Elections européennes
« Un enjeu de recomposition politique »

Raphaël Brun
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Le 26 mai, 400  millions de personnes sont appelées à voter pour les élections européennes, dont un peu plus de 4 700 électeurs français qui habitent à Monaco (1). Interview de Cédric Pellen, maître de conférences en science politique à l’université de Strasbourg, rattaché au laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (SAGE), commun au CNRS et à l’université de Strasbourg.

Quels sont les principaux enjeux de ces élections européennes ?

Cédric Pellen : L’enjeu, c’est la fragmentation politique du parlement européen. En effet, on assiste à une diversification politique des différents Etats membres. On s’attend donc à assister à un affaiblissement des groupes historiques, particulièrement le parti populaire européen (PPE), la droite chrétienne démocrate et le parti socialiste européen (PSE), les socialistes et les sociaux démocrates. Historiquement, ce sont les deux groupes qui dominent le parlement européen et qui, souvent, par des alliances, parviennent à obtenir une majorité. On est dans un parlement élu à la proportionnelle et aucun groupe n’a la majorité. On est donc dans une logique de recherche d’alliances. Avec l’affaiblissement du PPE et du PSE, d’autres groupes minoritaires jusqu’à présent, pourraient gagner en importance.

La conséquence ?

Ce serait un parlement de plus en plus difficilement gouvernable. Car il est de plus en plus compliqué de trouver des majorités gagnantes. Il y a donc un enjeu de recomposition politique. Et on assiste aussi à une recomposition des rapports de force au niveau européen, entre les grandes familles politiques qui structurent les débats au parlement européen depuis 1979, et même avant.

De quelle façon ?

Un groupe centriste, autour de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE), avec le président français Emmanuel Macron, qui essaie d’en faire une force d’appoint. En Italie, on a aussi Matteo Salvini qui essaie de recomposer plutôt de la droite conservatrice en essayant de construire un grand groupe à la droite du PPE. Il y a également les Verts qui essaient de se renforcer.

D’autres conséquences sont à prévoir ?

Cette élection aura des conséquences sur la future composition de la commission européenne, qui est depuis 2014 directement issue du résultat des élections européennes. Depuis cette date, le président de la commission européenne est censé être choisi au sein du parti arrivé le premier aux élections. C’est ce que l’on appelle le « Spitzenkandidat ». Donc chaque parti européen a nommé un candidat qui est tête de liste, qui est aussi candidat à la présidence de la commission européenne. Mais la fragmentation à laquelle on assiste remet cela en cause. Car on peut être premier au parlement, tout en ayant même pas un tiers des votes. Du coup, certains partis disent que ce mode de désignation n’est pas suffisamment légitime. D’autant plus que le candidat du PPE, Manfred Weber, qui, même affaibli, devrait arriver premier pour ces élections, ne fait pas l’unanimité, y compris dans son propre camp.

Pourquoi ?

Parce qu’il est membre de la CSU bavaroise, l’Union chrétienne-sociale en Bavière, qui est assez conservateur. Il a eu pendant longtemps une position assez ambiguë face à Viktor Orban. Au premier rang de ceux qui contestent ce principe du « Spitzenkandidat », on trouve notamment Emmanuel Macron, qui estime que les chefs d’Etat et de gouvernement devraient, comme avant 2014, choisir le candidat qui leur va le mieux. On sait que le favori de Macron, c’est Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE sur le Brexit, qu’il aimerait pousser comme une figure de compromis et de consensus.

Sur quoi se joueront ces élections ?

Au delà de ces enjeux globaux de gouvernance européenne, il y aussi bien sûr la question de la consolidation de la zone, la question du dumping social, le dossier du dumping fiscal, les questions environnementales… Ces enjeux étaient déjà à l’agenda de la commission de Jean-Claude Juncker et tous n’ont pas été résolus. Mais, d’un pays à un autre, les dynamiques sont très différentes : on ne parle pas des mêmes sujets et les protagonistes ne sont pas toujours les mêmes.

Il y a la la question de l’immigration ?

Dans plusieurs pays, il y une focalisation sur les questions migratoires. Notamment en Hongrie, en Italie et, dans une moindre mesure, en France, en Belgique et en Allemagne. D’autres pays vont se centrer sur des questions socio-économiques. Il ne faut pas oublier non plus que les enjeux nationaux propres à chaque pays prennent le pas sur les enjeux européens. Les élections européennes sont perçues comme des élections qui permettent de tester les rapports de force en prévision des élections à venir, comme c’est le cas en Pologne.

