Jean-François Rauger « Le cinéma sud-coréen
est presque une utopie réussie »

Raphaël Brun
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Jean-François Rauger, critique de cinéma pour le quotidien Le Monde(1), évoque pour Monaco Hebdo le palmarès 2019 du festival de Cannes.

Pour cette 72ème édition, la Palme d’or à Parasite de Bong Joon-ho, c’est logique ?

Logique, je ne sais pas, mais méritée, oui. Parasite est un très grand film et Bong Joon-ho est un grand cinéaste qui parvient enfin à la consécration. Ce succès est à la mesure du cinéma sud-coréen aujourd’hui. Même si on se souvient qu’Im Kwon-taek, avec Ivre de femmes et de peinture (2001), avait été très apprécié au tout début des années 2000. Ce cinéma sud-coréen est presque une utopie réussie, avec des films qui sont des succès populaires, et qui sont, en même temps, des films personnels, des films d’auteurs. Par exemple, The Host, un autre film de Bong Joon-ho sorti en 2006, a fait un carton en salle, en Corée du Sud. Et, en même temps, c’est un film très intelligent.

Et le Grand Prix pour Atlantique de Mati Diop ?

C’est un très beau film, très original, où la question de la migration est traitée d’un point de vue fantastique. Le surnaturel et le fantastique, avec presque une forme de magie, viennent nourrir une réflexion politique. C’est très réussi. Il ne faut pas oublier que le cinéma c’est aussi de l’imaginaire et du symbolique. On a parfois tendance à trop prendre les films comme un reflet de l’idée que l’on se fait du réel. Donc, lorsque l’imaginaire prend le pouvoir, comme dans Atlantique, cela peut parfois être très beau, et très vrai.

Certains ont regretté que pour cette édition 2019, une femme ne remporte pas la Palme : cela aurait pu être le cas ?

Je n’ai jamais pensé en ces termes là. Si maintenant il faut alterner, avec une année une femme, et la suivante un homme… La première motivation doit rester le film. Dans cette édition, les femmes ont été très présentes. Mais on sait que ce qui comptait, c’était les films. Il y avait donc une forte présence de réalisatrices femmes qui ont fait des films. Certains étaient bons, d’autres moins. Comme les hommes, comme les autres. Finalement, le cinéma triomphe, plus que l’idée de vouloir correspondre à ce que serait la société ou l’humanité divisée en deux genres.

La sélection de films était très relevée cette année ?

Oui, c’était un cru exceptionnel. Déjà, l’édition 2018 était très bien. Mais cette année, c’était encore un niveau supérieur.

Sur 8 cinéastes jamais sélectionnés à Cannes, 4 ont été récompensés, à savoir Mati Diop, Jessica Hausner, Céline Sciamma et Ladj Ly : faut-il y voir une volonté de renouvellement ?

Voir ces cinéastes au palmarès ne peut pas être vu dans un mouvement général, car, chaque année, il y a un jury différent. En revanche, il y a eu cette année un choix dans la sélection qui a fait coïncider des habitués du festival, de grands auteurs internationaux, avec de jeunes cinéastes ou des cinéastes débutants jamais sélectionnés. Cet équilibre était particulièrement réussi, et il se reflète dans ce palmarès 2019.

Pedro Almodovar a encore échoué, malgré un film exceptionnel, Douleur et Gloire ?

C’est vrai que c’est l’un de ses plus beaux films. Pedro Almodovar aurait pu prétendre à la Palme d’or. Mais Antonio Banderas a tout de même obtenu le prix de l’interprétation masculine, ce qui est aussi une manière de dire que Douleur et Gloire est un film important. Les discussions ont dû être dures, âpres entre les jurés du festival pour arriver à un équilibre. Douleur et Gloire a eu la malchance de se retrouver en concurrence avec énormément de très bons films.

Ne pas récompenser du tout le cinéma italien à travers Le Traître de Marco Bellocchio vous a déçu ?

Le Traître est un bon film, mais ce n’est pas le meilleur de Marco Bellocchio. C’est un film un peu plus impersonnel que les autres, mais avec de très beaux moments. Pierfrancesco Favino aurait, lui aussi, pu mériter un prix. De toute façon, ne pas être au palmarès ne préjuge en rien des qualités d’un film. A Cannes, il y a les films qui ne pouvaient parvenir à créer un consensus des jurés, et il y a ceux qui ont été victimes de la terrible concurrence des autres films en compétition.

Il y a aussi eu l’expérience, assez radicale, proposée par Abdellatif Kechiche et son film de près de 4 heures, Mektoub My Love : Intermezzo, qui a divisé les critiques ?

Le film d’Abdellatif Kechiche est peut-être l’un des plus grands films français de ces 10 dernières années. C’est un cinéaste qui va au bout d’une démarche absolument radicale, d’un surnaturalisme, pour être le plus près possible du réel. Il va d’ailleurs jusqu’à faire coïncider la durée du film et celle de l’histoire. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas d’histoire.

Mais ce film a provoqué des réactions parfois très vives ?

Beaucoup ont été aveuglés par le parti pris formel et esthétique un peu extrême du film. Alors qu’il y a une véritable histoire, et même une forme de suspens. C’est un mélodrame, avec le fiancé dont on n’est pas amoureux et l’amant dont on est enceinte et que l’on aime. Il y a dans ce film une énergie incroyable, et un récit un peu triste. C’est un extraordinaire pari de cinéaste. Mais au vu de la radicalité de son parti pris, on ne voyait pas comment Kechiche pouvait parvenir à faire consensus.

