« Le sport est fait
par et pour les hommes »

Raphaël Brun
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Julian Jappert, directeur général du Think tank Sport et Citoyenneté, dresse un état des lieux du sport féminin, à travers le prisme de ce Mondial de football féminin. Il espère notamment que les joueuses de l’équipe de France de football vont davantage monter au créneau pour défendre leurs droits.

Le 29 mai, les filles de l’équipe de France de football ont dû laisser leurs chambres aux garçons de l’équipe de France à Clairefontaine : qu’en pensez-vous ?

Notre Think tank a beaucoup travaillé sur ces questions de mixité dans le sport. En France, on est sur un sujet qui n’avance pas. On le ressent dans les mentalités, mais aussi dans les actes, dans les faits. Ce qu’il s’est passé à Clairefontaine est l’un de ces faits qui montre que l’on est dans un sport fait, en général, par et pour les hommes. Ce sont d’ailleurs les origines du sport : le sport a été créé par et pour les hommes. Et finalement, cela perdure.

Pourquoi ?

Parce qu’en France on est dans une gouvernance du sport très complexe, avec une répartition des tâches, en particulier sur les sujets de société, qui n’est pas claire du tout. J’enseigne le droit du sport, mais je suis incapable de dire qui dirige le sport en France. Je suis incapable de dire qui est responsable de l’égalité femmes-hommes, ou de dire qui est le meilleur acteur pour développer le sport féminin. Peut-être parce que tous les acteurs en place profitent de cette inertie ?

Le sport féminin génère peu d’argent : quel impact cela a ?

On est face à un sport qui, économiquement, ne rapporte pas énormément d’argent. On a des décideurs qui regardent ce sujet encore un peu à la rigolade, parce qu’économiquement il n’est pas fort ou puissant. Ou alors peut-être qu’au fond d’eux, ils ne le souhaitent pas. Pourtant, aujourd’hui, le sport féminin commence à faire de l’audience et à intéresser les chaînes de télévision. Il y a donc quelques signaux intéressants. Mais ce sont les femmes, elles-mêmes, qui portent ces signaux.

Comment ?

Avec notamment la pratique libre du sport féminin : des courses de femmes, portées par elles-mêmes. Tout ça parce qu’elles n’ont pas beaucoup de soutiens, en particulier des hommes dirigeants.

Pour faire évoluer cette situation, l’une des solutions passe par un militantisme plus dur ?

Je suis féministe et je suis quelqu’un d’engagé. Mais l’ultra-féminisme de certains groupes de femmes n’est pas constructif, et va même jouer un rôle inverse.

Vous pensez à quels groupes de femmes, en particulier ?

Je pense à beaucoup de monde… Je suis à Bruxelles, au cœur de l’Europe, ce qui me permet de voir comment les lobbys féministes s’organisent dans le sport féminin. Or, en France, les lobbys sont mal organisés et excessifs. Et surtout, ils ne s’appuient pas sur des compétences ou des réflexions universitaires, des données ou des statistiques tangibles et solides. Alors que ce sont des outils essentiels pour mettre les décideurs en face de leurs responsabilités. Je ne cite personne, mais en France, on a des courants ultra-féministes qui, finalement, défendent aussi des intérêts particuliers, et qui entraînent des réactions diverses, notamment des comportements machistes.

Aujourd’hui, le sport féminin intéresse vraiment le grand public ?

On a publié des sondages avec Sport et citoyenneté qui montraient que l’intérêt des téléspectateurs et des citoyens pour le sport féminin était très fort.

Cette mini-polémique autour de l’équipe de France de football féminin était exagérée ?

Il faut toujours souligner ces inégalités. Mais il faut les analyser et les comprendre. Qui dirige le football ? Qui dirige le sport ? Est-ce que l’on a des gens au niveau de ces questions sociétales ? A mon avis, non.

Plus globalement, alors que la Coupe du monde de football féminine sera diffusée pour la première fois par Canal+ et TF1, comment évolue la place des femmes dans le milieu du football ?

Il y a de bons signaux. Mais si on regarde les inégalités salariales (1), on est encore face à des écarts tellement grands… Est-ce que l’on va travailler avec les outils nécessaires dans les territoires français pour favoriser le sport féminin ? On en est encore très loin. Alors que d’autres pays sont très en avance.

Les joueuses de l’équipe de France de football ont un rôle à jouer ?

