Raphaëlle Bacqué
« Karl Lagerfeld a voulu faire de sa vie quelque chose d’extraordinaire »

Raphaël Brun
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La journaliste du Monde, Raphaëlle Bacqué, signe Kaiser Karl, la première biographie consacrée à Karl Lagerfeld, disparu en février 2019 (1). Qui était vraiment ce grand couturier, très proche de la principauté ?

L’origine de ce livre ?

Ce livre est né d’un reportage en Chine pour Le Monde. C’était en 2014. J’étais perdue au fin fond de la Chine, et un vieux paysan est arrivé dans une vieille guimbarde pour m’indiquer la route. Il était habillé comme un paysan chinois et il avait un pins Karl Lagerfeld. Je me suis dit : « La mondialisation, c’est ça. » Du coup, j’ai regardé deux ou trois trucs sur Karl Lagerfeld, que je connaissais comme tout un chacun.

Qu’avez-vous constaté ?

Je me suis rendu compte qu’il avait abondamment parlé, mais, en même temps, qu’il n’existait aucune biographie sur lui. Et, en discutant avec des personnes qui l’ont connu, j’ai compris qu’il les avait toutes empêchées. Donc, évidemment, ça a excité ma curiosité de journaliste. J’ai donc plongé dans sa vie. D’abord pour Le Monde, puisque j’ai fait une série d’articles le concernant en 2018. Et j’ai également commencé cette enquête en 2017.

Comment avez-vous pu enquêter sur ce personnage si secret ?

J’ai commencé par faire des cercles concentriques, comme on fait habituellement pour mener une enquête journalistique. J’ai donc contacté en premier les gens qui ne dépendaient pas de lui. Puis, je me suis peu à peu rapproché de lui. D’emblée, je suis partie à Hambourg, parce qu’au moment où j’ai commencé cette enquête, pour la première fois, il présentait un défilé Chanel dans cette ville. Je suis donc parti sur ses traces. Ce qui a renforcé ma curiosité.

Pourquoi ?

A Hambourg, j’ai été étonnée par sa volonté affichée de dire qu’il n’y avait aucun lien avec le passé, que ce n’était pas un retour dans son pays natal. C’était tout à fait étonnant. Du coup, je me suis plongée dans sa vie. Je suis partie à quelques kilomètres de Hambourg, là où il a passé la guerre, à l’abri des bombardements. Bref, j’ai découvert ce nord de l’Allemagne, qui, en fait, le détermine beaucoup.

En quoi ?

Cela détermine son caractère, un peu prussien, raide, corseté, comme il disait. J’ai aussi découvert à quel point il avait reconstruit son passé. Et combien il avait, d’une certaine façon, menti sur qui était son père et sa mère.

Vous avez pu le rencontrer ?

J’ai mis 10 mois avant de le rencontrer, car il m’a évidemment fait lanterner. Il s’interrogeait sur ce que je faisais. Jusqu’ici, c’était souvent des rédacteurs de mode qui s’étaient intéressés à lui. Donc voir une reporter pas du tout versée dans la mode qui s’intéresse à lui… Il était évidemment méfiant. Je l’avais auparavant croisé à Hambourg, mais il y avait beaucoup de gens autour. On avait échangé deux ou trois choses, mais c’est tout. Il m’avait tout de même donné des photos de ses parents. Ce qui montrait qu’il n’était pas complètement fermé. Mais je n’avais pas réussi à parler avec lui en tête à tête.

Vous l’avez vu en tête à tête quand ?

En juillet 2018. Je l’ai vu pendant trois heures. C’était à la fois très intéressant et, en même temps, évidemment, il avait suffisamment de métier et suffisamment de séduction et de capacité d’intimidation, pour me tenir à distance. Lui qui ne montrait jamais son regard, il est arrivé sans ses lunettes noires, en me disant : « Vous voyez, je me montre à vous. » Mais ce dévoilement était bien sûr une illusion.

Pourquoi Karl Lagerfeld a modifié le contenu de son parcours ?

