Culture Sélection
de mai 2019

Raphaël Brun
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Unfriended : dark web

de Stephen Susco

Peur. Avec les suites, c’est souvent au pire qu’il faut s’attendre. Pourtant, Unfriended : dark web échappe à cette règle. Si le concept est désormais éventé (dans Unfriended (2015), des jeunes communiquent via leurs MacBook et la soirée se termine par un véritable jeu de massacre), Stephen Susco le renouvelle avec réussite. Pourtant, l’histoire est simple : Matias a volé un Mac pour tenter de renouer avec sa petite amie sourde et muette. Mais l’horreur et le mal vont peu à peu se répandre à partir de ce MacBook volé et piraté. Jouant cette fois avec la profondeur de champ et la peur du noir, cette suite réussie est une excellente surprise.

Unfriended : dark web de Stephen Susco, avec Kurt Carley, Colin Woodell, Betty Gabriel (USA, 2018, 1h28), 14,99 euros (DVD), 14,99 euros (blu-ray).

Border

d’Ali Abbasi

Conte. Rien n’échappe à Tina. Cette douanière possède un odorat au-delà de la normale qui lui permet de détecter le moindre suspect. Et puis, un jour, elle est confrontée à Vore, un homme qui lui semble avoir des choses à se reprocher. Mais Tina a beaucoup de mal à cerner réellement cet homme, pour qui elle finit par avoir une véritable attirance. Au départ, Border est une nouvelle de John Ajvide Lindqvist, que le cinéaste danois né en Iran Ali Abbasi, a donc décidé d’adapter au cinéma. Diffusé au festival de Cannes 2018, ce film a remporté le prix Un certain regard, et c’est mérité. Ce conte de fée joue la carte du réalisme et s’amuse avec les frontières, comme l’indique son titre. Entre le bien et le mal, entre ce qui relève de l’humain ou de la bestialité, les frontières mises en scène par Ali Abbasi sont d’une extraordinaire force.

Border d’Ali Abbasi, avec Eva Melander, Eero Milonoff, Jörgen Thorsson (SUE-DAN, 2019, 1h50), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray).

Senses

de Ryusuke Hamaguchi

Portraits. Senses est une fascinante mini-saga de 5 heures, divisée en trois parties. A travers l’histoire de quatre amies qui vivent à Kobe, c’est un portrait de la société japonaise que nous livre Ryusuke Hamaguchi. Les destins de ces femmes s’entrecroisent, avant que l’équilibre ne soit rompu le jour où l’une d’entre elles disparait brutalement. Primées au festival de Locarno en 2015, les quatre actrices de Senses sont formidables. On regrettera qu’il ait fallu attendre 2018 pour une sortie cinéma à Monaco et en France. Pire, il aura même fallu attendre 2019 pour une sortie en blu-ray de ce film nommé Happy Hour à l’origine. Ces portraits de femmes au quotidien sont d’une justesse et d’une grande profondeur. Ryusuke Hamaguchi scrute leur existence et leurs sentiments avec un incroyable sens du détail et de la précision. Fascinant.

Senses de Ryusuke Hamaguchi, avec Sachie Tanaka, Hazuki Kikuchi, Maiko Mihara (JAP, 2018, 2h20, 1h25 et 1h15), 24,99 euros (DVD), 45,99 euros (blu-ray).

An Elephant Sitting Still

de Hu Bo

Zoo. Ils sont quatre et leurs parcours s’entrecroisent. Wei Bu, Huang Ling, Wang Jin et Yu Cheng ont des vies différentes, mais le montage de Hu Bo crée du lien. Tous sont plus ou moins au bout du rouleau. En creux, on apprend l’existence d’une sorte de légende : un éléphant resterait assis sans bouger, et en silence, dans le zoo de la ville de Manzhouli. Du coup, quelques-uns décident de faire le voyage pour aller voir cet éléphant pas comme les autres. An Elephant Sitting Still dure près de 4 heures et s’appuie sur une multitude de plans-séquences qu’il faut apprivoiser. Le réalisateur Hu Bo s’est suicidé en octobre 2017, à l’âge de 29 ans, et il nous laisse ce seul film, beau et mélancolique. Le reste de sa filmographie se limite à trois courts métrages, réalisés entre 2014 et 2017.

