Festival de Cannes. Christine Masson « C’était complètement fou »

Raphaël Brun
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Présidé par le réalisateur mexicain Alejandro González Iñarritu, le jury du Festival de Cannes 2019 a décerné sa Palme d’or à Parasite, un film réalisé par le Sud-Coréen Bong Joon-ho. Christine Masson, journaliste et productrice de l’émission On aura tout vu avec Laurent Delmas (1), sur France Inter, revient pour Monaco Hebdo sur cette édition 2019.

Pour cette 72ème édition, la Palme d’or à Parasite de Bong Joon-ho, c’est logique ?

C’est complètement logique. Ce film a tout ce qu’on aime dans le cinéma. Une grande mise en scène, une histoire incroyable, un humour décapant, de la politique en sous-texte, et des acteurs remarquables. Un film parfait, ça n’existe pas, mais Parasite est un film unique. C’est donc une Palme d’or indiscutable.

Le Grand Prix à Atlantique de Mati Diop, c’est une déception ont estimé certains observateurs ?

Pour moi, ce film méritait moins Le Grand Prix que Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. C’est évident. Le message d’Atlantique est flou, avec une métaphore avec des zombies par rapport aux immigrants. La mise en scène est disloquée, c’est mou, malgré quelques beaux moments. Atlantique reste un très beau premier film, sur un sujet très ambitieux, mais la mise en scène et la mise en place du propos ne sont pas à la hauteur.

Fallait-il attendre de cette édition 2019 le sacre, pour la première fois, d’une femme réalisatrice à Cannes ?

Je ne suis pas du tout pour un cinéma « genré ». Mais ça ne m’aurait pas choquée, au contraire, que Céline Sciamma reçoive la Palme d’or. Malheureusement, son très grand film arrive dans une très grande édition du festival de Cannes. J’ai trouvé dommage de donner le prix du scénario à une cinéaste.

La sélection 2019 du festival de Cannes était très relevée ?

Depuis que je couvre le festival de Cannes, je n’ai jamais vu un tel niveau. Je n’ai jamais vu autant, successivement, de propositions de cinéma passionnantes. Et cela, à tout point de vue. Dans cette compétition, il n’y avait pas de films indignes. C’était complètement fou.

Finalement, on a vu un cinéaste coréen remporter pour la première fois une Palme d’or ?

En 2004, lorsque Quentin Tarantino était président du jury, un autre réalisateur sud-coréen, Park Chan-wook avait failli l’emporter. Mais c’est Fahrenheit 911 (2003) qui a finalement remporté la Palme d’or. En conférence de presse, Bong Joon-ho nous a expliqué que cette année 2019 marque le centenaire de la naissance du cinéma coréen.

Priver une nouvelle fois Pedro Almodovar de Palme d’or, cette fois avec son film Douleur et Gloire, c’est une injustice ?

J’adore la Palme d’or de cette année. J’adore le film d’Almodovar. C’est très compliqué. Dans Douleur et Gloire, Antonio Banderas mérite indiscutablement le prix d’interprétation masculine. Comme il l’a dit sur scène, « la personne que j’incarne, c’est Almodovar ». C’est donc presque un prix pour les deux. Douleur et Gloire est un film extraordinaire. Comme me disait un confrère espagnol du quotidien El País, si Almodovar n’a pas la Palme d’or cette année, il ne l’aura jamais.

Pourquoi ?

Parce que ce film réunit tout ce qu’on aime chez Almodovar. Avec une sorte de retour sur sa vie, porté par un acteur extraordinaire. Après, il peut peut-être faire mieux, on ne sait jamais. Pour reprendre François Truffaut (1932-1984), ce prix d’interprétation est donc à la fois une joie et une souffrance. On a d’ailleurs senti qu’Antonio Banderas était à la fois extrêmement heureux d’avoir ce prix et, en même temps, extrêmement triste pour son metteur en scène. Pedro Almodovar aurait pu avoir le Grand Prix. Mais même ça, ça l’aurait sans doute vexé aussi. Dans une année plus faible, Almodovar aurait mérité 1 000 fois la Palme.