Je suis très choqué par les footballeuses de l’équipe de France, qui ne sont pas sensibles et ne prennent pas des positions très claires sur les questions d’égalité femmes-hommes. Ailleurs, les femmes s’engagent. Il y a, par exemple, la Norvégienne Ana Hegerberg, qui a remporté le premier Ballon d’Or féminin en février 2018, ou les Américaines, comme Alex Morgan ou Hope Amelia Solo, qui sont des stars internationales dans leurs pays. Elles comprennent ces sujets, et elles n’hésitent pas, en particulier pour les questions d’égalité salariale, à faire grève et à être des étendards de changements sociétaux. En France, on en est bien loin.

Qu’avez-vous pensé du dîner organisé le 29 mai 2019 par la Fédération française de football, mélangeant les femmes et les hommes des deux équipes de France ?

On ne change pas une société en faisant du marketing. Une société change grâce à des analyses de fond, ou avec le droit.

Vraiment ?

Le droit peut faire avancer des sujets. On peut, par exemple, décider qu’il faut des quotas pour obtenir un certain nombre de femmes dans les postes à responsabilité. On sait d’ailleurs que cela a marché dans certains pays. On peut aussi décider que l’égalité salariale est obligatoire. En Islande, c’est déjà le cas.

Le fait que l’équipe masculine remporte la Coupe du monde de football en 1998, puis en 2018, a joué quel rôle dans l’évolution du sport féminin ?

En 1998, quand l’équipe de France a remporté la Coupe du monde, on a dit que la France n’était plus raciste. Cela a duré 48 heures. Si on n’en fait rien, tout monte très haut et tout redescend aussi vite. C’est dans les territoires que les choses doivent être faites, dans les clubs. Ces deux moments, 1998 et 2018, ont été attrayants. Du coup, les filles ont davantage regardé le football à la télévision. Elles ont donc eu envie de jouer. Il faut donc permettre de les accueillir dans des clubs, d’avoir des vestiaires… Il faut aussi des politiques publiques adaptées. Mais tout ça n’a pas eu lieu, ou trop peu. Tout cela a été trop éphémère.

Les inégalités entre les hommes et les femmes restent toujours aussi grandes ?

Elles sont énormes. Et cela, malgré un sujet qui est très médiatisé, qui intéresse les nouvelles générations et les populations les plus en difficultés. C’est un sujet où les footballeuses et les footballeurs sont, qu’ils le veuillent ou non, des modèles de société. Ils pourraient donc avoir des actes qui, par mimétisme, pourraient être reproduis. Dans un moment de société en crise, où la jeunesse se cherche sur le plan des valeurs et des identifications, cette transmission des valeurs pourrait être davantage utilisée par le monde du sport.

Aujourd’hui, comment les femmes s’approprient-elles le sport ?

Les femmes saisissent ce moment de société lié à une meilleure vie, au bien être et à plus de citoyenneté, à leur manière. Car leur façon de pratiquer le sport est différente des garçons. Là, il y a des choses à faire. Il y a de la reconnaissance à leur donner. Des marques sont d’ailleurs prêtes à investir là-dedans.

Le sport féminin représentait 7 % du volume des retransmissions sportives en 2012, le double en 2017 : sa visibilité progresse peu à peu ?

Attention aux chiffres, qu’il faut toujours manipuler avec beaucoup de précautions. Mais oui, ça progresse, notamment sur les réseaux sociaux, qui sont des systèmes économiques compliqués. En tout cas, cette Coupe du monde féminine de football bénéficiera de davantage de diffusion et d’exposition médiatique. Surtout qu’en plus, le 28 mai 2019, le Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF) a lancé sa chaîne de télévision. Mais les droits du foot féminin étaient gelés, comme on dit en droit du sport. C’est-à-dire que ce sont des droits qui ne valaient rien.

Finalement, le problème, c’est que le sport féminin est fait et pensé par et pour les hommes ?

Bien sûr. Mais les filles s’organisent. Comme je l’ai dit, elles sont notamment en train de créer leurs propres courses. Il faut donc que les hommes de plus de 60 ans qui dirigent le sport s’attendent à des retours de bâtons, tôt ou tard.

1) En France, l’écart de revenu salarial entre les hommes et les femmes est de près de 24 % selon des chiffres publiés par l’INSEE en 2017.


journalistRaphaël Brun