« Il n’y a rien de plus noble
que le changement »

Pascallel Piacka
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Du 14 au 18  juin, la 59ème édition du festival de télévision de Monte-Carlo se déroulera au Grimaldi Forum. Laurent Puons, vice-président délégué de ce festival, fait le point sur le développement du festival et l’univers des séries. Il évoque aussi la remise en question provoquée par les plateformes internet, comme Amazon ou Netflix. Interview.

Les principales nouveautés de cette 59ème édition ?

Sans aucune prétention, je peux vous annoncer que la 59ème édition sera un meilleur cru que la 58ème. Ce qui n’était pas évident lorsque l’on a clôturé l’édition passée. Nous avions ouvert la 58ème édition avec un contenu d’une plateforme digitale, une première mondiale. Cette année, il était compliqué de faire mieux. Mais on a été contactés par plusieurs studios. De ce fait, nous avons eu le choix de retenir la proposition de Sony. Nous projetterons l’épisode 1 de la première saison de la série L.A’s Finest. C’est une avant-première française avec les actrices Jessica Alba et Gabrielle Union, présentes au festival. Le festival bénéficie du fait qu’il n y a plus vraiment de barrière entre le cinéma et la télévision. Nous pouvons désormais attirer des acteurs ou des actrices de cinéma sur le festival.

Quels seront les autres temps forts de ce festival ?

On va projeter un documentaire Apollo : Missions to the Moon. C’est une avant-première mondiale, le lundi 16 juin, à 18h30. Je rappelle que nous sommes l’année des 50 ans des premiers pas d’un homme sur la Lune. C’est bien de démontrer qu’au-delà du côté glamour, le festival représente des séries et des documentaires. C’est la raison pour laquelle nous avons deux catégories principales, la fiction et les actualités. Je précise qu’il y aura aussi un grand nombre d’événements ouverts au public.

Le 18  juin, Michael Douglas va recevoir une Nymphe d’honneur : pourquoi ce choix ?

La venue de Michael Douglas sera un temps fort. Il recevra la Nymphe de cristal de notre président d’honneur, le prince Albert II, lors de la soirée de clôture. Michael Douglas a débuté il y a déjà une trentaine d’années à la télévision. Il interprétait l’inspecteur Keller dans Les rues de San Francisco [diffusé de 1972 à 1976 — N.D.L.R.]. Il est inutile de rappeler sa grande carrière internationale au cinéma. Aujourd’hui, il revient à la télévision, avec la série La Méthode Kominsky, sur Netflix. C’est l’acteur parfait, et sa venue est un accomplissement pour le festival. Ça démontre que l’on peut commencer à la télévision, passer au cinéma et revenir à la télévision.

Quelles sont les stars attendues à Monaco ?

Nous avons eu la confirmation de la présence de l’actrice Patricia Arquette. C’est une comédienne oscarisée, qui est venue au festival en 2015. D’ailleurs, elle a reçu la nymphe de cristal. Et elle revient en compétition. Je peux aussi citer Mathilde Seigner, Emily VanCamp, Alexander Ludwig et Sharon Case (1).

Votre festival rassemble près de 300 médias internationaux : comment expliquer cet engouement ?

Nous travaillons beaucoup sur la qualité. Je demande à mes équipes de maintenir ce niveau d’exigence. Notamment, avec les médias qui sont présents sur le festival. Les studios, les chaînes et les plateformes viennent aussi pour ce professionnalisme. TF1 va lancer sa saison de l’été avec Le temps est assassin. Cette chaîne vient sur notre festival, car tous les ingrédients sont réunis pour une bonne communication. À travers nos réseaux sociaux, on peut toucher environ 11 millions de consommateurs.

Le petit écran a souvent été un tremplin vers le 7ème art pour les acteurs(trices) : c’est toujours le cas ?

Aujourd’hui, je me demande si l’on ne peut pas envisager l’inverse. Car ce sont plutôt des acteurs de cinéma qui passent au petit écran. Regardez les exemples de Jessica Alba et Gabrielle Union. Il y a davantage d’acteurs ou d’actrices de très haut niveau, qui font des passages dans des séries. Tout cela s’explique facilement.

Comment ?

Il y a toute une économie autour des séries. On lance une première saison. Si ça marche, il y a une deuxième saison. Et vous vous retrouvez avec 7 ou 8 saisons d’affilée. En fonction du taux d’audience, les premiers rôles peuvent bénéficier de rémunérations conséquentes. Peut-être plus importantes que celles dans des grands “blockbuster”. Je me rappelle qu’à l’époque de Friends, de 1994 à 2004, les acteurs prenaient 700 000 dollars [soit environ 628 000 euros — N.D.L.R.] par épisodes. Dernièrement, j’ai lu que l’actrice américaine Courteney Cox dans la série Cougar Town, diffusée de 2009 à 2015, était rémunérée 100 000 dollars [soit environ 89 795 euros — N.D.L.R.] par épisode.