Il a énormément reconstruit son passé. Pendant les 30 premières années de sa vie, quand on relit les interviews qu’il a données, il ne dit pas la vérité, non seulement sur son âge, mais aussi sur la nationalité de son père. Il dit que son père est suédois, ou qu’il est danois, mais jamais allemand. Du coup, je me suis plongée sur l’attitude de son père pendant la guerre.

Et qu’avez-vous découvert ?

Quand on est le fils d’un Allemand et qu’on est né en 1933, évidemment la question du rapport à la guerre se pose. Son père était un industriel polyglotte qui ressemble d’ailleurs pas mal à Karl Lagerfeld. Non pas physiquement, mais dans la culture et le goût des langues. Son père a voyagé dans toute l’Europe. Il a aussi vécu en Russie, au moment de la révolution russe. Au moment de la guerre, son père s’est arrangé avec le régime, même s’il n’était pas du parti nazi, pour pouvoir continuer à diriger son entreprise de lait concentré, qui fournissait d’ailleurs l’armée allemande. Beaucoup d’Allemands de la génération de Karl Lagerfeld ont demandé des comptes à leurs parents. Lui, il a préféré plonger dans la frivolité, et éliminer cet aspect-là de son passé.

Pourquoi ne pas dire la vérité sur son âge ?

Il a commencé à mentir sur son âge un peu plus tard, vers 35-40 ans, au moment, où on commence à se dire : « Houla, ça y est, je vieillis ! » Il atteint la quarantaine lorsqu’on le voit indiquer un âge qui n’est pas le sien dans des entretiens. C’est aussi le moment où il rencontre le dandy Jacques de Bascher (1951-1989), qui est beaucoup plus jeune que lui. Donc je pense que c’est pour des raisons de coquetterie, probablement.

Cette information était particulièrement dissimulée ?

Ce qui m’a frappée et qui marque sa puissance, c’est que pendant ces années et jusqu’au jour de sa mort, les articles de presse, notamment de mode, disaient « on ne sait pas exactement quel âge il a ». Alors qu’il suffit, par exemple, de retrouver trace de ce grand concours de la mode qu’il a gagné en même temps qu’Yves Saint-Laurent (1936-2008) en 1954, où son âge est dit. Et à l’époque, il y a eu des articles dans les journaux. Ce n’était donc pas très compliqué.

Qu’est-ce que cela révèle ?

Cela donne la marque de sa force. Car il n’a pas falsifié des papiers, il n’a pas caché son acte de naissance. Il a simplement affirmé qu’il était né à une autre date. Avec un tel pouvoir de conviction, une telle puissance dans la mode, et une telle capacité à imposer ses désirs, ça a marché.

Pourquoi ce titre, Kaizer Karl ?

Parce que c’était son surnom dans la mode. Un surnom qu’il n’aimait pas beaucoup, parce que cela faisait référence à l’Allemagne. Pourtant, quand on plonge dans sa vie, on est frappé de voir à quel point ce surnom lui correspond bien.

Pourquoi ?

Parce qu’il a voulu faire de lui-même un homme puissant, il a voulu étendre son empire dans la mode. Il était aussi très allemand. C’était un grand européen. Ce surnom lui va très bien, car il marque son pouvoir, son influence et l’influence qu’il aura eu sur son milieu.

Vous avez pu en apprendre davantage sur ses relations avec Yves Saint-Laurent ?

Leur rivalité est passionnante. Cette rivalité commence par une amitié, et par ce moment extraordinaire, où ils sont couronnés tous les deux à un même concours, ce qui est extrêmement rare. Leur rivalité a été parfois résumée en un « Mozart et Salieri », ce qui était dur pour Lagerfeld. Mais, mieux que quiconque, Lagerfeld était conscient de la part de génie de Saint-Laurent, parce que lui-même était un grand dessinateur et un grand connaisseur de l’histoire de la mode. Il savait donc que Saint-Laurent rejoindrait un panthéon de la mode qu’il n’a pas lui-même vraiment pénétré. Parce que s’il a extraordinairement influencé l’industrie de la mode, il n’a pas créé quelque-chose d’inédit, comme Yves Saint-Laurent qui a, par exemple, inventé le smoking pour les femmes en 1966. Lagerfeld aura à chaque fois réinventé, à partir de l’existant. Avec notamment ce qu’il a fait pour Chanel.