Quel est le pays où l’on parle le plus de vraies questions européennes ?

Paradoxalement, c’est peut-être au Royaume-Uni où en parle le plus, avec une campagne intégralement tournée sur la question du Brexit.

Dans la mesure où la principauté ne fait pas partie de l’Union européenne (UE), cette élection ne peut pas être un véritable enjeu pour les Français de Monaco ?

Depuis 2014, les Français établis en dehors de l’UE, comme Monaco, peuvent participer aux élections européennes. Ce qui n’est pas le cas de tous les ressortissants européens. Par exemple, si on est Irlandais et que l’on vit à Monaco, on ne peut pas voter pour les élections européennes. La France est devenue le pays du monde qui octroie le plus de droits politiques à ces expatriés. Quand on est Français de l’étranger, on peut désormais participer à toutes les élections, à quasiment tous les échelons. Mais les Français de l’étranger sont loin de faire de ce droit un usage massif.

« Les Français de Monaco vont voter sur des enjeux français, qui ne vont pas changer grand chose à leur quotidien en principauté. »

C’est-à-dire ?

Sur les 9 286 Français installés en principauté (2), environ 4 400 sont inscrits sur les registres électoraux. Car on peut en effet décider de rester inscrit sur sa commune d’origine, en France. Globalement, on note que les Français de Monaco votent assez peu. En effet, à la présidentielle de 2012 et de 2017, il y a eu environ 50 % de participation. Sur les législatives, ça descend à 20 %. Et il y a même eu moins de 6 % de votants lors de la législative partielle de 2018.

Comment expliquer ce constat ?

Les Français de Monaco vont voter sur des enjeux français, qui ne vont pas changer grand chose à leur quotidien en principauté.

De grands enjeux transnationaux, comme le changement climatique, peuvent parvenir à mobiliser les Français de Monaco ?

Contrairement aux législatives, où il y a des députés des Français de l’étranger depuis 2012 qui font campagne dans les circonscriptions, ce n’est pas le cas pour les élections européennes. Sur les 74 députés européens, il n’y en a pas un seul qui est spécifiquement dédié aux Français de l’étranger. Du coup, il n’y a aucun thème qui pourrait les intéresser directement, comme la fiscalité transnationale, les droits de la famille transnationaux… Aucun candidat aux européennes n’aborde ces questions. La circonscription est nationale, on a 40 millions d’électeurs, dont 1 million inscrit à l’étranger. Mais la situation d’un Français installé en Belgique, aux Etats-unis ou à Monaco est très différente.

Du coup, sur quoi va se jouer la mobilisation des Français de Monaco pour ces élections européennes ?

Leur participation, et plus généralement des Français qui ne résident pas dans l’UE, va se jouer sur l’intérêt qu’ils peuvent porter aux questions européennes. Mais il ne s’agira pas d’un intérêt qui les concernera directement. Par exemple, un électeur français qui vit en principauté et qui pense que l’Europe devrait en faire plus sur les questions environnementales peut décider de voter pour les Verts. Mais il ne s’agira pas d’un vote catégoriel qui lui est possible lors des élections consulaires ou législatives.

Les Français de l’étranger sont donc un peu les oubliés de ces élections ?

La France a largement investi dans sa politique extérieure, notamment via l’enseignement, les réseaux culturels ou diplomatiques. Mais c’est vrai que lorsqu’on réside dans un pays étranger, on n’a pas forcément le même intérêt pour la politique nationale de son pays d’origine. D’ailleurs, les taux de participation sont très bas. Au final, il existe un intérêt des pouvoirs publics français à travers la création de députés ou de conseils consulaires qui est peut-être supérieur à la demande des expatriés eux-mêmes.

Le profil des Français de l’étranger ?

En moyenne, ils sont plutôt jeunes et actifs. En 2018, leur moyenne d’âge était de 44 ans, contre 50 ans en France. Le principal motif de l’expatriation, reste le travail. Mais ce n’est pas vrai partout. Car au Sénégal, au Maroc, ou au Portugal, il y a beaucoup de retraités. Mais la communauté française à Monaco semble atypique. Avec, en général, un niveau social plus élevé, ce qui n’est pas représentatif de tous les Français de l’étranger.

Mais certains peuvent tout simplement s’intéresser à la vie politique !

