Les Négresses Vertes « On célèbre Helno »

Raphaël Brun
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Avant leur concert le 1er juin à l’espace Léo Ferré (1), le chanteur des Négresses Vertes, Stéfane Mellino, s’est confié à Monaco Hebdo. Il revient sur plus de 30 ans de carrière et sur les raisons de ce retour. Interview.

En 2001, le groupe a annoncé sa séparation : pourtant vous serez en concert à Monaco le 1er juin : que s’est-il passé ?

En fait, en 2001, ce n’était pas vraiment une séparation. On avait décidé de prendre un peu de recul par rapport aux 15 ans que l’on venait de passer avec les Négresses Vertes. On approchait de la quarantaine et chacun des membres avait des envies d’ailleurs. On s’était donc donné trois ou quatre ans de recul, avant de revenir. Malheureusement, notre manager, Jacques Renault, le patron de Corida, est décédé en 2004.

Les conséquences ?

En général, c’était lui qui sonnait un peu la fin de la récré. Sans lui, le groupe s’est peu à peu délité, et chacun a continué à vaquer à ses occupations.

Qu’avez-vous fait ?

Avec ma femme Iza, on a monté un duo. On a fait trois albums et 500 ou 600 concerts.

Et les autres ?

Jean-Marie Paulus, dit Paulo, a monté son projet, avant de rejoindre le cirque Zingaro. Mathieu Paulus a monté Tarass Boulba (1835). Mimiche Ochowiak a fait des musiques de films… Bref, on n’a jamais quitté les planches, mais évidemment, on n’était plus un groupe.

Pourquoi sortir de 17 ans de silence ?

Il y a d’abord eu la rencontre avec Pierre-Alexandre Vertadier, qui est le patron de Décibels Productions. C’est notre « tourneur » et on était toujours en contact avec lui. Il nous disait que si on avait des envies de retour, il était là. Nous, on se disait : « Un retour pour un retour, pour quoi faire ? ». Finalement, les 30 ans de la sortie de notre tout premier album, Mlah (1988) ont été une raison suffisante pour remettre tout le monde en selle.

Pourquoi ?

Trente ans après, c’est inouï de voir que des chansons de cet album sont entrées dans le patrimoine de la musique française. Comme Pierre-Alexandre Vertadier était prêt à se lancer avec nous, les conditions de notre retour étaient réunies.

Comment expliquez vous votre longévité, depuis la création du groupe en 1987 ?

Nos chansons sont à la fois le ciment de notre amitié et de notre parcours musical. Au-delà des chansons, les rapports que l’on a entre nous sont forts : même quand on s’est séparé pendant 17 ans, on ne s’est jamais perdu de vue. Avec les Négresses Vertes, il s’est passé quelque chose de vraiment fort dans nos vies. Il faut dire qu’après la sortie de notre premier album, Mlah, on était loin de s’attendre à un tel succès. On venait du mouvement alternatif, personne ne nous connaissait. Et en 1988, on déboule avec un album qui va à contresens de tout ce qui sortait à l’époque. Et pourtant, cet album a fait école.

Votre musique est intemporelle ?

J’ose le croire. Bien sûr, c’est difficile de dire « je fais de la musique intemporelle ». Mais, finalement, si ça dure autant, c’est que quelque chose de cet ordre là est contenu dans nos chansons.

Noël Rota dit Helno, décédé en 1993, est l’un des fondateurs des Négresses Vertes : qu’est-ce qu’il a apporté au groupe et aujourd’hui, que reste-t-il de son œuvre ?

Il reste l’album Mlah, il reste la quasi totalité des textes d’Helno (1963-1993), à part les deux ou trois que j’ai écrits. Pour nous, cette tournée, c’est aussi une forme d’hommage. On veut l’avoir vivant avec nous, au travers de sa poésie et de sa façon d’écrire. Sa façon d’écrire est aussi intemporelle que la musique peut l’être. Le mariage de la poésie d’Helno, ces textes sombres, et la musique enjouée que l’on faisait, a créé le style des Négresses Vertes. Le meilleur hommage que l’on pouvait lui rendre, c’est de faire cette tournée.

Ça a été difficile pour vous de chanter après lui ?

Juste après son décès, ça a évidemment été difficile. Aujourd’hui, le temps est passé là-dessus, et on célèbre Helno au travers de ces concerts, de notre musique et de l’esprit des Négresses Vertes.

Vous allez faire combien de dates pour cette tournée, que vous avez appelé le Mlah Tour ?

On était parti pour faire une quarantaine de concerts en deux ans. Mais il s’avère qu’en un an, on a fait plus de 110 dates. Donc, tant que c’est possible, on va continuer, parce qu’on y a pris goût et que l’on est content de se retrouver. Et puis, si tu fais 110 concerts au lieu de 40, c’est que le public aussi est content de te retrouver.