Ne pas récompenser du tout le cinéma italien via Le Traître de Marco Bellocchio vous a déçu ?

J’aime beaucoup ce film. Il est passionnant car il aborde un sujet qui, paradoxalement, n’est pas beaucoup abordé en Italie. Le Traître parle de Tommaso Buscetta, qui est à l’origine des révélations qui ont aidé le juge Falcone dans sa lutte contre Cosa nostra. La mise en scène de Marco Bellocchio est très classique. Comparée aux propositions de mises en scène qu’on a eu à côté… Ce film de Bellocchio aurait été une Palme d’or il y a 10 ans. Ce film marchera très bien au cinéma, même sans Cannes. Mais voir Marco Bellocchio à Cannes, c’était important.

Pourquoi ?

Marco Bellocchio est né en 1939, il a donc 79 ans. Le Britannique Ken Loach a 82 ans. Ces mecs-là sont les derniers grands cinéastes politiques européens. Ken Loach parle encore, à son âge, de l’ubérisation du monde et lève le poing. Et Marco Bellocchio rappelle cette affaire, très importante dans l’histoire italienne. Les propos de ces films sont très intéressants.

Il y a aussi eu Matthias et Maxime de Xavier Dolan ?

C’est un gentil film, mignon, bien rangé, bien réalisé, bien interprété, qui va énormément plaire à la jeunesse, je pense. Mais il a fait mieux. Ce n’est pas du tout un film indigne ou un mauvais film. Mais ça n’a pas été la surprise comme l’ont été J’ai tué ma mère (2009) ou Mommy (2014). Il n’y a pas eu de surprises, en termes de mise en scène ou de proposition.

Quels sont les thèmes qui sont le plus revenus dans cette édition 2019 ?

Il y a eu les oppositions de classes et de culture, avec le film de Ken Loach, Sorry We Missed You, Atlantique de Mati Diop, Le Jeune Ahmed des frères Dardenne, Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin et Les Misérables de Ladj Ly. Il a aussi beaucoup été question de l’avenir du monde. Mais ce sont aussi les genres qui ont été mis à l’honneur dans cette édition 2019.

De quelle façon ?

Cette année, il y a eu deux films policier, Les Siffleurs de Corneliu Porumbiou et Le lac aux oies sauvages de Diao Yinan. On a aussi eu des histoires de zombies, avec Mati Diop ou encore dans The Dead don’t Die de Jim Jarmusch. A chaque fois, les zombies sont utilisés comme des métaphores. Jarmusch nous dit, par exemple, que l’on consomme trop. Mati Diop évoque le terrible sort des migrants qui transforment leurs femmes en zombies. Même la Palme d’or, Parasite, est un film à l’intérieur duquel il y a plein de genres : policier, suspens, gore, horreur…

Qu’avez-vous pensé du film qui a monopolisé pas mal de commentaires pendant cette quinzaine, Mektoub My Love : Intermezzo d’Abdellatif Kechiche ?

Cannes est une terre libre où les metteurs en scène peuvent s’exprimer et proposer des choses extrêmes. Il n’y a qu’à Cannes où un metteur en scène comme Kechiche peut proposer un film comme Mektoub My Love : Intermezzo. Mais parvenir à dire que ce film est bien ou pas bien en quelques mots, c’est impossible. Car ce n’est pas un film que l’on peut résumer en quelques adjectifs.

Que peut-on en dire, alors ?

Ce que dit Abdellatif Kechiche est intéressant, avec les femmes qui prennent la main. Après, c’est le comment c’est dit et le comment c’est montré qui est choquant.

Personne n’a évoqué Netflix ?

Cette année, Cannes a été le triomphe du grand écran. Les grands et bons films arrivent sur grand écran et n’appartiennent pas à Netflix. Le précédent film de Bong Joon-ho, Okja (2017) était un film produit par Netflix. Une seule personne nous aura manqué avec son film Netflix, The Irishman (2019) : c’est Martin Scorsese.

