At Eternity’s Gate « Schnabel est un esprit libre »

Pascallel Piacka
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Depuis le 15 février, le film Van Gogh — At Eternity’s Gate, de Julian Schnabel, est à voir sur Netflix. Le réalisateur américain a puisé son inspiration dans le carnet des 65 dessins retrouvé par Franck Baille, président de l’hôtel des ventes de Monte-Carlo (HVMC). Explications.

At Eternity’s Gate (2018) dernier long métrage de Julian Schnabel illustre les dernières années de vie de l’artiste. Le film co-écrit avec le scénariste Jean-Claude Carrière propose un casting de premier ordre. À l’affiche sont présents les comédiens Willem Dafoe (Vincent Van Gogh), Rupert Friend (Théo Van Gogh), Oscar Isaac (Paul Gauguin), Mads Mikkelsen (le prêtre), Mathieu Amalric (Dr Paul Gachet) et Emmanuelle Seigner (Madame Ginoux). « Le film a une bonne visibilité sur Netflix, avec 5 millions d’abonnés en France et 150 millions à travers la planète. Ce n’est pas négligeable », indique Franck Baille. Dans At Eternity’s Gate, Willem Dafoe incarne un Vincent Van Gogh (1853-1890) face à ses démons. Grâce à son interprétation, l’acteur américain a décroché la Coupe Volpi du meilleur acteur à la Mostra de Venise en 2018, avant de décrocher une nomination aux Oscar en 2019. « Je n’ai pas participé au film, et je n’ai pas cherché à l’influencer. Schnabel est un esprit libre », précise Franck Baille.

La genèse de ce film tire son essence du Brouillard d’Arles, le carnet retrouvé de dessins de Vincent Van Gogh

Controverses

La genèse de ce film tire son essence du Brouillard d’Arles, le carnet retrouvé de dessins de Vincent Van Gogh. Une conférence donnée à l’académie d’architecture de la place des Vosges à Paris a dévoilé le 15 novembre 2016, ce recueil de dessins attribués au peintre néerlandais. Les éditions du Seuil ont publié l’intégralité du carnet : Vincent Van Gogh, le brouillard d’Arles, carnet retrouvé [Le Seuil, 288 pages, 69 euros — N.D.L.R.]. Un carnet de dessins inédits du maître néerlandais qui est censé provenir d’un livre de comptes du Café de la gare, l’établissement où Van Gogh a séjourné au crépuscule de sa vie. Ces 65 dessins sont des esquisses préparatoires aux travaux de l’artiste, réalisés entre Arles et Saint-Rémy-de-Provence. « Je suis le mandataire de la famille propriétaire des dessins. Et ils sont pour moi parfaitement authentiques », assure Franck Baille. Le titre de l’ouvrage Brouillard vient de l’inscription à l’encre portée sur le dos du carnet. L’hypothèse, reprise par Julian Schnabel dans At Eternity’s Gate, est que le couple Ginoux a offert à Vincent Van Gogh ce livre vierge, dont ils n’avaient plus l’usage. À l’annonce de la découverte du livret, certaines voix se sont élevées, dont celle du musée d’Amsterdam, qui réfute l’authenticité de ces dessins. L’institution néerlandaise a évoqué la qualité de l’encre utilisée, le style des dessins et des erreurs topographiques. De son côté, pour confirmer sa première impression, le commissaire-priseur Franck Baille a, au préalable, fait appel aux expertises de Bogomila Welsh-Ovcharov et Ronald Pickvance (1930-2017), des références internationales sur Vincent Van Gogh. « Nous souhaitons un débat scientifique. Chacun doit pouvoir étaler ses arguments. J’espère un débat entre scientifiques, arguments contre arguments. Il ne faut pas rentrer dans la polémique. Il faut des esprits libres. Je suis optimiste dans cette histoire », ajoute Baille. De son côté, Bernard Comment, l’éditeur du Seuil avait qualifié le carnet de témoignage unique du séjour arlésien de l’artiste, entre 1888 et 1890. En novembre 2016, dans la continuité de la première conférence parisienne, une seconde conférence s’est déroulée à New York. L’artiste et cinéaste Julian Schnabel était présent dans la salle. « C’est Bernard Comment qui a permis la rencontre avec Julian Schnabel, grâce à leurs rapports privilégiés », raconte le commissaire-priseur. Schnabel s’est ensuite rendu à Paris pour voir les dessins. Il est venu accompagné de son co-scénariste Jean-Claude Carrière. « Le rapport était avant tout entre Schnabel et les dessins. C’est ainsi que notre mise en relation a pu être possible », ajoute Franck Baille. Puis, le réalisateur est revenu à Paris, cette fois-ci avec Willem Dafoe, l’acteur principal. « Schnabel a attrapé la main de Willem et l’a apposée sur un dessin de notre carnet », révèle le commissaire-priseur. Dans une interview, Dafoe a expliqué « qu’il avait senti l’âme du peintre le traverser. »