Cette rivalité révèle quoi d’autre ?

Ce qui est intéressant, c’est aussi l’histoire de la séparation de leurs deux clans. La lutte sourde, et parfois très violente, qui s’est exercée entre leurs cours respectives, car ils régnaient tous les deux sur des cours. Et puis, bien évidemment, il y a l’histoire de Jacques de Bascher. Car il y a un amant commun entre Yves Saint-Laurent et Karl Lagerfeld. Et ce n’était pas qu’une histoire affective. Pierre Bergé (1930-2017) qui était le compagnon d’Yves Saint-Laurent, était absolument convaincu que Lagerfeld avait envoyé Jacques de Bascher séduire Saint-Laurent pour abattre la maison Saint-Laurent.

C’est exact ?

Ce n’est pas tout à fait vrai. Karl Lagerfeld n’avait pas envoyé Jacques de Bascher. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que, tous les soirs Jacques de Bascher venait raconter à Largerfeld ses multiples amants, et notamment l’amant Saint-Laurent. Donc, de cette façon là, Lagerfeld gardait un œil sur son rival.

Quel était son lien avec Monaco ?

J’ai rencontré longuement la princesse Caroline de Monaco. Trois mois après l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, en 1981, Karl Lagerfeld s’installe à Monaco pour des raisons fiscales. Helmut Newton (1920-2004), le grand photographe australien d’origine allemande, est parti à Monaco dès l’arrivée de François Mitterrand (1916-1996) au pouvoir. Or, Newton est proche de Largerfeld. Ils sont tous les deux allemands. Newton était juif allemand, et ses parents sont morts pendant la guerre. Newton demande alors à Lagerfeld de le suivre en principauté.

La réaction de Karl Lagerfeld ?

Il achète à Monaco un premier appartement pour lui, puis un deuxième pour Jacques de Bascher. Par la suite, il achètera la fameuse maison de la Vigie. Lagerfeld vit alors toujours entre Paris, New York, Rome et Monaco. Assez vite, il va commencer à faire ses photos, grâce à la merveilleuse lumière qu’il trouve en principauté. Son installation à Monaco n’est pas motivée que par des raisons économiques. Il y a aussi son amitié avec la famille princière.

Comment a-t-il construit son cercle à Monaco ?

Karl Lagerfeld a le sens des relations. Il aime fréquenter les grands de ce monde. Il aime particulièrement l’aristocratie. Or, la famille de Monaco conjugue tous ces éléments. Mais, au-delà, de ça, il a eu une véritable amitié pour la princesse Caroline. Il l’a connue très jeune, alors qu’elle n’avait que 16 ans. C’était à l’occasion d’une séance photo, organisée par un magazine. Un peu plus tard, un autre magazine a demandé à la princesse Caroline d’être rédactrice en chef d’un numéro. Elle a demandé à Karl Lagerfeld de le faire avec elle, et d’être à la fois son conseiller et son photographe. Leur relation s’est nouée comme ça.

Comment a évolué cette relation ?

Elle s’est renforcée encore lorsque Jacques de Bascher a été atteint du sida. Car il s’est très souvent réfugié à Monaco. Notamment parce qu’il ne voulait plus être vu ainsi à Paris, où il était une figure mondaine extrêmement importante. Il passait son temps emmitouflé au soleil. Caroline et Stéphanie de Monaco se sont occupées de Jacques de Bascher, ce qui a renforcé leur amitié. Lorsque Caroline de Monaco a perdu son mari, Stefano Casiraghi (1960-1990), Karl Lagerfeld l’a aidée. Elle venait très souvent dans l’une de ses maisons de campagne, autour de Paris. Il lui écrivait sans cesse. Ils se sont entraidés dans le malheur. Leur amitié profonde et intime est née comme ça : dans un mélange de mondanité, de gaieté, et aussi dans cette entraide dans le malheur.

