« Nous sommes tournés
vers l’ouverture »

Pascallel Piacka
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Comment le diocèse de Monaco construit-il sa programmation ? Les explications de monseigneur René Giuliano, délégué diocésain à la culture, et de Pascal Vitiello, responsable du service culture du diocèse.

En quoi consiste la mission du service culture du diocèse de Monaco ?

René Giuliano : Je suis Monégasque et mes missions ecclésiastiques m’ont conduit à œuvrer en banlieue parisienne pendant une vingtaine d’années. Puis, j’ai été pendant 10 ans vicaire général sous l’autorité de monseigneur Bernard Barsi. Actuellement, je suis délégué épiscopal à la culture et à la vie consacrée. Par ailleurs, au sein de l’Agora (1), notre maison diocésaine qui a été inaugurée en novembre 2018 à Monaco, il existe deux services : formation et culture.

Comment sont répartis les rôles ?

R.G. : Le service culture est plus ouvert sur la ville, avec des spectacles réguliers. Par exemple, en janvier 2019 il y a eu au théâtre des Variétés la représentation du Récits d’un pèlerin russe (1865), qui est un chef-d’œuvre de la littérature orthodoxe russe. L’adaptation et l’interprétation ont été assurées par Françoise Thuriès. Et la mise en scène a été réalisée par Michael Lonsdale. Nous avons aussi travaillé avec le consulat général de Russie à Monaco. Ça a été une réussite et une autre collaboration est prévue pour 2020.

Que vous a apporté l’Agora ?

Pascal Vitiello : Le service à la culture du diocèse de Monaco existe depuis de longues années. Avec l’inauguration de l’Agora, la maison diocésaine, une nouvelle dynamique a été créée en étroite relation avec le service de la culture. Nous sommes tournés vers l’ouverture et la collaboration avec des entités chrétiennes et laïques.

Comment sont choisis les thèmes et les intervenants de vos manifestations ?

R.G. : Il y a une volonté d’éclectisme concernant les thèmes et les intervenants. En février 2019, nous avons proposé au théâtre des Variétés, le spectacle Le temps qui dure. Les textes ont été écris par monseigneur Dominique Rey et Serge Sarkissian. Les comédiens étaient Isabelle Gardien et Bernard Lanneau. La mise en scène était assurée par Pierre-Philippe Devaux et Serge Sarkissian.

Quel était le thème de cette pièce ?

R.G. : Elle évoquait l’idée abstraite du vieillissement et de l’angoisse engendrée par le temps qui passe. C’est une introspection sur nos convictions religieuses ou philosophiques face aux différents temps rythmant l’existence. Nous avons collaboré avec le corps médical de la principauté et les maisons de retraite. Nous avons ainsi pu bénéficier d’un retour d’expériences avec des personnes âgées.

Comment parvenez-vous à contacter les personnalités que vous souhaitez ?

P.V. : Je suis issu d’un milieu artistique et mon carnet d’adresses sert à contacter plus facilement les professionnels du spectacle, les acteurs, les comédiennes, les réalisateurs… Pour exemple, nous avons pu inviter Guillaume Galienne, sociétaire de la Comédie Française. De plus, lors de mes différents déplacements notamment à Paris, je me rends régulièrement à des événements culturels. Ce qui me permet de jauger de l’intérêt et de la qualité artistique des représentations.

D’autres exemples de programmations qui vous ont récemment marqué ?

R.G. : En mars 2019, nous avons programmé Voyage terrestre et céleste de Simone Martini (1994) du poète et dramaturge Mario Luzi (1914-2005). Cet auteur florentin a travaillé toute sa vie essentiellement à l’écriture de poèmes, de pièces de théâtre ou d’essais. Son goût permanent pour la création ont fait de lui l’un des poètes italiens majeurs du XXème siècle. Il a écrit Voyage terrestre et céleste de Simone Martini en 1994. des extraits ont été lus à la chapelle de la Visitation. Nous avons collaboré avec l’ambassade d’Italie et son excellence Cristiano Gallo. Là aussi, il y a eu une ferveur populaire et la communauté italienne a répondu présente.