An Elephant Sitting Still de Hu Bo, avec Yuchang Peng, Yu Zhang, Uvin Wang (CHI, 2019, 3h54), 22,99 euros (combo blu-ray, DVD et un livret de 48 pages). Sortie le 4 juin 2019.

White

de Bret Easton Ellis

Censure. Depuis Suite(s) Impériale(s) (2010), Bret Easton Ellis n’avait rien publié. C’est dire si l’attente était grande. Premier constat : l’auteur de Moins que zéro (1985) et d’American Psycho (1991) n’a rien perdu de son talent. Dans White, il détaille tous les travers de notre époque. Peu après la sortie de Suite(s) Impériale(s), l’écrivain de Los Angeles avait dit vouloir en finir avec le roman, un genre qu’il jugeait dépassé à l’heure d’internet et des réseaux. Du coup, White prend la forme d’une compilation de réflexions plus ou moins trash et de points de vue sur l’état et le devenir de son pays, les Etats-Unis. Cet essai piquant, rédigé à la première personne, s’en prend à la censure aujourd’hui et à cette quasi-impossibilité de pouvoir afficher tranquillement son mauvais esprit et sa contradiction.

White de Bret Easton Ellis (Robert Laffont/Pavillons), 312 pages, 21,50 euros.

Carnets clandestins

de Nicolás Giacobone

Cave. Dans ce qui est son premier roman, l’Argentin Nicolás Giacobone imagine une relation entre un jeune scénariste emprisonné dans la cave d’un cinéaste à succès. Giacobone connaît bien le monde du cinéma, puisqu’il est le scénariste à succès de celui qui a présidé cette année le festival de Cannes, Alejandro González Iñárritu. On se souvient notamment de leur collaboration sur des films comme Biutiful (2010) ou Birdman (2014). Carnets clandestins est un thriller qui raconte comment, pour mettre au monde « le film qui changera l’histoire du cinéma », un grand cinéaste promet une libération à son otage, dès qu’il aura accouché du scénario nécessaire. On pense immédiatement au duo Iñárritu-Giacobone, même si l’ensemble est une œuvre fictive. Entre caricature et satire, se glisse sans doute un fond de vérité qui donne tout son piquant à ces Carnets clandestins.

Carnets clandestins de Nicolás Giacobone, traduit de l’espagnol (Argentine) par Vanessa Capieu (Sonatine), 480 pages, 20 euros.

Bret Easton Ellis et les autres chiens

de Lina Wolff

Livres. Pour clore le sujet Bret Easton Ellis, on peut se plonger cette semaine dans le livre de la Suédoise Lina Wolff. Après Les Amants polyglottes (2018), Gallimard publie le tout premier roman de Lina Wolff, paru en Suède en 2013. Dans un immeuble, quelque part à Barcelone, Araceli vit avec sa mère. Son père n’est plus là et à la maison, de toute façon, les hommes passent sans s’attarder. Alors Araceli écrit son journal. Un jour, une écrivaine, Alba Cambó, vient s’installer dans un appartement voisin. Araceli et sa mère lisent ce que publie Alba et deviennent amie avec elle. En parallèle, on suit les expériences déjantées d’Araceli et sa copine Muriel, plus ou moins régulièrement entrecoupées par Alba. Comme un symbole, les irruptions marquantes de cette écrivaine montre combien les livres peuvent impacter, et même changer, des vies.

Bret Easton Ellis et les autres chiens de Lina Wolff, traduit du suédois par Anna Gibson, (Gallimard), 310 pages, 21,50 euros.

Open Bar – 1ère tournée

Fabcaro

Absurde. Fabcaro est de retour avec un titre dans la lignée de sa BD à succès, Zaï zaï zaï zaï (2015), écoulée à près de 80 000 exemplaires. Open Bar propose un humour aussi noir qu’absurde, inspiré cette fois par la société actuelle et les obsessions qui vont avec : injonctions écolo, consumérisme effréné, face sombre des nouvelles technologies, racisme, dérapages du tourisme de masse… Fidèle à son style déjà éprouvé dans Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro manie le noir et blanc, avec un aplat gris du plus bel effet. Conjugué à des silhouettes aussi inexpressives que possible, et souvent en décalage complet avec ce qu’elles expriment, le style Fabcaro sert autant le récit qu’il le magnifie. En peu de mots, sur une seule page, le Montpelliérain Fabrice Caro, son vrai nom, enchaîne les situations décalées, toutes plus irrésistibles les unes que les autres.