Quel était le réseau de Karl Lagerfeld en principauté ?

A Monaco, Helmut Newton et lui avaient un cercle commun, celui de la mode et de la photographie. Et il y avait donc aussi la famille princière. De plus, Karl Lagerfeld a invité beaucoup de monde dans ses appartements et à la Vigie. Il faut dire que c’était un extraordinaire lieu de réception.

Que représente Monaco dans son parcours ?

C’était un élément de sa vie, de part son amitié avec la princesse Caroline. Monaco a aussi forgé une forme d’esthétique. En principauté, il y avait quelque chose qui plaisait à cet Allemand : les couleurs voyantes de la Méditerranée, l’argent visible, une forme de spectaculaire, une façon d’affirmer sa puissance… On retrouve cela dans ses collections, et surtout dans ses photos. Il a d’ailleurs pris beaucoup de photos à Monaco, avec des séances photos organisées notamment pour Chanel.

Votre livre a été menacé ?

Non, Karl Lagerfeld n’a pas du tout cherché à bloquer sa sortie. J’ai simplement noté qu’il y a eu un avant et un après sa mort. Après sa mort, mon enquête n’était pas terminée. Mais j’ai bien vu que certains interlocuteurs qui étaient jusque là timides, tout d’un coup se sont déboutonnés. Des gens qui avaient refusé, ont subitement accepté de me recevoir. Quelque chose s’est débloqué. On voit bien qu’il y avait une forme de dévoilement qui était impossible de son vivant, et qui est devenu possible après.

La plus grande révélation de votre livre ?

Ce qui m’a frappée, c’est à quel point cet homme a voulu faire de sa vie quelque chose d’extraordinaire. Et comment, d’une certaine façon, il a réussi, en la construisant de toute pièce. Il est parvenu à maîtriser bien des aspects de sa vie, sauf la mort de Jacques de Bascher. Car c’est le seul qui ébranle ses certitudes et qui même, le fait changer. Lui qui fuit toujours la maladie et la mort, il va soigner jusqu’au bout Jacques de Bascher.

Un mot sur son fameux chat birman, Choupette ?

C’est d’une certaine façon le témoignage de sa solitude. C’est même l’affichage de sa solitude. Karl Lagerfeld montre ainsi à tous qu’il n’y a pas d’homme ou de femme auprès de lui. Il y a un chat. C’est ce qu’il était. Les dernières années de sa vie, tous les soirs, il rentrait dans cet immense appartement parisien qui donne sur le Louvre. C’est un appartement qui est à la fois magnifique et d’une modernité glacée. Là, il dînait seul avec son garde du corps. Cette extrême solitude, qui est aussi la solitude des empereurs, son chat en est le témoignage. Le seul élément affectif que Karl Lagerfeld a mis en avant, c’était ce chat, pour lequel il avait certainement beaucoup d’amour. Pour le public, il en a fait son héritière. Ce ne sera évidemment pas le cas. Mais cela montre quelque chose qui est de l’ordre de « vous voyez, je suis tellement au-delà des humains, qu’il ne reste qu’un chat auprès de moi. »

Après ce long et minutieux travail d’enquête, êtes-vous parvenue à savoir qui était vraiment Karl Lagerfeld ?

Il est toujours difficile d’approcher la vérité d’un homme. Mais on voit un grand européen, quelqu’un qui a traversé le siècle, et quelqu’un qui a tenté de maîtriser et de tenir en respect sa propre histoire, l’adversité, et jusqu’à la maladie. Jusqu’au bout, il a nié qu’il était malade. Il a toujours eu la volonté de dominer sa vie, jusqu’à sa mort.

1) Kaiser Karl, de Raphaëlle Bacqué (éditions Albin Michel), 256 pages, 19,90 euros.


journalistRaphaël Brun