Luc Ferry « Le métier de professeur est typiquement de ceux que l’Intelligence Artificielle ne remplacera pas »

Pascallel Piacka
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L’intelligence artificielle et son rôle dans l’éducation, c’est le thème de la conférence qui se déroulera le 10 juillet au yacht club de Monaco. Parmi les invités, le philosophe, écrivain et ancien ministre français de l’éducation, Luc Ferry, a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Entretien.

Avec l’économiste Nicolas Bouzou, vous avez écrit Sagesse et folie du monde qui vient. Comment s’y préparer, comment y préparer nos enfants ?(1) : quel est votre objectif avec ce livre ?

Nous avons voulu d’abord et avant tout raconter ce que la troisième révolution industrielle va changer dans nos vies. Cette révolution est celle de la convergence entre l’intelligence artificielle, la robotique et le numérique. Elle va changer nos existences à tous davantage dans les 50 ans qui viennent, que dans les 5 000 qui précèdent. Et, pour le moment, il semble bien que notre pays, et plus généralement la vieille Europe, ne s’y prépare pas, ou pas suffisamment. Ce qui risque d’être calamiteux pour nos enfants.

Vous nous exhortez à ne pas céder au pessimisme ambiant et à relever les nouveaux défis du XXIème siècle : quels sont ces défis ?

Tout ça et mille autres choses encore, comme, par exemple, la lutte contre le cancer, le chômage, ou pour plus de justice sociale, j’en passe et des meilleures… Le problème, c’est que rien ne sera possible si nous entrons dans le déclin, faute d’avoir raté le train de cette nouvelle révolution industrielle. Pour partager les richesses, il faut d’abord les produire. L’intelligence artificielle est aujourd’hui dans bien des domaines supérieure à l’intelligence humaine.

Vraiment ?

Pour vous donner un exemple, une compétition a été organisée l’année dernière entre une IA de diagnostic médical et 54 dermatologues. On leur a montré les mêmes photos de grains de beauté, en leur demandant s’il s’agissait ou non de mélanomes.

Le résultat ?

Il y a eu 95 % de bonnes réponses pour la machine et 85 % pour les humains. Quand on pense que nous sommes au tout début de cette révolution, que dans les années qui viennent les machines vont progresser de manière exponentielle, il faut dès maintenant réfléchir à la question suivante : comment préparer nos enfants à ce monde qui vient, afin qu’ils en soient des compléments utiles, et pas les victimes. C’est tout le but de notre livre.

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« La convergence entre l’intelligence artificielle ,la robotique et le numérique. Elle va changer nos existences à tous davantage dans les 50 ans qui viennent, que dans les 5 000 qui précèdent »

Trop d’intellectuels se complaisent dans le pessimisme ?

Oui et pour deux raisons principales. D’abord, parce que la France n’est plus une très grande puissance, comparée aux États-Unis et à la Chine. Ensuite parce qu’ils étaient tous engagés dans leur jeunesse en faveur d’idéologies révolutionnaires maoïstes, trotskystes ou communistes qui se sont totalement effondrées. C’est leur univers mental qui s’est écroulé, ce qui fait toujours mal. Il ne reste en général de leur anti-capitalisme d’adolescents que l’hostilité au monde moderne.

Les sociétés modernes ont accompli des avancées en termes d’espérance de vie, de santé, de condition de travail et d’éducation : malgré ces progrès, pourquoi reste-t-il encore une peur de l’avenir ?

Parce que dans la mondialisation libérale, le cours de l’histoire nous échappe de part en part. Et ce, pour une raison de fond, dont nous parlons dans le livre : le marché est devenu mondial, mais les politiques sont restées locales, nationales, ce qui fait qu’elles n’embrayent que très peu sur le réel. Si l’on veut reprendre la main sur le cours du monde, c’est au niveau européen qu’on peut le faire, et non plus au niveau national. En d’autres termes, si nous sommes pro-européens, c’est avant tout pour redonner du pouvoir à la France et à sa politique.

Dans son livre Post-vérité : Pourquoi il faut s’en réjouir(2) Manuel Cervera-Marzal estime que nous sommes plongés dans une crise de la méditation politique, syndicale et journalistique et que, plutôt que de se lancer dans du “fact-checking”, le journalisme doit se réinventer : il a raison ?