Open Bar – 1ère tournée, de Fabcaro (Delcourt), 56 pages, 13,50 euros.

Les entrailles de New York

de Julia Wertz

Décalés. Découvrez New York comme vous ne l’avez jamais vu. « Si vous vous attendiez à un guide de restaurants et des villes, c’est franchement pas de bol », prévient Julia Wertz en préambule de cette jolie BD. Hors des sentiers battus, elle nous emmène dans des cinémas historiques, chez des libraires indépendants et dans une série de lieux décalés. On découvre aussi à travers son dessin comment l’arhitecture de New York a évolué, pour le meilleur et, parfois, pour le pire. Sa vision, très personnelle, de New York s’intéresse aussi aux invisibles, mais ô combien essentielles, équipes de la voirie à travers leur histoire. Cette BD sensible, drôle et intelligente, apporte un véritable bol d’air frais sur un sujet où il semblait pourtant difficile de pouvoir apporter quelque chose de neuf.

Les entrailles de New York de Julia Wertz, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aude Pasquier (L’Agrume), 284 pages, 28 euros.

Mythes

Potochkine

EBM. « Le mastering de notre album est enfin terminé. Nous avons enregistré, mixé et masterisé seuls, dans notre home studio. » C’est par ces mots que le duo Potochkine, composé de Polly Paulette et de Hugo Ernst Smp, a annoncé à Monaco Hebdo la sortie de leur deuxième album, Mythes. Après un premier album éponyme publié en 2018, leur retour se matérialise sous la forme d’un disque composé de 27 titres. Toujours entre new wave, EBM et pop, leur musique teintée de dark wave conjugue rythme et efficacité. Et cette fois, c’est d’abord pour servir de bande-son à trois pièces de théâtre mises en scène par Ferdinand Barbet à la Comédie de Reims : Les Bacchantes, Narcisse et Salopards. Ferdinand Barbet a assuré les textes de cet album pas comme les autres. Le premier single, Le Bachique, est d’une troublante beauté, porté par la jolie voix de Polly Paulette. Partout, la machine Potochkine tourne à plein régime, comme sur l’irrésistible Destruction.

Mythes, Potochkine (Potochkine), 10 euros (sur les plateformes de streaming et sur Bandcamp).

Traum und existenz

Kompromat

Précieux. Derrière Kompromat se cachent Vitalic (Pascal Arbez-Nicolas) et Rebeka Warrior (Julia Lanoë) de Sexy Sushi et Mansfield Tya. Lancé par Possession, Traum und existenz (Rêve et existence) est un album électronique, qui oscille entre l’EBM, la pop, l’électro ou le post-punk. Inspiré par les origines de la techno berlinoise, enregistré essentiellement en allemand, Traum und existenz fait souffler une beauté froide sur le paysage électronique français. Ce disque changeant est précieux, car il recèle quelques trésors. On pense d’abord à Niemand, un morceau planant et dansant, un titre sublime, joliment mis en images par Bertrand Mandico, prix Louis Delluc du premier film en 2018 pour Les Garçons sauvages. On a aussi adoré Le goût des cendres, qui repose notamment sur un habile mélange de textes en français et en allemand qui s’imitent ou se répondent, c’est selon.

Traum und existenz, Kompromat, (Clivage Music), 12,99 euros (CD), 18,99 euros (vinyle).

Alientronic

Ellen Allien

Science-fiction. Née en 1968 à Berlin-Ouest, Ellen Allien est une légende de la techno. Elle a créé le label BPitch Control en 1999 et a sorti son premier album, Stadtkind, en 2001. Alientronic est le huitième album d’Ellen Allien, et il se plaît à mélanger les genres et les époques. La productrice berlinoise séduit encore et toujours, malgré les années qui passent. Les nappes de synthétiseurs se multiplient pour tisser une ambiance digne de films de science-fiction, dopée par des voix de robots, comme sur le titre Stimulation. En seulement 8 titres, Ellen Allien démontre, une nouvelle fois, l’étendue de son talent.

Alientronic, Ellen Allien (BPitch), 14,99 euros (CD).


journalistRaphaël Brun