C’est inéluctable, à un moment donné Cannes sera obligé de s’ouvrir à Netflix, et donc à des films qui ne sont pas diffusés dans des salles de cinéma ?

Ce dossier va suivre l’évolution du monde. Si 90 % des films sont rachetés par Netflix, alors oui. Mais si on continue à trouver de très grands films hors du terrain de Netflix, il faut continuer comme ça.

Un film doit donc impérativement sortir au cinéma ?

Roma (2018), le film américano-mexicain réalisé par Alfonso Cuarón produit par Netflix, sur un petit écran, ce n’est pas possible. J’ai eu la chance de le voir sur grand écran et je ne peux pas l’envisager autrement. Dans un film, il y a plein de détails. Sur le petit écran, tout s’échappe. Lorsque j’ai interviewé Quentin Tarantino pour son film Once Upon a Time… in Hollywood, il m’expliquait qu’il y a une scène de grande tension dans son film pendant laquelle il a senti toute la salle retenir son souffle. Près de 2 000 personnes réunies dans une salle dans le noir, personne qui moufte… C’est énorme. Rien ne peut remplacer une salle de cinéma, où on est seul avec tout le monde. Il y a une fusion avec l’écran, quelque chose de précieux, que l’on ne retrouve pas chez soi.

1) Laurent Delmas est co-producteur et co-animateur de l’émission On aura tout vu, diffusée sur France Inter. 

 Festival de Cannes 2019 : le palmarès

SÉLECTION OFFICIELLE

Palme d’or : Parasite, du Sud-Coréen Bong Joon-ho

Grand Prix : Atlantique, de la Franco-Sénégalaise Mati Diop

Prix du jury (ex-æquo) : Les Misérables, du Français Ladj Ly et Bacurau, des Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Prix de la mise en scène : les Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne pour Le Jeune Ahmed

Prix d’interprétation masculine : l’Espagnol Antonio Banderas pour Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar

Prix d’interprétation féminine : l’Anglo-Américaine Emily Beecham pour Little Joe, de Jessica Hausner

Prix du scénario : Portrait de la jeune fille en feu, de la Française Céline Sciamma

Mention spéciale du jury : It Must Be Heaven, du Palestinien Elia Suleiman

Caméra d’or : Nuestras madres (Our Mothers), du Guatémaltèque César Diaz (présenté à la Semaine de la critique)

Palme d’or du court-métrage : La Distance entre le ciel et nous, du Grec Vasilis Kekatos

Mention spéciale du court-métrage : Monstre Dieu (Monstruo Dios), de l’Argentine Agustina San Martin

UN CERTAIN REGARD

Prix Un certain regard : La Vie invisible d’Euridice Gusmão (A Vida Invisivel de Euridice Gusmão), du Brésilien Karim Aïnouz

Prix du jury : Viendra le feu (O que arde), du Franco-Espagnol Oliver Laxe

Prix d’interprétation : la Française Chiara Mastroianni pour Chambre 212, de Christophe Honoré

Prix de la mise en scène : le Russe Kantemir Balagov pour Une grande fille (Beanpole)

Prix spécial du jury : Liberté, du Catalan Albert Serra

Coup de cœur du jury (ex-æquo) : La Femme de mon frère, de la Québécoise Monia Chokri et The Climb, de l’Américain Michael Angelo Covino

Mention spéciale du jury : Jeanne, du Français Bruno Dumont

CINÉFONDATION

Premier prix : Mano a mano, par Louise Courvoisier, CinéFabrique, France

Deuxième prix : Hieu, par Richard Van, CalArts, Etats-Unis

Troisième prix (ex-æquo) : Ambience, par Wisam Al Jafari, Dar al-Kalima University College of Arts and Culture, Palestine et Duszyczka, par Barbara Rupik, PWSFTviT, Pologne

journalistRaphaël Brun