Matthias et Maxime de Xavier Dolan n’a pas convaincu ?

Xavier Dolan est un virtuose du montage. Mais la relative insignifiance de ce dont il parle, le côté un peu frivole, n’a pas passionné les spectateurs et le jury.

Et Once Upon a Time… in Hollywood de Quentin Tarantino ?

Pour moi, c’est son meilleur film. Tarantino va au-delà de la nostalgie, du goût pour les objets fétichisés, et du cinéma de son enfance. Once Upon a Time… in Hollywood est un véritable film sur le cinéma, sur le fait que c’est un art qui n’est fait que de contrefaçons. Tarantino, c’est un peu du Andy Warhol (1928-1987).

Pourtant, ce film n’a pas séduit tous les critiques ?

Le film n’a pas plu à tout le monde car on part d’une réalité, qui est le Los Angeles des années 1960, pour aboutir à quelque chose de totalement imaginaire et théorique. Et on perd alors pied avec le réel, avec les sentiments. Ce qui a pu un peu déconcerter. Mais Once Upon a Time… in Hollywood est un grand Tarantino. Mektoub My Love : Intermezzo et Once Upon a Time… in Hollywood auraient mérité d’être davantage remarqués.

D’autres films vous ont marqué ?

J’ai aussi beaucoup aimé It Must Be Heaven d’Elia Suleiman, qui, au-delà du burlesque, possède aussi une dimension politique. C’est à la fois beau et intelligent. J’ai également apprécié le film chinois, Le Lac aux oies sauvages de Diao Yinan, qui est un film formidablement mis en scène et qui nous dit quelque chose de la Chine d’aujourd’hui, à travers un récit policier.

Quels sont les thèmes qui sont le plus revenus à Cannes, cette année ?

La lutte des classes est un thème qui est revenu, car cela reste un concept opératoire lorsqu’on essaie de comprendre la société. Donc ça traverse le cinéma aussi. Il y a aussi eu la lutte entre le naturalisme et l’imaginaire. Mes deux films préférés du festival, celui de Kechiche et celui de Tarantino, sont réalisés par deux cinéastes qui poussent à l’extrême le naturalisme et l’imaginaire. Kechiche va au bout du naturalisme, pour aller vers le surnaturalisme, et être proche du réel et de la sensation. Tarantino va vers un monde imaginaire, car le cinéma est fait d’imaginaire et de symboles. Si on voit ces deux films-là, on a l’extrémité du spectre du cinéma, avec, d’un côté, l’imaginaire et de l’autre, le réel.

La censure était présente aussi ?

Il y avait de la censure dans les têtes. Lorsqu’on reproche à un cinéaste la façon dont il traite les femmes par exemple, la façon dont il traite la réalité, je pense ici à Quentin Tarantino, et qu’on y met un point de vue moral, c’est une forme de censure. Il y a un réel désir de censure chez beaucoup de gens qui voient et qui commentent le cinéma. C’est inquiétant. On a ressenti la volonté de « normer » le cinéma, avec l’idée que l’on n’a plus le droit de faire ça ou ça. Alors qu’un artiste est libre. La censure était présente à Cannes comme ça, de façon diffuse.

Netflix n’a pas été un sujet à Cannes, cette année ?

Il n’y avait pas de films Netflix. Néanmoins, le problème reste entier. Le délégué général du festival, Thierry Frémaux, a décidé de ne pas mettre en compétition des films qui n’ont pas vocation à sortir en salles. Il a donc, d’une certaine façon, réglé le problème. Mais ce problème continue, en dehors du festival de Cannes, avec la diffusion de films qui ne sortiront pas en salles en France ou à Monaco, et qui sont pourtant des films de cinéma. De nouveaux rapports de force s’établissent entre les producteurs, les exploitants et les distributeurs. Mais cette édition 2019 du festival de Cannes a été une sorte de parenthèse sur ce sujet, car il n’y avait rien qui puisse déclencher cette discussion.

Okja (2017), le précédent film de Bong Joon-ho, était pourtant un film produit par Netflix ?

Oui, et cela a valu quelques ennuis au délégué général du festival. Mais Cannes nous apprend que l’expérience collective du cinéma est irremplaçable. Etre dans une salle cannoise et voir le film avec plein de gens, plongé dans le noir, reste une expérience qui ne peut pas être remplacée par autre chose. Sont cinéastes les gens qui continuent à penser à cette expérience-là, tout en sachant que leurs films peuvent aussi être vus ailleurs, sur de petits écrans. Mais l’idée de penser le cinéma comme étant une expérience collective est une bonne chose. Derrière la décision de Thierry Frémaux de ne pas prendre de films Netflix à Cannes, au-delà du rapport de force que cela induit, il y a cette idée forte : le cinéma doit, encore et toujours, être une expérience collective.

Un film doit donc impérativement être vu au cinéma ?

On fait partie d’une génération qui découvre le cinéma aussi à la télévision, pas seulement en salle. Ce n’est donc pas un absolu métaphysique. Mais le cinéma est une expérience unique, singulière. Le jour où elle disparaîtra, quelque chose manquera. Et c’est d’ailleurs pour ça que je pense qu’elle n’est pas prête de disparaître.

1) Jean-François Rauger est aussi directeur de la programmation à la cinémathèque française.

journalistRaphaël Brun