Cette économie repose sur quoi d’autre ?

Aujourd’hui, il y a aussi un intérêt en termes de notoriété pour les acteurs des séries télé. Certains acteurs de séries sont plus connus que les grandes stars de cinéma. Au niveau du business, grâce à une série, le comédien a du travail garanti pour une année. Et ainsi de suite. Regardez les acteurs de Grey’s Anatomy. Cette série en est actuellement à sa 15ème saison.

Les budgets des séries continuent d’exploser ?

Aujourd’hui, la réalisation de ces séries est équivalente à des films de cinéma. Dernièrement, nous avons projeté au festival la série Jack Ryan, qui est en cours depuis 2018. J’ai regardé la première saison : c’est réalisé comme des films de cinéma. Les moyens sont équivalents à ceux du grand écran. Les productions sont exceptionnelles. Du coup, une série peut vous rendre “addict”. On ne retrouve pas forcément ce phénomène au cinéma. A part, peut-être, avec des films comme L’Arme fatale (1987), L’Arme fatale II (1989), L’Arme fatale III (1992) et L’Arme fatale IV (1998). On attendait d’ailleurs L’Arme fatale V, qui n’est jamais sorti. Par contre, si vous êtes fans de Game of Thrones [diffusé de 2011 à 2019 — N.D.L.R.] ou de The Walking Dead [diffusé depuis 2011 — N.D.L.R.], vous ne serez pas content à l’arrêt des épisodes. Bref, il y a vraiment ce phénomène d’addiction dans les séries. Et je pèse mes mots. J’insiste, car ça n’existe pas au cinéma.

Le recours de plus en plus fréquent au “crowdfunding” pour financer les séries télévisées apporte de nouvelles solutions de financement ?

Oui, c’est vrai. Il y a de plus en plus de séries internationales. Il y a des coproductions françaises, anglaises et allemandes qui s’exportent, désormais. C’est une bonne chose. Ça permet de mettre des moyens supplémentaires. La qualité est exceptionnelle. Quand on arrive à associer trois grands pays avec des budgets conséquents, on peut se permettre d’avoir des acteurs talentueux. Je me rappelle qu’en 2013, nous avons fait l’ouverture du festival avec Crossing Lines. C’était une des premières fois où j’entendais parler d’une coproduction internationale. Il y avait plusieurs studios français, belges, allemands et américains. Et cette série a très bien marché les premières saisons. Ce phénomène n’est pas nouveau. C’est un travail en bonne intelligence.

Désormais, l’industrie télévisuelle est en concurrence directe avec les nouveaux usages qui découlent d’internet, avec des plateformes de diffusion comme Netflix ou Amazon : c’est la fin des séries au format classique, sur le petit écran ?

Non, je ne pense pas. L’arrivée des plateformes digitales permet aux consommateurs de regarder les séries d’une autre façon. C’est où on veut, quand on veut, et comme on veut. Mais dire que c’est la fin des séries sur les chaînes de télévision, non, et pas d’ici 5 ans non plus. Même si ma vision ne va pas au-delà de 10 ans.

Qu’est-ce qui assure la longévité d’une série ?

L’audience. Il y a toujours d’excellentes séries qui passent sur les différentes chaînes de télévision.

Les plateformes de diffusion de séries sur internet apportent quoi ?

L’émergence des plateformes digitales est un plus pour les consommateurs. Parce qu’il y a un choix de plus en plus vaste en termes de production et réalisation. Il y en a pour tous les goûts de plus en plus. Quand vous êtes abonnés à Netflix, à Amazon, ou à d’autres plateformes, vous pouvez suivre votre série partout dans le monde.

La crainte des chaînes de télévision et des services de vidéo à la demande (VOD) vis-à-vis des plateformes digitales est justifiée ?

Quand on travaille dans la concurrence, on veut toujours être les premiers. Donc, tout le monde essaye de faire mieux. In fine, c’est le consommateur qui se retrouve gagnant. En revanche, l’arrivée des plateformes digitales oblige les chaînes traditionnelles à se remettre en question. Car il faut qu’elles se renouvellent. Aujourd’hui, Netflix et Amazon font des documentaires, des films et des séries. Au niveau des prix, il n’y a aucune comparaison possible. Il est vrai que cela peut poser un problème, même si certaines chaînes ont des séries de très haut niveau. À la fin, ce qui compte c’est le portefeuille.

Vraiment ?

