« On veut casser les codes »

Raphaël Brun
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Fabien Camin, manager sportif à l’ASM Rugby, a lancé une équipe de rugby féminin en septembre  2018. Il explique pourquoi à Monaco Hebdo.

Pourquoi avoir lancé une équipe de rugby féminin à Monaco ?

J’avais cette idée dans la tête depuis quelques temps. Mais, pour concrétiser ce projet, il fallait des conditions optimales, pour que les filles se sentent bien et que l’on puisse travailler correctement. L’élément qui a déclenché la création de cette équipe féminine, c’est l’arrivée dans notre nouveau stade, prince héréditaire Jacques. Je suis manager des catégories « jeunes », et, jusque là, on était obligé d’aller à droite et à gauche pour s’entraîner. Au cours de cette saison 2018-2019, j’ai proposé au président de l’ASM Rugby, Thomas Riqué, et à l’ensemble du club de lancer une équipe féminine. Le 17 septembre 2018, on a commencé.

Comment se sont passés les débuts ?

Au premier entraînement, j’avais fait un peu de bouche à oreille, auprès de copines. J’avais un peu peur de me retrouver seul, au bord du terrain… Je me suis dit que si j’avais 5 ou 6 filles, ce serait chouette. Et le premier soir, je me suis retrouvé avec 17 filles. Elles m’ont dit qu’elles venaient juste essayer, qu’elles n’étaient pas sûre de rester.

Et finalement ?

Elles sont toutes restées. Aujourd’hui, on a 34 licenciées, ce qui est complètement inespéré. Surtout que, pour cette première saison, on n’était pas inscrit en compétition. L’idée, c’était de lancer une bouteille d’eau à la mer. On voulait montrer que les filles de Monaco peuvent aussi jouer au rugby.

Votre objectif ?

Il y a un objectif sportif, bien sûr. Mais on veut aussi casser un peu les codes de la société. Aujourd’hui, quand on parle de rugby on s’imagine le grand costaud, un peu à la Sébastien Chabal. Et à Monaco, quand on s’imagine une femme, on la voit plutôt sur des talons, et maquillée. On a donc voulu casser ces codes-là, et montrer que les femmes peuvent aussi jouer au rugby, tout en restant féminines.

Vous n’avez donc pas eu à convaincre ?

Non. Aucune des filles du groupe n’avaient pratiqué un sport collectif avant. Elles viennent toute d’un sport individuel ou elles ne faisaient pas de sport. Dans le rugby, chacune a sa place. Il y a tous les gabarits et tous les âges. On va de 18 à plus de 40 ans. Les plus jeunes amènent leur fougue et leur joie de vivre, et elles sont un peu encadrées par les mamans du groupe.

Sans compétition pour cette première saison, vous avez fait quoi ?

On est dans un sport de contact. Lancer des filles qui n’ont jamais joué au rugby dans une compétition, ce n’était pas possible, car il y a aussi des notions de sécurité à respecter. On a travaillé toute l’année. Je suis originaire du Pays basque. Début juin, on part à Anglet, au Pays basque, pour participer à un tournoi de beach rugby. On passera quatre jours là-bas où les filles pourront découvrir une autre culture. C’est une belle opportunité, car ce tournoi est un événement connu et réservé aux filles.

A quel niveau jouera votre équipe féminine la saison prochaine ?

Elles joueront en championnat régional. Dans les Alpes-Maritimes, on devrait jouer contre Antibes ou Mandelieu-la-Napoule. Mais aussi dans le Var et en Provence.

D’une manière générale, le rugby féminin se développe ?

On constate une évolution qui est toute récente, qui est aussi liée aux résultats des équipes de France féminines, qui enregistrent de bons résultats, autant au rugby à 15 qu’au rugby à 7. Sur les derniers tournois, les filles ont obtenu de meilleurs résultats que l’équipe de France masculine. En parallèle, des joueuses de l’équipe de France, comme Safi N’Diaye ou Pauline Bourdon, sont engagées dans la promotion du rugby féminin. Il y a donc une dynamique du rugby féminin français qui est en marche.

Et ça marche ?

