudiante à l’université. C’était en 1986. Il était âgé. Je lui lisais des articles de presse, notamment des articles scientifiques issus de la presse américaine »

On sait que Dali était francophile, qu’il aimait l’histoire, l’art, la gastronomie et la langue françaises : mais quels étaient ses liens avec Monaco ?

En 1938, Dali a vécu dans la maison de Coco Chanel, à Roquebrune-Cap-Martin. Là, il a peint des huiles fantastiques, comme Violettes impériales, que l’on peut voir au Grimaldi Forum. La fondation Dali a fait un énorme effort, car c’est une œuvre que l’on ne prête pas d’habitude. Mais on a considéré que c’était si près de Monaco, qu’il fallait qu’elle soit vue en principauté. De plus, Dali a aussi connu la princesse Grace. Il existe donc de véritables liens entre Dali et Monaco.

Pourquoi Dali s’est pris de passion pour la France ?

En 1926, Dali est venu rendre visite à Picasso qui était alors à Paris. L’impressionnisme, qui est né d’un groupe d’artistes de la seconde moitié du XIXème siècle qui vivaient en France, intéressait beaucoup Dali. Mais ce n’est pas tout. Sa ville natale, Figueras, est aussi très proche de la France et il y a beaucoup de Français installés à Figueras. De plus, Dali a appris la langue française pendant sa scolarité, dès l’école primaire.

Il y a eu un déclic dans sa relation avec la France ?

En 1929, Dali a été accepté à Paris par le groupe surréaliste d’André Breton (1896-1966), ce qui a été un grand succès pour lui. Après cela, il a partagé son temps entre son atelier à Portlligat et Paris. Il faut dire que Paris était alors le centre universel de l’art. Ensuite, il y a eu New York. Or, Dali voulait toujours être au cœur de l’art.

Quelles sont vos trois pièces préférées dans cette exposition ?

J’aime beaucoup le Personnage vu de profil (1925). C’est une huile qui représente une jeune femme, qui est la sœur de Dali, dans la maison familiale d’Es Llaner, à Cadaquès. Elle regarde le paysage par la fenêtre. C’est un tableau hyper réaliste. D’ailleurs Dali parlait d’une photographie peinte à la main. Il y a aussi un peu de cubisme, avec tous ces volumes et ces structures.

Quel est votre deuxième choix ?

Il s’agit de la Mémoire de la femme enfant (1929). Cette huile et collage sur toile est comme un résumé de toute sa pensée pendant cette période. On peut y voir la Joconde, Napoléon et un personnage qui représente le désir sexuel et la sexualité. Il y a aussi une référence à L’île des morts d’Arnold Böcklin (1827-1901). Ce tableau est une véritable référence pour tous les surréalistes, de par son mystère et son obscurité. C’est une œuvre très riche.

Et le troisième ?

C’est une œuvre moins connue : Projet pour « Tristan fou ». C’est un projet que Dali a imaginé pour un ballet à New York. Cette huile sur toile évoque l’amour fou. Dali aimait beaucoup cette idée. On trouve aussi dans ce tableau des références à Jean-François Millet (1814-1875) et son Angelus (1857-1859). L’Angélus fait partie des œuvres qui obsédaient Dali. Ce tableau est captivant, car il joue sur le mystère. D’ailleurs, le mystère est toujours présent dans l’œuvre de Dali. C’est sans doute l’une des clés de son succès. Il parlait souvent « d’énigmes ».

En 2019, c’est le 30ème anniversaire de la mort de Dali (1904-1989) : qu’est-ce que son œuvre a changé dans le monde de l’art ?

Dali a apporté un respect absolu pour la peinture. Il était obsédé par le regard. Pour lui, regarder c’est une façon d’inventer. Il estimait que la réalité n’était jamais telle qu’elle nous apparaît. Il a apporté un certain mystère dans la façon d’interpréter une œuvre d’art. Il nous a montré que ce n’est pas facile, qu’il faut beaucoup regarder, et voir beaucoup de peintures. Et puis, quand la toile n’a plus été suffisante, dans les années 1960-1970, Dali a collaboré avec des scientifiques pour parvenir à montrer la 3ème dimension, tout en recherchant déjà la 4ème dimension. Il était toujours en avance sur son temps.

1) Dali, une histoire de la peinture : Du 6 juillet au 8 septembre 2019, au Grimaldi Forum. Plein tarif : 11 euros. Tarifs réduits (groupes, étudiants, séniors) : 9 euros. Gratuit pour les moins de 18 ans. Visites guidées : 9 euros (tous les jeudis et dimanches, à 14h30 et 16h30, maximum 25 personnes). Billetterie : Tél. +377 99 99 3000. billetterie en ligne : ticket@grimaldiforum.mc et points de vente FNAC.

journalistRaphaël Brun