Quand vous êtes abonné à Netflix pour 9 à 12 euros par mois, difficile de lutter. Surtout qu’aujourd’hui, les séries sont très demandées, du coup, les plateformes digitales sont fortes. Et bientôt, Google et Apple vont arriver sur le marché. Je note d’ailleurs au passage que le réalisateur Steven Spielberg travaille avec Apple. Il y a l’urgence d’une remise en question, alors que les chaînes françaises discutent pour créer une plateforme.

Le festival de télévision de Monte-Carlo peut-il envisager un partenariat avec une plateforme digitale ?

Je ne veux pas d’exclusivité avec une chaîne de télévision ou une plateforme. Je veux offrir l’opportunité à tous de venir à Monaco. Je ne vous cache pas notre objectif. Il est de continuer à travailler en confiance avec les studios traditionnels et d’attirer toutes les plateformes digitales.

Vous pouvez préciser votre position ?

Lors de mon dernier déplacement à Los Angeles, j’ai revu tout le monde : Apple, Google, Netflix, Amazon et Facebook. Aujourd’hui, nous avons la confiance des studios et de certaines plateformes digitales. A terme, je veux ramener sur le festival toutes les plateformes digitales. Les séries sont populaires et on ne peut pas faire abstraction des plateformes digitales.

Dans la mesure où ils ne sont pas projetés en salle, les films produits par Netflix peuvent-ils être réellement considérés comme des œuvres cinématographiques ?

Aujourd’hui, quand on est dans l’événementiel, on doit évoluer avec son temps. D’ailleurs, certains festivals ont accepté les films diffusés sur les plateformes digitales. Si vous avez les moyens, vous pouvez avoir à la maison une petite salle de cinéma. Mais je ne voudrais pas créer de polémique. Et je respecte la position de chacun.

Début 2018, le cabinet Deloitte comptabilisait 375 millions d’abonnés à un service de “subscription video on demand” (SVoD) dans le monde, et en 2023, les projections font état de 777 millions d’abonnés : votre réaction ?

Cela reflète que les plateformes digitales prennent une place considérable. Par exemple, vous prenez l’avion avec 12 heures de vol. Alors, vous téléchargez 12 épisodes. Et vous les regardez tranquillement. Je tiens un discours de bon sens. L’immobilisme n’apporte rien. Il n’y a rien de plus noble que le changement.

La 8ème et dernière saison de la série culte Game of Thrones vient d’être diffusée : or, cette série a été lancée en Europe en 2011, lors du festival de télévision de Monte-Carlo 2011 ?

Le festival a lancé beaucoup de séries à succès. Je peux aussi citer Desperate Housewives [diffusé de 2004 à 2012 — N.D.L.R.], Lost [diffusé depuis 2004 à 2010 — N.D.L.R.] et effectivement Game of Thrones [diffusé de 2011 à 2019 — N.D.L.R.]. Ce qui me permet aussi d’atteindre un autre objectif qui est de faire la promotion de la principauté à travers ce festival.

1) En plus de Michael Douglas et son épouse Catherine Zeta-Jones, le festival accueillera cette année Caterina Murino, Greg Germann (le Dr Tom Koracick dans la série Grey’s Anatomy) ou encore Kelly McCreary (le Dr Megan Pierce dans Grey’s Anatomy). Enfin, l’actrice américaine Denise Richards, notamment vue dans Starship Troopers (1997) de Paul Verhoeven, Nowhere (1997) de Gregg Araki, ou Sexcrimes (1998) de John McNaughton, sera aussi à Monaco. Elle sera là dans le cadre de sa présence cette année dans la série Amour, gloire et beauté.

Ricky Whittle, président du jury Fiction, Rory Kennedy, présidente du jury Actualités

L’acteur star de la série American Gods, diffusé depuis 2017, Ricky Whittle, présidera le jury Fiction du festival. « La liste des nommés pour cette 59ème édition est exceptionnelle. Faire partie de l’aventure télévisuelle n’a jamais été aussi palpitant. À l’instar des autres membres du jury, je suis impatient et enthousiaste à l’idée de relever ce merveilleux défi et de nous retrouver à Monaco », a indiqué Ricky Whittle. « La carrière déjà impressionnante de Ricky Whittle fait de lui la personne idéale pour présider notre jury Fiction et nous sommes très heureux de l’accueillir à Monaco », confie Laurent Puons. Pedro Alonso, Anne Kolbjornsen, Gisella Marengo, Gideon Raff et Ola Rapace accompagneront l’acteur britannique au sein du jury. Quant au jury Actualités, il sera présidé par Rory Kennedy, accompagné de John Irvine, Ghislaine Ottenheimer, Paul Refsdal, Luca Rosini et Masaru Zenke. Le 14 juin, les deux jurys seront présentés lors de la cérémonie d’ouverture. Enfin, le 18 juin, les lauréats 2019 seront annoncés lors de la cérémonie des nymphes d’or. P.P.



journalistPascallel Piacka