Beaucoup de nos concitoyens ne perçoivent guère la différence entre ce qu’on appelle les “fake news” et les contre-vérités, mensonges et approximations en tous genres qui caractérisaient depuis toujours nos campagnes électorales. Pourtant, les réseaux sociaux américains changent radicalement la donne. Ce qui est inédit, et qui explique cet anglicisme, c’est qu’avec eux, n’importe quel individu masqué peut devenir n’importe où, n’importe quand, une source « d’information ». On est là aux antipodes de ce qu’on appelait naguère dans la presse une « signature », un nom connu qui garantissait, sinon la vérité de ce qui était écrit, du moins la responsabilité de celui qui écrivait.

Tout cela se dilue à l’heure des réseaux sociaux ?

Rien de tel sur les réseaux où l’on ne sait ni qui se cache derrière un « post », ni d’où ce dernier est écrit, avec quelle intention, quelle rétribution, etc. L’information traditionnelle est peu à peu remplacée par l’échange d’opinions peu fiables, absurdes ou mensongères, qui prolifèrent grâce aux « trolls », c’est-à-dire des individus qui, pour nuire à autrui ou défendre une cause, s’acharnent à lancer de fausses nouvelles, parfois même dans le simple but de faire le “buzz” en suscitant la polémique. Mais, paradoxalement, cela va en effet redonner une place cruciale aux vrais journalistes.

Faut-il craindre la 3ème révolution industrielle, c’est-à-dire la convergence de l’intelligence artificielle, de l’informatique et de la robotique ?

Beaucoup de gens craignent la fin du travail, remplacé par des robots. C’est une erreur colossale. Le problème n’est pas la fin du travail, mais la transition entre des métiers qui disparaîtront et d’autres qui apparaîtront. La question de la formation permanente va devenir cruciale.

Quel rôle va jouer l’intelligence artificielle dans le monde de l’éducation ?

A peu près aucun. Le métier de professeur est typiquement de ceux que l’intelligence artificielle ne remplacera pas. Bien entendu, on pourra remplacer les manuels scolaires en papier, accéder à des banques de données colossales, faciliter le contact entre professeurs et élèves hors la classe, etc. Mais ces innovations, et quelques autres, resteront marginales par rapport au bon vieux cours dans les classes face à des élèves de chair et d’os !

L’intelligence artificielle soulève des questions et des craintes, notamment en milieu scolaire : que répondre à cela, sans verser dans un tout technologique béat ?

On joue à se faire peur, c’est un sport national. L’intelligence artificielle peut changer le monde en bien dans tous les domaines, à commencer par celui de la santé. Elle est beaucoup plus à souhaiter qu’à craindre.

L’intelligence artificielle soulève aussi des questions éthiques et morales, et des préoccupations relatives à la protection de la vie privée : la sécurité totale étant impossible dans le monde numérique, que faire ?

Là encore on joue à se faire peur. L’enjeu le plus important, ce n’est pas la protection de la vie privée. La grande question est ailleurs : l’Europe sera-t-elle capable, oui ou non, de redevenir souveraine en matière de numérique et d’intelligence artificielle ? Autrement dit, allons nous dépendre pour l’éternité de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM (GAFAMI), qui pompent nos données à tour de bras ?

Pour ses détracteurs, l’intelligence artificielle est difficile à implanter en enseignement supérieur, alors que pour les optimistes, l’intelligence artificielle c’est l’avenir de l’enseignement : quelle est votre position ?

Je pense que l’intelligence artificielle a trois retombées majeures : dans l’économie collaborative, car sans intelligence artificielle, pas de Uber, ni de Airbnb, dans le domaine de la voiture autonome, et surtout, dans celui de la médecine. En matière d’éducation, comme je l’ai suggéré, elle ne changera pas grand chose.

Comment la principauté peut-elle utiliser cet atout qui est sa taille dans le cadre de l’intelligence artificielle et de son application dans le monde éducatif ?

En raison de sa notoriété et de son rayonnement mondial, Monaco pourrait créer une grande plateforme de recherche sur l’intelligence artificielle en invitant des chercheurs du monde entier. Ce serait à la fois une bonne action et un facteur de croissance supplémentaire.

1) Sagesse et folie du monde qui vient. Comment s’y préparer, comment y préparer nos enfants ?, Luc Ferry et Nicolas Bouzou (XO Éditions), 437 pages, 21,90 euros.

2) Post vérité : pourquoi il faut s’en réjouir, de Manuel Cervera-Marzal (éditions Le Bord de l’eau), 120 pages, 12 euros.


journalistPascallel Piacka