Quoi d’autre ?

R.G. : De la même façon, le 12 avril 2019, nous avons organisé un spectacle Un chemin de croix de Paul Claudel (1868-1955) à la cathédrale de Monaco. Il s’agissait d’une méditation sur la passion du Christ. La récitante était la comédienne Marie-Christine Barrault, avec Olivier Vernet aux orgues, qui a joué des extraits du Via Crucis (1878-1879) de Franz Liszt (1811-1886). Nous avons collaboré avec l’ambassade de France, dans un esprit d’ouverture. En fonction des thèmes, les personnes et les institutions concernées sont étroitement associées au processus de décisions et réalisations. L’enjeu, c’est de parvenir à un questionnement et à une ouverture, afin d’éviter de scléroser nos actions culturelles.

P.V. : Le 6 juin 2019, nous organiserons à la chapelle de la Visitation une représentation de la pièce Le cinquième évangile. Il s’agira d’une nouvelle lecture du comédien Gérard Rouzier des textes du frère dominicain Adrien Candiard, qui parle de la vie et du parcours de Pierre Claverie, l’évêque d’Oran (1938-1996). La mise en scène et la musique seront assurées par le compositeur et percussionniste Francesco Agnello.

Quelle est la logique qui vous permet de construire chacun de vos événements ?

R.G. : La spécificité du service de la culture, c’est de témoigner de la culture chrétienne de manière ouverte, à travers des manifestations variées. Cette diffusion passe par des oeuvres littéraires, théâtrales et picturales. Le but est une ouverture du message de la foi chrétienne, retranscrite dans des spectacles diversifiés.

Comment toucher les jeunes avec votre programmation ?

R.G. : Nous nous adresserons aux jeunes à travers la programmation du groupe Glorious. C’est un groupe chrétien originaire de Valence, formé en 2000, à la suite des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ).

P.V. : Glorious est un groupe de rock chrétien, avec une musique moderne, tournée vers la jeunesse. Je peux citer certains de leur album comme Glorious, Libre, Des ombres et des lumières, Génération louange, Citoyens des cieux ou Promesse. Basé à Lyon, ce groupe a été formé par trois frères : Aurélien, Benjamin et Thomas Pouzin. Nous avons déjà organisé un concert avec eux en 2017 et plus de 1 000 personnes, parents et jeunes compris, y ont assisté.

Le 2 avril 2019, l’Assemblée plénière de printemps des évêques à Lourdes s’est ouverte sur la crise que traverse l’Église : cette crise profonde a quel impact sur votre travail ?

R.G. : À Monaco, on ne ressent pas cette crise. Mais, de manière générale, il risque d’y avoir un problème de crédibilité. Une évidence s’impose, à savoir la tolérance zéro. En revanche, il serait incorrect et inexact de réduire l’ensemble du travail de l’Église et des fidèles chrétiens. Restons lucides et objectifs.

Face à la multiplicité des scandales de pédophilie et d’abus sexuels, des fidèles se disent « choqués » : envisagez-vous d’organiser des conférences autour de ces sujets ?

R.G. : Nous avons déjà mené des actions dans ce sens. Par ailleurs, dans le prochain numéro du journal diocésain, qui paraît tous les deux mois, nous aborderons ces sujets d’actualité difficiles. Il n’y a aucune volonté de dissimuler ou de cacher quoi que ce soit. À travers son histoire, l’Église a dû affronter des périodes difficiles. J’espère que le courage de la foi, l’amour désintéressé et un chemin de sainteté aideront à surmonter les épreuves. Il y a la nécessité d’un profond nettoyage. Et le pape François a montré la voie en s’attaquant, malgré les difficultés, à la dénonciation de ces actes de pédophilie.

P.V. : Dans le contexte actuel, les deux points forts de l’Église sont la culture et le caritatif. De plus, il est nécessaire d’expliciter que la dimension spirituelle de l’Église perdure.

La dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est en discussion au Conseil national : ce sujet pourrait être abordé dans l’une de vos conférences prochainement ?

R.G. : Ce sujet a déjà été abordé par monseigneur Bernard Barsi lors d’une récente conférence de presse. Pour ma part, je n’ai rien à ajouter et j’invite à se reporter aux déclarations faites.

P.V. : Sur ce sujet, le service de la culture n’est pas le bon interlocuteur. Le service de la formation est compétente et organise des conférences-débats mensuellement, avec des experts et universitaires. De même, notre sphère d’actions est exclusivement culturelle et artistique.

La Croix et l’hebdomadaire Le Pèlerin ont lancé une opération auprès de leurs lecteurs intitulée « Réparons l’Église », destinée à rassembler les contributions pour les transmettre aux responsables de l’épiscopat : pourriez-vous mener une opération semblable ?

R.G. : Effectivement, je suis averti, car je suis abonné au quotidien La Croix. Et à Monaco, beaucoup de fidèles sont aussi abonnés et ont répondu à cette opération. Il existe une vie participative à travers les assemblées paroissiales et diocésaines. Les discussions et les échanges sont omniprésentes entre les chrétiens et les représentants ecclésiastiques. Nous dialoguons avec tout le monde, car la principauté est un pays de paix.

Quoi de prévu pour 2020 ?

R.G. : L’année prochaine trois événements sont d’ores et déjà en réflexion, voire actés. Par exemple, la vie de Saint François d’Assise (1182-1226) est toujours d’actualité. Le Pape François a d’ailleurs pris ce nom en signe de pauvreté, d’espérance et de soumission à Dieu. Et puis, il y a toujours un attrait des croyants et non-croyants autour de la personnalité de François d’Assise, car il est considéré comme le précurseur du dialogue inter-religieux. Ensuite, Saint-Augustin (354-430) reste l’une des grandes références de la culture occidentale. Il est l’un des quatre Pères de l’Église occidentale et l’un des 36 docteurs de l’Église. Enfin, Charles Péguy (1873-1914) fera l’objet d’un spectacle, car le noyau central de son œuvre réside dans une profonde foi chrétienne.

P.V. : Ce spectacle fera entrevoir un Charles Péguy visionnaire. Ce poète et essayiste a été, à ses débuts, militant socialiste. Il est le fondateur des Cahiers de la Quinzaine. C’était une revue bimensuelle destinée à publier ses œuvres et celles de nouveaux écrivains. Péguy a entrepris un long cheminement intérieur, populaire et social, le ramenant à la foi chrétienne.

Vous avez avez d’autres projets ?

R.G. : Nous souhaitons mettre en place un spectacle d’une passion comme les mystères du Moyen Âge sur une place publique, à Monaco. Nous envisageons une participation d’environ 150 personnes. Ce spectacle a été donné à Vintimille et Sanremo, en Italie. Nous voulons créer une émulation entre les jeunes Monégasques, de Sanremo et de Vintimille. Cette opération pourrait être montée dans la quinzaine précédant les fêtes de Pâques. Nous entendons ne pas faire de concurrence au chemin de croix du Vendredi saint.

P.V. : Nous voulons prendre notre inspiration à travers les spectacles de Robert Hossein. En 2007, il avait présenté une pièce intitulée N’ayez pas peur. Il voue une dévotion particulière à Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873-1897). En 2016, il a d’ailleurs été reçu par le pape François, à Rome. Sur Radio Vatican, il avait évoqué le théâtre populaire, synonyme pour les jeunes de perspectives de culture, de sens et de foi. Nous avons aussi en projet une lecture publique d’une pièce inédite sur le thème du pardon : jusqu’où et comment peut-on pardonner ? Nous désirons réunir trois comédiennes pour une lecture publique du texte.

1) Inaugurée le 16 novembre 2018 par le prince Albert II, la maison diocésaine l’Agora est un bâtiment de 1 800 m2 qui se veut un lieu de « rencontre de la foi chrétienne et de la culture contemporaine ». Pour plus d’informations, lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1083.


journalistPascallel Piacka