Comment avez-vous préparé le retour des Négresses Vertes ?

En évitant de passer sur les plateaux de télévision, pour dire « vous allez voir ce que vous allez voir » et puis patatra… On a préféré y aller tranquillement. En revenant par et pour le public, mais aussi pour l’amour et l’amitié qui nous unis. Et ça fonctionne.

Ça signifie que vous allez poursuivre votre tournée au moins jusqu’à fin 2019 ?

On fera un peu plus, puisqu’on a déjà des dates pour 2020.

C’est la première fois que vous jouez à Monaco : que représente Monaco pour vous ?

On est très content de venir jouer à Monaco, car la principauté n’est pas un endroit où on vient souvent. De mémoire, on a joué deux ou trois fois à Nice, mais jamais à Monaco. On espère que nos fans italiens vont en profiter pour rappliquer. On cherchera aussi à convaincre le public monégasque du bien fondé de notre aventure.

Vous avez aussi un public en Italie : c’est un pays où vous avez déjà joué ?

Pour le moment, non. Car l’Italie, c’est un peu plus compliqué au niveau des budgets… Mais ce n’est pas l’envie qui nous manque. Même si notre plateau ne coûte pas des mille et des cents, il a un certain prix. Jouer à perte, c’est difficile, même si on fait des efforts. Récemment, on est d’ailleurs allés en Hongrie, en Hollande et un peu partout en Allemagne. En Italie, on a des touches. Ça va se concrétiser, mais ça prend un peu plus de temps.

Vous avez des touches pour jouer où en Italie ?

On était pressenti pour jouer à Naples, mais ça ne s’est pas fait. A une époque, avec l’Angleterre, l’Italie était quasiment le deuxième pays des Négresses Vertes. D’ailleurs, nos albums ont été disque d’or en Italie. On avait même un fan club italien, le Zobi Club. Ils sont forts les Italiens !

Comment avez-vous choisi les morceaux que vous jouez pour cette tournée ?

On joue la totalité de Mlah, mais pas dans l’ordre. Le concert s’ouvre par la première chanson de ce disque, La valse. Ensuite, on a aussi mis un coup de 2018 ou de 2019 pour les arrangements, mais en faisant attention de ne pas dénaturer nos chansons. Lors du rappel, on en profite pour parcourir un peu notre répertoire. On ouvre sur d’autres albums, notamment Famille nombreuse (1991) et Trabendo (1999). Avec des titres incontournables, comme Sous le soleil de Bodega (1991) ou Famille heureuse (1991).

Après toutes ces années, quels titres vous procurent le plus d’émotions lorsque vous les jouez sur scène ?

Ça dépend des soirs, ça dépend du public… En général, il s’agit des chansons les plus connues, comme Zobi la mouche (1988), Voilà l’été (1988), Sous le soleil de Bodega ou Face à la mer (1991). Parce que ces titres sont sortis de l’univers des Négresses, pour devenir des chansons que les gens se sont appropriées. Ces chansons deviennent alors les bandes sons de la vie des gens. Des titres sur lesquels on s’est marié ou sur lesquels on a tout simplement fait la fête. Il y a là quelque chose qui nous a un peu échappé, et c’est tant mieux.

Sur internet, on lit un peu tout et n’importe quoi à propos de l’origine du nom de votre groupe : quelle est la vérité ?

Le nom de notre groupe vient de la chanson La danse des Négresses Vertes, qui est sur l’album Mlah. Ce titre est une sorte de manifeste rigolo contre le racisme. Il est d’ailleurs question dans ce texte de mettre du « colorant dans les éprouvettes, pour des enfants à têtes de fête ». En ces jours de gestation pour autrui (GPA)… 

En 2019, on pourrait encore appeler un groupe Les Négresses Vertes ?

Je pense que cela poserait des problèmes, car l’époque a changé. Si on ne voit ça qu’au premier degré, c’est sûr que cela peut sonner comme quelque chose de raciste. Mais si on lit les paroles de la chanson La danse des Négresses Vertes, on voit bien que c’est exactement l’inverse. C’est une métaphore.

Ce nom de groupe est devenu plus difficile à porter en 2019 ?

Non, parce qu’on l’assume. Ce nom a 30 ans. Quand on a 30 ans, même si on a un prénom qu’on n’aime pas, on finit par s’y faire. Nous, on l’assume, on le porte et on le défend. C’est aussi une façon de nous démarquer et de faire vivre l’état d’esprit d’une époque.

Comment a évolué votre musique depuis vos débuts, en 1987 ?

On a fait évoluer notre musique au fil de nos albums. La sortie en 1999 de Trabendo a vraiment marqué une évolution dans notre parcours et dans notre discographie. Et ce, même si, avant ça, on avait sorti un album de remixes, avec Dix Remixes 1987-1993, en 1993.

Cet album de remixes est important ?