Oui. Cette année, le rugby féminin est la seule catégorie où on voit une forte augmentation de licenciés. De plus en plus de sections féminines sont créées dans les clubs français. Ce qui démontre l’existence d’un réel intérêt autour de ce sport chez les femmes. Le regard des hommes change aussi. Certains connaisseurs de ce sport commencent à dire que c’est plus agréable de regarder un match de rugby féminin, qu’un match de rugby masculin. Cette simplicité de jeu, l’évitement, et l’humilité du rugby féminin séduisent. Ce sont peut-être des valeurs qui se perdent un peu chez les garçons, avec le rugby professionnel.

Aucune joueuse de rugby n’est professionnelle ?

En équipe de France féminine, des joueuses ont des contrats fédéraux. Mais non, il n’y a pas de joueuses professionnelles.

Ce n’est pas simple pour les femmes, à qui on demande d’être sportivement performantes et, en même temps, de ne pas renoncer à leur féminité ?

C’est vrai qu’on leur demande beaucoup et notamment d’assumer certaines contradictions.

On voit encore, sur certains plateaux de télévision, des moqueries à l’encontre de sportives féminines de la part de journalistes sportifs (1) : qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je trouve ça un peu dommage. Mais maintenant que j’entraîne des filles, je peux vous dire que ce genre de chose leur apporte encore plus de motivation pour montrer qu’elles ont aussi leur place sur un terrain de rugby, de basket ou de foot. Et qu’elles sont capables, tout autant que les hommes, de proposer des choses intéressantes. Je ne trouve pas plus ridicule de voir une gardienne de foot rater un arrêt peut-être simple pour le journaliste de Canal+, Pierre Ménès, que de voir un joueur de foot payé 200 millions d’euros.

Cela montre qu’il y a encore un énorme travail à faire, y compris chez les journalistes sportifs ?

Bien sûr. En juillet 2018, Canal+ a annoncé l’arrivée dans son émission le Canal Football Club (CFC) de l’ancienne joueuse du Paris Saint-Germain (PSG), Laure Boulleau. Donc, même si on entend encore des moqueries sur les filles, on voit que les choses commencent à changer. De plus en plus de filles commentent les matches. On commence aussi à voir des arbitres femmes diriger des matches masculins. Ce mouvement est lent, mais petit à petit, les femmes trouvent leur place.

D’un point de vue économique, dans un marché sportif saturé, les fédérations et les marques ont-elles intérêt à investir dans le sport féminin ?

Il y a quelques marques qui se penchent dessus, comme Le Coq Sportif, par exemple. Mais le marché du sport féminin est encore nouveau. Les entreprises cherchent de la médiatisation, or, le problème, c’est que le sport féminin n’est pas encore suffisamment médiatisé. Alors, bien sûr, du 7 juin au 7 juillet, la Coupe du monde de foot féminin sera diffusée à la télévision, et c’est très bien. Mais, d’une manière générale, les médias ne s’intéressent pas assez au sport féminin.

Que faire pour accélérer les changements, et permettre aux femmes de s’affirmer davantage et sans sexisme ?

On retrouve hélas dans le sport les inégalités femmes-hommes que l’on a dans la société, ou dans les entreprises. Mettre davantage de femmes à des postes importants pourrait peut-être aider à changer les mentalités. En politique, on pourrait aussi confier la tête du gouvernement à une femme. Il faudrait en tout cas leur laisser leurs chances, sans a priori.

1) Le 17  février 2019, sur le plateau du Canal Football Club (CFC), sur Canal+, la gardienne de Fleury (D1 féminine) Maryne Gignoux, a été l’objet du commentaire suivant de la part du journaliste Pierre Ménès : « Je ne dénigre pas le foot féminin, je dénigre les gardiennes. Qu’est-ce qu’elle fait là ? Elle a perdu sa montre ? ». Interrogée par nos confrères de So Foot, Maryne Gignoux a assuré : « Je n’ai pas été atteinte. On s’est battues pour que le football féminin soit médiatisé. En contrepartie, on doit être prêtes à encaisser les critiques et accepter qu’on nous chambre. Après, il y a certaines manières de le faire. Honnêtement, je pense qu’en reparler ne servirait qu’à relancer une polémique qui n’a pas lieu d’être. »

journalistRaphaël Brun