Même s’ils ont quitté la France, certains conservent un intérêt pour l’actualité politique de leur pays d’origine, avec une opinion et des préférences politiques. Du coup, ils s’exprimeront davantage en faveur d’un parti que d’un candidat en particulier. C’est essentiellement cette dimension qui semble dominer chez les expatriés, avec des préférences partisanes.

Sociologiquement, comment peut-on situer les Français de l’étranger ?

Difficile à dire avec précision, car on manque d’informations. Les Français de l’étranger sont invités à se faire connaître de l’administration de leur consulat, pour s’enregistrer sur les registres consulaires. Cette démarche n’est pas obligatoire, et on estime qu’environ 40 % des Français qui vivent à l’étranger ne l’ont pas remplie. Donc, à Monaco, en décembre 2016, il y avait 7 697 personnes inscrites dans ce registre consulaire, dans lequel il faut être enregistré pour pouvoir voter. Mais, non seulement ce registre n’est pas exhaustif, mais en plus, il ne donne pas accès à certaines informations importantes, comme les catégories socioprofessionnelles par exemple.

On entend souvent dire que les expatriés sont plutôt de droite et aisés ?

Les premières élections législatives des Français de l’étranger, en 2012, ont été largement remportées par la gauche dans les circonscriptions extra-territoriales. Y compris dans des pays où on ne s’y attendait pas, comme les Etats-Unis ou le Canada. De plus, en 2012, le député de la circonscription Espagne, Portugal et Monaco était Arnaud Leroy, un socialiste. Tout cela montre qu’il est difficile de vraiment connaître cette population des Français de l’étranger, qui est très mobile.

Néanmoins, que peut-on dire de la communauté française de Monaco ?

Qu’il s’agit d’un électorat très ancré à droite. C’est d’ailleurs certainement l’une des communautés expatriées françaises les plus ancrées à droite. On note aussi que le Rassemblement National (RN) fait des scores assez élevés en principauté. Globalement, les Français de Monaco sont une communauté plutôt aisée et conservatrice. Du coup, les scores de la gauche à Monaco sont très faibles : en 2012, François Hollande a fait 10 %, contre 60 % pour Sarkozy et 20 % pour Le Pen. Pour la dernière présidentielle, Fillon a fait 45 % au premier tour, Le Pen 25 % et Macron était en retrait, à 18 %. D’ailleurs, d’une manière générale, Marine Le Pen fait de meilleurs scores à Monaco qu’en France.

Pourquoi ce scrutin mobilise aussi peu les électeurs ?

Il y a une certaine complexité institutionnelle de l’UE. La plupart des ressortissants ne comprennent pas très bien le mode d’organisation institutionnel de l’UE : qu’est-ce que la commission européenne, qu’est-ce que le parlement européen, qu’est-ce que le Conseil de l’UE… On a même vu des responsables politiques se tromper.

Quoi d’autre ?

Cette méconnaissance est entretenue par les Etats membres, dans lesquels on parle beaucoup de l’actualité politique nationale et très peu de l’Europe. Sauf pour éventuellement dénoncer Bruxelles comme une sorte d’organe décisionnaire qui imposerait des choses depuis le haut. Et on ne mentionne jamais, par exemple, dans l’actualité quotidienne, l’implication du conseil de l’UE dans la politique européenne. Les responsables politiques ont tendance à faire du « Bruxelles bashing », en chargeant l’UE quand ça les arrange, et en oubliant de dire que la plus puissante institution est le Conseil de l’UE, qui est composé par les ministres des Etats membres. Pour toutes ces raisons, l’UE a du mal à exister dans le débat politique des différents états membres. Du coup, on en parle tous les 5 ans, au moment des élections européennes.

Globalement, comment votent les Français de l’étranger ?

Sur toutes les élections, les Français de l’étranger votent beaucoup moins que les Français de métropole. L’élection qui les mobilise le plus, c’est la présidentielle. Et même pour la présidentielle, en 2012 et 2017, on a eu à peine 50 % de participation. Alors qu’en métropole, on était à 80 % et plus. Aux législatives, la participation des Français de l’étranger s’effondre à 20 %. J’ai discuté avec d’anciens députés des Français de l’étranger qui s’interrogeaient sur l’utilité du mandat. Car on a créé ces 11 postes de députés des Français de l’étranger, mais la mobilisation est très faible. Du coup, ces 11 députés sont les députés les plus mal élus de l’assemblée. Et cela pose la question de leur légitimité.

A quoi faut-il s’attendre à Monaco, pour ces élections du 26 mai 2019 ?