Oreille gauche

Tourné à Paris, à Arles, et à Auvers-sur-Oise, le film de Julian Schnabel reprend à son compte la thèse du livret retrouvé des dessins de Van Gogh. « Notre but n’est pas de clamer haut et fort que les dessins sont vrais. Juste que les gens regardent et écoutent avec leur cœur », précise Franck Baille. At Eternity’s Gate retrace la dernière période de vie de Vincent Van Gogh fragilisé par une instabilité mentale et habité par des démons intérieurs. Entouré de son frère Théo, marchant d’art (Rupert Friend) et l’artiste Paul Gauguin (Oscar Isaac), Van Gogh doit constamment lutter avec ses peurs. « Plus vite je peins, mieux je me sens », confie-t-il dans une scène. Avant d’ajouter : « Peut-être que Dieu a fait de moi un peintre pour être compris par des gens susceptibles de ne pas encore être nés. » À l’approche de l’année 1880, Vincent Van Gogh s’est tourné vers la peinture. Un tournant majeur dans la vie de cet artiste qui a fait suite à une carrière avortée de marchant d’art et à une volonté inaccomplie de devenir pasteur. Le 20  février  1888, Vincent Van Gogh s’installe à Arles. Le 17  septembre  1888, il habite dans la Maison Jaune, à côté du Café de la gare, située au 30 place Lamartine. Suite à des épisodes répétés de troubles comportementaux, il séjourne à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence. « Je peins avec mes qualités et défauts », confie ce peintre au prêtre interprèté par Mads Mikkelsen, circonspect, venu lui rendre visite. Le 23  décembre  1888, sa santé allant de mal en pis, il se tranche une partie de l’oreille gauche après s’être disputé avec son ami Paul Gauguin (1848-1903). « La voie qui mène à une toile réussie et parée de destructions, d’échecs. J’éprouve de la joie dans la tristesse », glisse l’artiste.

Auvers-sur-Oise

Arrivé à Auvers-sur-Oise, après avoir rendu visite à Théo à Paris, Vincent Van Gogh y passera les 80 derniers jours de sa vie, du 16 mai au 29  juillet  1890. Le docteur Paul Gachet, joué par Mathieu Amalric, peintre amateur, avait promis de prendre soin de lui à la demande de son frère. Très affaibli par ses troubles mentaux, cet artiste louera une petite chambre mansardée au n° 5, dans l’auberge Ravoux. « L’idée même de retrouver la santé me rend malade », déclare-t-il. Paradoxalement, Van Gogh, au sommet de sa maîtrise artistique, a peint 75 tableaux pendant cette période. Il a décrit dans ses œuvres la vie paysanne et l’architecture d’Auvers-sur-Oise. « Je peins pour arrêter de penser […]. Je voulais tellement partager ce que je voyais. Aujourd’hui, ma seule préoccupation est ma relation à l’éternité », relate-t-il dans le film. Et l’artiste a rempli le carnet de croquis et d’esquisses, dessinés à la hâte avec des fusains. « Les gens pensent que je suis fou à lier. Mais, un brin de folie fait toute la différence dans l’art », confie-t-il. Le 20 mai 1890, le docteur Félix Rey, interprèté par Vladimir Consigny, apporte un grand carnet de dessins au Café de la gare. Il s’agit d’un ultime hommage du peintre à la bienveillance des Ginoux. Mais, le couple est absent et M. Soulé, assurant l’intérim au café, réceptionne ce cadeau. Sur le petit carnet journalier tenu par le retraité de la SCNF a été inscrit : « M. le docteur Rey a déposé pour M. et Mme Ginoux, de la part du peintre Van Gogh, deux boîtes d’olives vides, un paquet de torchons à carreaux, ainsi qu’un grand carnet de dessins, et s’excuse pour le retard. » En l’absence du couple Ginoux, le carnet est mêlé aux registres de comptabilité, dont il a l’aspect. Les Ginoux ont-ils eux connaissance de l’existence du carnet ? La question reste ouverte. « Moi, je suis un passeur de cette histoire. Le film est une étape et ce sont les dessins qui comptent, au final », estime Baille.

Suicide ou accident ?

Fin juillet  1890, l’instabilité mentale de l’artiste a atteint son paroxysme. Dimanche 27  juillet, dans un champ, derrière le château à Auvers-sur-Oise, un drame se produit. L’artiste se suicide d’un coup de revolver dans la poitrine. Grièvement touché, Vincent Van Gogh décèdera deux jours plus tard. L’histoire a retenu cette thèse. Mais, dans At Eternity’s Gate, Julian Schnabel présente une autre version des faits. Il reprend l’hypothèse qui a été émise dans Van Gogh : The Life (2011), réalisé par Steven Naifeh et Gregory White Smith (1951-2014). S’appuyant sur les dires du docteur Victor Doiteau (1892-1960), ils laissent entendre que la mort de Van Gogh serait accidentelle, suite à une balle tirée par les frères Gaston et René Secrétan, deux adolescents connus de l’artiste. Le revolver de l’aubergiste Arthur Ravoux, à l’origine de l’homicide involontaire ou du tir accidentel, est, lui aussi, éclaboussé par la polémique. « Tous les artistes ont toujours été soumis à la controverse. La thèse du suicide reste plausible. J’avoue que sur l’histoire du suicide ou non, je n’ai pas la qualité d’expert pour apporter un avis. L’intérêt, c’est l’ouverture à la discussion », juge Franck Baille. Plus d’un siècle après sa mort, le peintre néerlandais continue en tout cas de fasciner les auteurs, les scénaristes et les réalisateurs, comme le prouve At Eternity’s Gate de Julian Schnabel. Le réalisateur a repris la thèse d’un Van Gogh, artiste pauvre, confectionnant ses propres outils. Et il appuie l’idée que le maître a également peint de mémoire, et non pas uniquement sur l’instant. « Le film n’a pas encore été diffusé dans les salles. Y aura-t-il une présentation officielle en France ? Ce serait bénéfique et logique », espère Franck Baille. Cela ne semble pas d’actualité pour le moment, même si ce film verrait sa force décuplée par une diffusion sur grand écran, au cinéma.


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