A l’époque, on a été les premiers à faire des remixes avec des instruments acoustiques. Dans Dix Remixes 1987-1993, nos titres ont été remixés par des groupes comme Massive Attack pour Face à la mer, William Orbit pour Zobi la mouche, Gangstaar pour Voilà l’été ou Norman Cook de Fatboy Slim pour Famille heureuse. Tout en restant dans la mixité musicale qui est la nôtre, on voulait prendre un virage, en nous ouvrant davantage aux sonorités électroniques de l’époque, qui nous plaisaient aussi. C’est comme ça que l’on a évolué au grè de nos envies, des modes et des parcours des gens qui composent les Négresses Vertes. Sans se renier, il faut aussi rester attentif à ce qu’il se passe, et en tenir compte, quand on le peut.

L’idée, c’est aussi d’être là où on ne vous attend pas forcément ?

Ça c’est bien, oui.

Voir que des groupes musicalement très éloignés de vous, comme Massive Attack, aient pu remixer vos titres, ça vous a apporté quoi ?

On a adoré ça. D’ailleurs, on avait quasiment laissé tomber notre version de Face à la mer pour ne plus jouer que la leur. La façon qu’a eu Massive Attack de voir ce titre était totalement différente, mais, en même temps, ils en ont tiré une certaine quintessence de la musique que l’on faisait. Quand un remix est vraiment réussi, il va à l’essentiel. C’est ce qui nous a plu. Résultat, la version de Face à la mer que l’on joue aujourd’hui, tient toujours compte du remix de Massive Attack.

Quand vous voyez aujourd’hui, en 2019, les spectateurs filmer vos concerts avec leurs smartphones pour les publier ensuite sur leurs réseaux sociaux, qu’est-ce que ça vous inspire ?

Personnellement, je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Pas parce que je ne trouve ça pas bien, mais faire une photo de ce que je mange et la poster sur les réseaux sociaux, ça ne m’intéresse pas. Et le côté « je profite de l’anonymat sur les réseaux sociaux pour déverser ma m… et donner mon avis sur tout », ça ne m’intéresse pas non plus. Au début de la tournée, on voyait les gens nous filmer avec leurs smartphones. Finalement, maintenant on les voit de moins en moins filmer, car pendant nos concerts il y a beaucoup de choses à voir.

Les Négresses Vertes sont sur les réseaux sociaux, désormais ?

Oui, on a un site internet et une page Facebook. On vit avec notre époque, on n’est pas non plus des hommes de Cro-Magnon ! Mais on utilise ça avec une forme de recul qui sied à notre âge.

Aujourd’hui, quels sont les artistes et le style de musique qui vous semblent les plus intéressants ?

Le 10 avril dernier, je suis allé voir Voyou à la Cigale, à Paris. Je ne connaissais pas, c’est ma fille qui m’y a amené. J’ai adoré. Il propose une chanson très intelligente, qui est jouée de bout en bout. De plus, c’est un excellent musicien, avec de super textes et un très bon chanteur. Sa musique affiche des influences brésiliennes et électro. Sinon, il y a quelques temps, ma fille m’a fait découvrir Clara Luciani. J’ai trouvé son album intéressant. J’aime bien Grand Blanc, aussi. La scène française reste active, même si elle n’est pas vraiment représentée dans les médias. Mais elle n’en demeure pas moins vivante.

Et à l’international, vous écoutez quoi ?

Je suis très rock. J’aime des groupes comme les Foo Fighters, Queens of the Stone Age, Nine Inch Nails… Les groupes américains ou anglais parviennent à se renouveler et à sortir des générations de musiciens qui sont de mieux en mieux. C’est exceptionnel.

Entre 1988 et 1999, vous n’avez sorti que quatre albums et donc aucun nouvel album depuis 20 ans : vos fans peuvent-ils espérer un nouveau disque ?

En lançant cette tournée, on est parti sur une forme de renaissance autour de ce qui nous a fait naître avec notre premier album. Aujourd’hui, on a vraiment envie de rendre compte de cette tournée. On sortira donc un album “live”, c’est sûr. Et on sortira peut-être aussi quelques titres, grâce à des rencontres faites pendant cette tournée. Mais je n’en dis pas plus.

Une date de sortie est déjà prévue ?

Non. De toute façon, aujourd’hui, qui achète des albums ? Donc l’idée, c’est de sortir des chansons par-ci, par-là et de voir comment ça se passe. Bout à bout, on arrive ainsi à faire un album ou un mini-album. Pour le moment, on ne s’aventure pas plus loin que ça dans ce projet.

1) Les Négresses Vertes, Mlah Tour, le samedi 1er juin 2019, à 20h30. Places assises : 34 euros. Places debout : 30 euros. Réservation : points de ventes habituels. Renseignements : 93 10 12 10.


journalistRaphaël Brun