Avec le Grand Prix de Monaco qui se déroule aussi le 26 mai, on peut craindre une participation à ces élections européennes excessivement faible.

A qui peut profiter une faible mobilisation ?

En France, cela peut profiter à La République en Marche (LREM) qui peut a priori compter sur un électorat plus mobilisé que celui de la droite et de la gauche traditionnelles. Si LREM parvient à mobiliser sa base de fidèle, ça pourrait leur suffire pour arriver premier, malgré leur forte impopularité dans les sondages. Cette situation peut aussi profiter au RN, qui peut aussi compter sur une base fidèle et mobilisée.

Est-il exact que les élections européennes offrent aux populistes d’extrême droite une tribune ?

Il s’agit d’un scrutin à la proportionnelle, ce qui, pour un groupe politique comme le RN lui permet d’obtenir des élus qu’il a beaucoup plus de mal à avoir sur un scrutin majoritaire à deux tours. C’est pareil pour les Verts : historiquement, les élections européennes sont un scrutin où ils ont de bons résultats et parviennent à avoir des élus. Grace à la proportionnelle, on peut vraiment porter son programme et, sans faire de compromis, obtenir des élus.

Aujourd’hui, on assiste à un rejet de la classe politique : l’arrivée de nouvelles têtes peut inverser la donne ?

Au final, la question du renouvellement politique n’est pas si nouvelle que ça. Dans le cadre de ces élections, plusieurs mouvements ont mis en avant des jeunes. Mais comment parlera-t-on du parlement européen, une fois que ces élections seront terminées ? Cela donne l’impression qu’on est dans une logique de test national pour la plupart des mouvements, qui ont mis des têtes de listes pour essayer d’élargir leur base de soutiens ou capitaliser sur les résultats de la présidentielle.

Au RN, il y a notamment Jordan Bardella, 23 ans seulement ?

Oui, mais quand on regarde derrière Bardella, on retrouve les cadres plus classiques du RN. Et quand on regarde la liste de LREM, le renouvellement n’est pas si frappant que ça. Depuis 2014, la France est beaucoup moins influente au parlement européen que d’autres pays, comme l’Allemagne, justement parce qu’il y a un taux de renouvellement permanent. En effet, tous les 5 ans, on lance des nouvelles têtes, ou des gens battus aux législatives.

Les conséquences ?

Du coup, les eurodéputés français sont moins souvent réélus que leurs homologues d’autres pays. A chaque fois, on a donc de nouveaux élus qui connaissent mal cette institution, et qui ont du mal à peser dans les dossiers. A l’inverse, en Allemagne, on a une plus grande stabilité, avec des eurodéputés qui font 2 ou 3 mandats, ce qui leur permet d’accéder aux positions importantes du parlement européen : président de commission parlementaire, président de groupe politique, rapporteur…

Quelle est la logique à l’œuvre, du côté français ?

En France, historiquement, on envoie souvent dans ces élections européennes des élus battus à des élections et à qui il faut un mandat. C’est comme ça que l’on a eu pas mal de figures politiques nationales qui sont allées au parlement européen, mais qui n’y siégeaient que très peu, comme Nadine Morano, Marine Le Pen, Brice Hortefeux ou Jean-Luc Mélenchon. Et puis, dès qu’ils avaient l’opportunité d’aller ailleurs, ils y allaient. Tout cela limite évidemment l’influence des délégations françaises sur le travail du parlement européen.

A quand remonte cette baisse d’influence de la France ?

L’influence française au parlement européen est déjà très faible depuis 2014. Car le premier groupe, c’est le RN qui est membre du plus petit groupe du parlement européen. Ils ont donc une influence très faible sur le travail effectif au parlement européen. Est-ce que les nouveaux venus vont investir l’arène politique européenne et donc le parlement européen ? Car cela implique un travail un peu ingrat de parlementaire européen, qui est une tâche de législateur : siéger en commission parlementaire à Bruxelles, faire des rapports, faire du travail de compromis et trouver une majorité avec les autres… Vont-ils faire ce travail ou faire comme leurs prédécesseurs, c’est-à-dire se servir de ce mandat européen pour essayer de faire un retour sur la scène politique nationale ?

1) Le dimanche 26 mai, les bureaux de vote seront ouverts de 8h à 18h, à l’ambassade de France, au 1 rue du Ténao. + d’infos sur https://mc.ambafrance.org/Elections-europeennes-2019-Mode-d-Emploi.

2) Source : Recensement de la population 2016.


journalistRaphaël Brun